Dans le petit salon de l'hôtel moderne que l'héritier de ce formidable

aïeul, le comte Louis de Candale actuel, a fait construire, d'après le

style anglais, avec un escalier de bois et toutes les minuties du

confort le plus raffiné, les souvenirs du maréchal sont épars de tous

côtés, attestant chez la jeune femme de trente ans, dont ce coin est le

lieu de prédilection, un culte passionné pour cette mémoire tragique. Et

de fait, tandis qu'Antoinette, son aînée, épousait le petit-fils d'un

maréchal de Napoléon, Dupuy, duc d'Arcole, un des plus riches et un des

plus distingués parmi les officiers de la jeune armée, Gabrielle, la

cadette, a voulu à tout prix se marier avec son cousin Louis, parce que

ce dernier était pauvre et qu'elle avait, elle, une grande fortune.

Louis était un gros et lourd garçon, réputé stupide même dans son monde,

beaucoup plus allemand que français, par son allure et sa structure.--Un

Candale a épousé une Wurtembergeoise pendant l'émigration.--Il n'avait

aucune ambition haute, pas d'avenir. Gabrielle savait tout cela, et elle

a préféré cet homme qu'elle n'aimait pas, à un frère du duc d'Arcole,

aussi spirituel, aussi fin que Louis l'est peu,--simplement parce que ce

dernier était le chef de la famille, le représentant du grand homme.

Dans la personne de ce triste fiancé elle épousait ce grand homme. Son

roman, à elle, c'était le désir d'avoir un fils de cette race de héros,

dont elle ferait un soldat,--un fils du pur sang des Candale, capable de

recommencer l'ancêtre dans les temps nouveaux. Par ce soir d'hiver,

elle parle encore à sa soeur de ce fils qu'elle n'a pas eu.--«Ah!»

dit-elle, «tu ne sais pas quelle tristesse j'éprouve à songer qu'un nom

comme le nôtre va disparaître pour toujours!...» Et elle regarde avec

une infinie mélancolie le buste du maréchal sculpté par Jean Cousin, qui

se dresse sur un piédouche au fond du petit salon. C'est précisément

sous ce buste de marbre que chante la bouilloire et que le plateau du

thé se trouve posé sur sa table ronde,--symbole du contraste singulier

qu'offre cette pièce, aménagée à la parisienne et en même temps peuplée

des reliques du tortionnaire du seizième siècle. Avec sa paupière

abaissée, les plis de ses joues, la cruauté de sa bouche, ce masque de

marbre fait frissonner. On y devine la volonté invincible, l'habitude

quotidienne du danger, l'ardeur fixe du fanatisme, les farouches

passions d'un âge de fer;--et la bouilloire chante à côté de lui, tout

doucement. Il y a sur les murs des étoffes de soie, tendues à la mode

d'aujourd'hui, avec des couleurs passées, comme il sied au goût d'une

époque où les sens à demi épuisés n'apprécient plus que la nuance,--et

puis, en trophées, dans un coin de cette chambre, dont le ton caresse

l'oeil, se dressent quatre épées ayant appartenu au maréchal. Son

portrait est posé sur un chevalet que drape une autre étoffe. C'est une

petite toile peinte par un artiste florentin resté inconnu, sans douce

après Cérisoles. Le maréchal a quarante ans sur ce portrait;--en

cuirasse, la tête nue, il s'appuie sur une épée à deux mains, devant un

écuyer noir qui tient son casque par derrière, et il a dans ses yeux

bleus le même regard que la jeune femme qui a disposé la toile sous le

jour d'une lampe garnie d'un réflecteur... Là, tout près d'elle, sur le

mince bureau de bois de rose abrité d'un paravent minuscule, au milieu

des brimborions dont elle se sert pour écrire, entre le numéro de la

Revue de quinzaine et les billets d'invitation préparés pour un grand

dîner, elle a toujours un portefeuille qui contient les lettres de la

reine Catherine de Médicis adressées à son grand exécuteur des hautes

oeuvres, à l'implacable maréchal. Il lui arrive de les manier, ces

papiers anciens, avec ses doigts où brillent des saphirs et des

turquoises. Elle déchiffre des mots tracés avec l'orthographe

d'autrefois, qui renferment des instructions pour la besogne de terreur

dont fut chargé Candale. Ses narines frémissent, l'amazone qui dort

dans la Parisienne d'aujourd'hui se réveille à l'odeur de sang et

d'incendie que dégage ce passé atroce et grandiose où rayonne pour elle

la gloire du héros qui reçut douze arquebusades au service du roi, prit

part à huit sièges, à quinze batailles rangées, et fit la guerre depuis

sa dix-huitième année jusqu'à sa soixante-quinzième, n'ayant quitté la

cuirasse que pour la bure et le bivouac que pour la cellule.

--«Oui,» reprit la comtesse, après avoir contemplé le buste de l'aïeul,

et repoussant le petit tambour de drap vert d'un air triste, «je ne peux

pas me consoler de n'avoir pas d'enfants... Le croiras-tu? J'en suis

venue à consulter des somnambules pour savoir s'il me naîtra jamais un

fils?... Ah! ne te moque pas de moi, Antoinette; toi qui es mère, tu ne

connais pas cette douleur...»

--«D'abord, tout n'est pas perdu,» répondit la duchesse en continuant

son ouvrage et souriant à demi, comme une personne qui ne veut pas que

la causerie tourne au sérieux, «et puis, que veux-tu, je vois un bon

côté à toutes choses... Les garçons de notre classe n'ont pas déjà tant

de chances d'être heureux par le temps qui court... J'aime bien mon

fils et je suis toute fière de l'avoir, mais crois-tu qu'il ne me

prépare pas des inquiétudes horribles?... Il sera soldat, comme son

père, comme son grand-père... Il fera campagne... Et j'éprouverai de

nouveau les angoisses que j'ai connues quand mon mari était au Tonkin,

ces deux années-ci... Bien m'en a pris d'avoir adopté une fois pour

toutes le principe d'espérer quand même... Te souviens-tu, quand nous

partions pour le bal et que chère maman nous disait:--«Amusez-vous, vous

ne vous amuserez pas plus jeunes...» Tiens, raconte-moi plutôt qui tu as

vu chez les Rabastens, hier au soir...»

--«C'est cette soirée qui m'a plongée dans des idées sombres,» fit

l'autre; et elle ajouta, presque à voix basse: «J'y ai rencontré Mme

Bernard.»

--«Pauvre Gabrielle,» dit Antoinette, gravement cette fois, «tu es

jalouse...»

--«Oui, je suis jalouse,» reprit Gabrielle avec exaltation, «mais pas

comme tu crois..., non, pas d'elle... Qu'est-ce que cela me fait que

cette femme ait été la maîtresse de mon mari avant notre mariage, et

même depuis, à ce que me donnent à entendre nos bonnes amies?... Est-ce

que tu t'imagines que je l'aime encore, mon mari?... Ah! quand je l'ai

épousé, il y a dix ans, avec mes rêves de jeune fille enthousiaste, je

le savais plongé dans les médiocrités de cette existence de club et de

sport que mènent les gentilshommes d'aujourd'hui; je le savais ignorant,

inactif, dénué de tout ce que j'estime dans un homme, de tout, excepté

de bravoure. Il s'était bien battu pendant la guerre, et je me disais

qu'avec un homme brave, il y a toujours de la ressource.--Je me sentais

une telle flamme au coeur, je nourrissais un culte si passionné pour

le nom qu'il portait, comme nous, et dont il est maintenant le dernier

représentant, que j'ai espéré quand même, