De telles rencontres sont fréquentes en voyage. Elles sont presque

toujours insupportables, d'abord par le dérangement nécessaire qu'elles

apportent à nos projets, puis à cause de la familiarité qu'elles créent

entre deux touristes ainsi exilés ensemble dans une ville perdue; enfin,

parce qu'elles brisent cet enchantement de la solitude, bienfait unique

des lointains vagabondages. Oui, quand les absences en terre étrangère

n'auraient d'autre mérite que de nous arracher à l'odieuse misère de

toute relation sociale un peu prolongée, il faudrait bénir les agences

de chemins de fer et de paquebots. Que penser alors du Parisien à qui

l'on se heurte sur le trottoir d'une cité presque déserte, et qui

commence: «As-tu des nouvelles de Mme ***?» et il continue, racontant

les pertes au jeu de celui-là, les intrigues de celui-ci, analysant le

livre nouveau, la pièce d'hier.--O Paris! stupide séjour!... dirais-je

volontiers en parodiant la célèbre valse...--Hé bien! on sait cela, et

que dans une heure on enverra au diable l'importun qui n'en peut mais,

et cependant le premier mouvement est un geste de joie sincère, car le

fâcheux est tout d'abord le vivant rappel de la patrie;--et la patrie

ressemble à la maîtresse que l'on aime en la critiquant, contre laquelle

on est toujours à se colérer; puis sa seule pensée, quand on est loin,

vous tire des larmes.--D'ailleurs, parmi tous les personnages avec qui

les hasards de la route pouvaient me mettre en rapport, Henri de V*** se

trouvait être un de ceux que je me sentais le plus capable de tolérer,

sans trop de méchante humeur. A mon goût, il possède un charme

incomparable. Il ne parle jamais que de lui-même, et par conséquent il

ne me parle jamais de moi. Ces gens-là peuvent fatiguer, ils ne

blessent point. L'égoïsme naïf et l'enfantine fatuité d'Henri eurent

longtemps pour excuse ce qui fait tout pardonner chez les jeunes gens

comme chez les femmes: une physionomie si séduisante qu'il attirait la

sympathie rien qu'à paraître. Il garda, dix années durant, avec ses yeux

d'un bleu tendre et ses cheveux blonds, un faux air d'avoir vingt-deux

ans. Il en a trente-cinq aujourd'hui, et reste joli garçon, quoiqu'il

commence à perdre ces blonds cheveux sur le devant de la tête, ce qui le

désolerait, s'il ne s'était d'avance décerné un brevet d'admiration qui

résistera même à la vieillesse. Il vit en parfait oisif, depuis qu'il a

cru devoir au passé politique de son père, ministre sous l'Empire,

d'abandonner sa place de troisième secrétaire au quai d'Orsay.

Désoeuvré, joli homme, riche et célibataire, c'est quinte et quatorze

au jeu de la galanterie. Aussi les femmes font-elles la seule occupation

d'Henri. Dans la grande comédie de l'existence, il appartient à la

troupe des jeunes-premiers. L'acteur Delaunay fut sur les planches le

symbole de cette race particulière qui ne donne jamais sa démission.

Henri était jeune-premier à vingt ans, il l'est à trente-cinq, il le

sera jusqu'à soixante-dix, quitte à teindre sa moustache, aujourd'hui

couleur d'or, et à faire baleiner sa redingote ou lacer par derrière son

gilet de soirée. Mais c'est un jeune-premier d'une espèce particulière,

de ceux pour lesquels il faudrait créer l'expression de Jocrisses de la

défiance, en pendant aux Jocrisses de l'amour de la célèbre comédie.

Henri de V*** est le jeune homme qui ne veut pas être trompé par les

femmes, et il a pris le parti de ne jamais croire un mot de ce qu'elles

lui disent, ce qui l'a conduit,--ironie singulière,--à être tout aussi

dupé que les naïfs qui croient tout. Henri a-t-il rencontré trois fois

un jeune homme chez une femme de laquelle il s'occupe lui-même? Cela

suffit. Ce jeune homme est l'amant de cette femme. Sa maîtresse lui

raconte-t-elle qu'elle est allée dans la journée faire telle ou telle

course? Il est convaincu qu'elle est restée chez elle et qu'elle le lui

cache. Lui dit-elle qu'elle n'a pas quitté le coin de son feu? Le voilà

persuadé qu'elle a couru tout le jour. Rien de plaisant comme les

déceptions qu'un trait de véracité dûment constatée lui inflige.

Pourtant il est amoureux, tout comme un autre, avec sincérité, mais il

est la dupe de l'orgueilleux désir de n'être pas dupe. A Paris, je

l'évite, quoique sa manie m'intéresse comme un cas; mais il me fait

trop volontiers des confidences, et j'ai appris, par expérience, que les

indiscrets de cette espèce vous rendent presque toujours responsables de

leurs indiscrétions... Sous ce porche de la vieille cathédrale, il ne

fallait pas songer à le fuir. D'ailleurs, il avait déjà passé son bras

sous le mien; il m'entraînait dans l'intérieur du vaste édifice,

délicieusement frais par cette brûlante après-midi. Les quinze cents

colonnes de marbre de l'ancienne mosquée, frêles et supportant des

arceaux coloriés en blanc et en rouge, profilaient leur forêt devant

nous. Henri, qui connaissait l'endroit, pour être à Cordoue depuis

plusieurs jours, avait repoussé les guides officieux; il allait, me

montrant chaque détail et s'interrompant sans cesse pour me parler de

ses affaires. Après dix minutes, je savais que la mosquée avait été

fondée au VIIIe siècle par Abd-el-Rahman, et que lui, Henri,

voyageait en Espagne pour oublier une maîtresse infidèle; que plusieurs

des innombrables colonnes provenaient d'un temple de Janus, et que Laure

T*** (il me la nomma, bien entendu) avait des yeux bleus, des cheveux

cendrés et les âmes combinées de Dalila, de Messaline et de quelques

autres monstres; que Charles-Quint s'était mis en fureur contre la

chapelle gothique barbarement élevée par le Chapitre au milieu du beau

temple arabe, et que Laure s'obstinait à lui écrire lettres sur lettres

pour le rappeler.

--«Vois les jeux de la lumière dans ce coin d'église, et comme ce

porphyre est chaud pour le regard,»--disait-il; et sans

transition:--«saurais-tu m'expliquer comment une femme peut à ce point

tenir à un homme sans l'aimer?...»

--«Mais si, par hasard, elle t'aimait?...» répondis-je.

--«Pas pour un reale,» fit-il en haussant les épaules. «Ce serait infini

à te raconter. Si tu savais comme elle m'a menti, menti!... Enfin, j'ai

rompu ma chaîne. Ah! les premiers temps, ce fut très dur...»

Il s'engagea dans la description de ses douleurs. Cette fois, il avait

oublié la cathédrale, les piliers de jaspe et de brèche verte ou

violette, les nefs plafonnées, les chapiteaux d'un style corinthien et

arabe tout à la fois. Nous nous promenions dans ces allées de

colonnettes graciles, comme dans une sorte de jardin aux végétations de

marbre. Un sacristain montrait les chapelles à deux Anglais, et

j'écoutais Henri coudre au récit de son malheur passé celui de sa plus

récente aventure. Je lui avais seulement posé cette question:

--«Et tu n'as pas trouvé en Espagne de quoi te consoler?»

--«Si j'avais voulu!...» fit-il sur un ton plus grave. «Es-tu allé à

Cadix?» me demanda-t-il.

--«Pas encore.»

--«Ah! la coquette, la délicieuse ville!...» s'écria-t-il, parlant

presque à voix haute. «Imagine-toi une vaste baie, et, sur une pointe de

presqu'île qui achève de la fermer, un nid de maisons blanches,--blanches

à n'en pas supporter le rayonnement. Pas une ligne de verdure, mais la

mer bleue ici, la mer bleue là-bas, une languette de terre pour

rattacher la ville au continent, de quoi supporter deux rails de chemin

de fer, et le ciel au-dessus d'un bleu plus clair. Quand je la vis

ainsi, cette ville, et cette blancheur féerique entre deux gouffres

d'azur, par un frais matin de printemps, les larmes me vinrent aux yeux

d'admiration. Tu sais, ces larmes divines que l'on verse devant une

beauté si ravissante que l'on ose à peine y croire... Je devais partir

pour Tanger le jour même; je suis resté à Cadix trois semaines entières

et je n'ai pas vu le Maroc.»

--«Voilà qui prouve que les Gaditanes sont aussi jolies que leur ville,»

lui dis-je.

--«Elles le sont en effet,» répliqua-t-il, «et si minces, si élégantes

dans ces rues étroites que surplombent des balcons vitrés qu'on appelle

du nom exquis de miradores... Mais ce ne sont pas les Gaditanes qui

m'ont retenu, c'est une jeune fille de Grenade qui habite Cadix depuis

deux ans à peine. Elle s'appelle Rosario. Quelle habitude charmante que

celle de donner aux femmes le nom de Marie en y joignant le surnom de la

Notre Dame qu'elles ont pour patronne?--Comment je l'ai connue? Tout

simplement. J'avais une lettre d'introduction pour un négociant

américain établi à Cadix. Je l'avais portée aussitôt arrivé. Nous

passâmes toute l'après-midi à courir du couvent, où se voient les

merveilleux derniers tableaux de Murillo, jusqu'au quai du port avec sa

population étrange de marins. Et le soir, après le dîner, mon hôte et sa

femme m'entraînèrent sur la place de Mina et vers l'Alameda, tu sais, la

classique promenade que chaque cité espagnole se doit de posséder. Celle

de Cadix, comme tu l'aimerais, et ses palmiers, et les fleurs de son

jardin en terrasse, au pied duquel palpite la mer, et sur cette mer, au

loin, les feux tournants d'un phare, les feux immobiles des bateaux et

le ciel toujours bleu, même la nuit, où brillent de larges étoiles!

C'est là, sur cette promenade et sur la place, plantée de massifs aussi,

qui l'avoisine, que toutes les femmes de la ville vont et viennent de

huit heures à minuit. Et c'est là, dès ce premier soir, que je fus

présenté à la señorita Rosario et à la señora sa mère...»

Il se tut, comme envahi par ce souvenir,--à moins que ce ne fût pour

mieux admirer les mosaïques du sanctuaire musulman du Mihrab. Il

commença de me questionner sur celles des basiliques de Ravenne que j'ai

visitées, voici deux ans. Mais il revint bien vite à son sujet favori,

c'est-à-dire à lui-même, et il continua:

--«Si tu vas à Cadix, je te donnerai une lettre pour mon ami, et tu

verras si Rosario est divinement belle: une toute petite et frêle

personne avec un teint pâle, de la chaude pâleur des femmes de ce

pays-ci, éclairé par des dents si blanches et des yeux si noirs. Ah! le

doux velours de ces yeux, si doux que les regarder c'est caresser son

coeur à quelque chose d'infiniment tendre! Elle a un pied grand comme

ceci,» et il montra sa main qu'il a lui-même nerveuse et fine, «sur sa

tête une mantille, quoique ce ne soit plus guère la mode; et, dans ses

cheveux noirs, cette nuit-là, elle avait piqué un oeillet rose. La

mère, elle, blanche de poudre de riz, en mantille aussi et en mitaines,

l'air un peu, pourquoi te le cacher? de ces respectables personnes comme

Goya en représente... Tu te rappelles la terrible eau-forte des

_Caprices_, qui montre une jeune fille, l'éventail aux doigts, en

souliers de satin, avec une robe noire qui fait mieux ressortir la

pâleur de son teint? La vieille la pousse par derrière, et le peintre a

écrit au-dessous: «Dieu lui pardonne, c'était sa mère!...»

--«Je ne connais de Goya que les _Horreurs de la guerre_, et je ne les

aime guère,» lui répondis-je, «c'est dessiné à la diable, fatigant de

férocité, inintelligible, sauf une dizaine de planches qui sont de

première beauté.»

--«Possible,» fit-il, «mais les _Caprices_!... Les _Caprices_!... Un art

exquis: toute la grâce espagnole dans des corps souples, des pieds

menus, des jambes fines, des visages aux grands yeux étonnés;--tout le

pittoresque espagnol dans ces vieilles marchandes de chair humaine et

ces garçons en train de fumer au pied d'un arbre;--toute la superstition

espagnole dans ces prodigieux sabbats auxquels se rendent des morts qui

soulèvent les pierres de leurs tombes;--les _Caprices!_ pense donc, un

fantastique du Midi, un cauchemar du pays du soleil. Edgar Poe ici, dans

cette lumière!... Hé bien! Rosario semblait échappée d'une des planches

de ce recueil, de la plus gracieuse, et il en est de si gracieuses à

côté des terribles! Elle ne savait pas un mot de français, mais elle

parlait anglais assez bien, avec un rauque et un peu sauvage accent qui

me plut aussitôt, et nous nous mîmes à causer dans cette langue. As-tu

jamais fréquenté des jeunes filles élevées de ce côté-ci des Pyrénées?

Non!... Alors tu ne peux comprendre ce qui fait la séduction de Rosario,

cette familiarité sans une nuance de coquetterie, ce naturel dans les

moindres mots, dans les moindres pensées... Elle a vingt ans, elle n'a

jamais vu que Grenade, qu'elle a quittée à la suite d'une grosse

déception, et Cadix, où elle vit maintenant. Elle a été fiancée et son

novio l'a trahie. C'est une histoire si commune ici que la plupart des

jeunes filles la prennent gaiement et se fiancent trois fois, cinq fois,

six fois, sans plus se soucier de ceux qui ont eu leurs premiers

serments que nous de notre premier cigare, mais non pas Rosario, qui en

avait fait une maladie et qui professait maintenant une crainte étrange

de tout sentiment passionné. Avec cela, elle respirait la passion par

tous les traits de son mobile et pâle visage, par ses lèvres que

colorait son sang vierge et jeune, par le mince duvet qui ombrait les

coins de cette bouche fraîche, par ses yeux surtout et par ce je ne sais

quoi dans les moindres gestes qui révèle une créature organisée pour

l'amour. Je devinai une partie de ce que je te dis là, tout en causant

avec elle dès le premier soir; j'appris le reste par celui qui m'avait

présenté à elle. Comprends-tu quel attendrissement me saisit à retrouver

ainsi, incarnée dans cette enfant au sourire si fier, juste la nuance de

chagrin que je promenais moi-même loin de Paris? J'avais été déçu, elle

avait été déçue. On lui avait juré qu'on l'aimait, sans l'aimer, comme

cela m'était arrivé à moi-même. Quelle absurde chose que la destinée! Au

lieu de Laure, de cette infâme coquette,--tu les connais, ces blondes

félines comme elle, qui vous mentent avec des profils de madone,--que

n'avais-je rencontré cette fille simple et vraie comme son ciel et comme

son pays? De celle-là du moins je sentais que je n'aurais jamais

douté.»

--«Malgré la mère?...» lui demandai-je.

--«Mais la mère était une sainte!...»

--«J'y suis,» repris-je, «une déception en mantille et une déception en

veston; deux déceptions qui s'additionnent. Total, un nouvel amour...»

--«Je ne sais pas,» répliqua-t-il, «si mon ami lui raconta mes

tristesses... C'est vrai, je les lui avais confiées, à lui... Que

veux-tu?» fit-il en voyant mon sourire, «puisque jamais il ne

rencontrera Mme T***? Ce qu'il y a de certain, c'est que Rosario me

plut infiniment, et aussi que je fus très assuré, dès le premier soir,

de ne jamais l'aimer... Je me laissai donc aller à l'attrait que je

ressentis pour elle avec cette gaie confiance d'imagination qui permet

de jouir du charme d'une femme comme d'un paysage, comme d'un tableau,

comme d'une fleur sur sa tige. Et je m'attardai à Cadix avec délices. Je

voyais Rosario tous les jours deux ou trois fois, en visite

l'après-midi, ou chez sa mère, ou chez l'ami qui m'avait présenté à

elle, avant le dîner à la promenade et après le dîner à la promenade

encore. Que d'heures nous avons passées à causer ensemble ainsi, dans

la paix et les parfums de ces nuits transparentes, tandis que la mer

battait contre le mur qui soutient l'Alameda, que la brise remuait les

grandes feuilles des palmiers et qu'un guitariste chantait quelque

_petenera_,--une de ces chansons d'Andalousie où vient et revient ce

vers: _Niño de mi corazon_, garçon de mon coeur, et cela se prolonge

sur une mélopée triste et douce qui rappelle la monotonie sublime du

désert. Ah! que certaines de ces chansons me touchent!... Quatre vers,

pas plus: «Pour toi j'ai abandonné mes enfants,--et ma mère est morte

folle,--et aujourd'hui tu m'abandonnes,--garçon de mon coeur,--tu n'as

pas le pardon de Dieu...» Tu vois, rien que de te les dire, ces vers,

j'ai des larmes dans les yeux... J'ai passé aussi des heures chez ces

dames à écouter Rosario chanter des chansons semblables, et des

_malagueñas_, et des _tangos_. Elle a une voix juste et frêle, avec ce

rien de nasillement si espagnol, et une passion franche et simple. As-tu

entendu Laure chanter dans le monde? Tu te rappelles ce port de tête

d'une cabotine, ces yeux levés au ciel, cette manière de se poser où se

devine tout son mensonge...»

En parlant, il imitait son ancienne maîtresse à ravir, et ses

minauderies, et ses attitudes. Il n'y a que lui pour se contredire dans

cinq minutes avec cette inconscience. Il se montrait sous le triste jour

d'un amant piqué qui se venge bassement, en avilissant la femme qu'il a

aimée, de son impuissance à s'en faire aimer, et aussitôt, des

sensations fines lui revenant à la mémoire, il continua:

--«La vérité, mon ami, la sainte, la céleste vérité!... Je la saisissais

tout entière dans le chant de Rosario. Il m'est arrivé ainsi, à

plusieurs reprises, d'aller avec elle et la femme de mon

hôte,--j'appelais de ce nom le négociant américain qui me traitait comme

un frère,--en bateau à voiles sur la vaste baie. Les hauts vaisseaux y

sont à l'ancre très loin de terre. Le vent emplissait la toile des

voiles. Le bateau penchait. Nous filions vite sur l'eau frémissante.

Nous pouvions voir toute cette suite de petites villes blanches qui font

comme une broderie à cette côte depuis la pointe de Cadix jusqu'à celle

de Puerto de Santa Maria. Rosario jouissait comme moi de la splendeur de

l'horizon, de la nuance changeante de l'eau bleue, de la félicité de la

lumière éparse autour de nous, mais elle en jouissait en se taisant. Et

je comparais mentalement ses silences à la surcharge d'expression dont

j'avais tant souffert chez Laure, qui n'a jamais eu pour un centime

d'émotion sans en raconter pour cent mille francs. Rosario était pieuse.

Comme nous nous trouvions au mois de Marie et que je connaissais

l'église où elle allait faire ses dévotions, bien souvent je me suis

caché dans l'angle d'un pilier pour la voir qui priait, agenouillée sur

la dalle, parmi d'autres femmes. Elles tenaient toutes leur éventail à

la main. Sur l'autel, une madone se dressait, revêtue d'un manteau

brodé, avec un chapeau garni de fleurs, et les blancs visages aux tons

ambrés revêtaient un étrange éclat dans la demi-obscurité, à la lueur

des cierges et parmi les noires mantilles. Rosario priait avec une si

pure, une si sincère ardeur. Elle ne se doutait pas qu'on la regardât.

Elle ne se faisait pas des bijoux avec ses beaux sentiments comme Laure,

qui ne pouvait pas entendre une messe sans qu'elle me servît, à moi et à

combien d'autres, le récit de ses extases mystiques et le détail de ses

remords. Mais voilà, Rosario était sauvage, elle raffolait des courses

de taureaux. Nous en vîmes trois ensemble. Croirais-tu que je lui

pardonnais la férocité de ses applaudissements, quand le célèbre

Lagartijo, ce gladiateur au masque jaune comme de la cire, tuait la

bête en la recevant, sans bouger, l'épée tendue... Tiens, une autre

question... Peux-tu m'expliquer par quelle anomalie on peut tant se

plaire à la grâce d'une femme et ne pas l'aimer? Car je ne l'aimais pas,

et, tout en goûtant la douceur de sa présence, je ne songeais jamais

qu'à l'autre.»

--«Et Rosario, elle, que pensait-elle de toi?...»

--«Elle?...» fit-il en rougissant, car il est demeuré enfantin malgré

ses folies, et il avait honte de sa fatuité, «je m'aperçus, voici demain

huit jours, qu'elle m'aimait... Non, ne te moque pas... Nous étions

allés en bande assister au passage d'une procession, et nous nous sommes

trouvés tous les deux, seuls, elle et moi, à une des fenêtres de

l'appartement où l'on nous donnait asile à tous. Le bout de la rue était

tendu d'une toile grise qui frémissait au vent. Sur les balcons des

maisons étaient déployées des étoffes de couleur, dont le rouge et le

rose contrastaient de la manière la plus délicieuse avec la claire

blancheur des façades. Et, par terre, sur un tapis déployé pour le

passage de la statue de la madone, traînaient des jonchées de fleurs. La

madone parut elle-même, parée des bijoux des dames dévotes de la ville,

avec des diamants et des perles de quoi garnir une devanture de

bijoutier. Elle avançait, juchée sur un pavois que soutenaient six

personnes, et suivie de plusieurs nègres, vêtus d'étoffes de soie à

franges d'or, qui portaient, eux, un lutrin chargé de musique... Je

voyais tout cela, mais je me trouvais dans une de mes mauvaises heures.

C'était l'anniversaire du jour où j'ai appris, l'an dernier, pour la

première fois, que Laure me trompait.--Ah! mon ami, si tu savais dans

quelles conditions et avec qui! Mon Dieu! Si les femmes nous

choisissaient seulement des rivaux dont il ne fût pas déshonorant d'être

jaloux!...--Enfin, j'étais triste comme la mort, tandis que la madone

passait, que les chants montaient, que l'encens fumait... Et voici qu'en

me retournant je rencontrai les yeux de Rosario, de la présence de

laquelle je me souvenais à peine, fixés sur moi avec une expression qui

me fit peur. Une anxiété passionnée s'échappait de ses prunelles. Elle

était plus pâle encore que d'habitude, et elle me dit en espagnol: «Vous

êtes triste... Vous l'aimez donc toujours?...» On lui avait tout

raconté, ou bien elle avait tout deviné. Je répondis à sa question par

une plaisanterie et j'arguai d'un mal de tête causé par le soleil. Me

crut-elle, ou non?... Moi, j'étais tout bouleversé par la soudaine

révélation du sentiment que je venais de constater chez ma petite amie

de ces trois semaines. Elle m'aimait ou allait m'aimer!... Je rentrai à

l'hôtel, au sortir de cette étrange et si courte scène, en m'adressant

d'affreux reproches sur l'abominable instinct de coquetterie masculine

qui m'avait fait, évidemment, courtiser cette enfant presque à mon insu.

Tu vois, je dis presque... Elle m'aimait ou elle allait m'aimer, moi qui

ne l'aimerais jamais, jamais, puisque je portais dans mon coeur la

vivante image d'une autre. Lui infliger les tourments dont je venais de

tant souffrir, dont elle était elle-même à peine guérie? Jouer avec elle

à ce triste jeu du sentiment qui consiste à traiter une âme comme les

petits garçons traitent un insecte qu'ils ont attrapé? Non, Rosario

valait mieux que cela; et moi, j'avais besoin de m'estimer davantage,

peut-être pour avoir le droit de mépriser Laure. Toujours est-il qu'à

quatre heures de l'après-midi de ce même jour, mes malles bouclées, je

prenais le train pour Séville, sans avoir dit adieu même à mon ami, le

négociant américain... Rosario allait m'aimer... Je l'ai fuie par

respect pour son sentiment. Ne te moque pas de moi,» répéta-t-il en me

portant la main sur l'épaule avec un geste câlin.

* * * * *

Et je ne me moquai pas de lui, parce que véritablement il était de bonne

foi et que son scrupule m'avait touché, malgré la ridicule tache de

vanité qui le déparait. Après coup, je lui en ai voulu de m'avoir

empêché de bien voir la cathédrale de Cordoue, où je ne reviendrai sans

doute pas. Je lui en veux aussi d'avoir été cause que j'ai manqué

Tolède. A cause de lui, j'ai poussé jusqu'à Cadix. Je me suis présenté

chez son ami l'Américain. La señorita Rosario était absente pour

quelques jours. Ma curiosité de la voir était si grande que j'ai voulu

attendre son retour. Puis elle n'est point revenue. Le plan de mon

voyage a été bousculé, je n'ai eu que dix jours à donner à Tanger, et je

n'ai jamais pu savoir si Rosario avait aimé ou non Henry de V***, par

suite si la fugue soudaine et le scrupule de ce dernier avaient été une

délicatesse ou une niaiserie.--Les deux, il est vrai, vont si souvent

ensemble!

_Paris, décembre 1886._

V

Claire

_A MARCEL FOUQUIER_

CLAIRE

Les romanciers modernes se sont découvert un riche, un

inépuisable domaine d'observation, lorsqu'ils se sont avisés qu'il

existe une sensibilité particulière à chaque métier. Ils ont ainsi

reconnu que l'homme de lettres, par exemple, aime ou désire, qu'il hait

ou regrette autrement que le commerçant, qui se distingue lui-même du

diplomate, du savant et du soldat, par la nuance de ses passions. Cette

diversité psychique des espèces sociales est loin cependant de

constituer une loi absolue. D'indiscutables démentis lui ont été donnés

par des personnages fameux à titres inégaux. Il suffira de citer

Stendhal, Feydeau, M. Renan et le divin Pierre Loti,--lesquels ont

prouvé qu'un dragon, un boursier, un professeur et un marin peuvent

traverser la caserne et la coulisse, le Collège de France et l'entrepont

d'un vaisseau avec une originalité de sensations inentamée. Mais ce sont

là des noms célèbres et des individus d'exception. Pour ma part, j'ai

connu, depuis que je fais avec conscience mon travail de botaniste

moral, une suffisante quantité de personnages moyens sur lesquels leur

métier ne semblait pas avoir exercé la plus légère influence. C'étaient

des âmes à côté, sur qui le réel ne mordait pas plus que le fer ne mord

sur le diamant. Un des cas les plus singuliers qu'il m'ait été donné de

rencontrer est assurément celui d'Émile M***, un de mes camarades

d'enfance, entré à l'École polytechnique, il n'a jamais su lui-même

pourquoi, devenu officier d'artillerie, sans en savoir la raison

davantage, d'ailleurs mathématicien médiocre et officier pire. Si ces

lignes tombent sous ses yeux dans la petite ville de province où il

promène à l'heure présente son haut képi et ses distractions, qu'il me

pardonne cette innocente épigramme. Elle me vient de deux engagés

volontaires que je lui recommandai jadis. Et je lui dirai comme Marion:

_Mais je vous aime ainsi..._

Pastels: dix portraits de femmes · 第 8 / 14 段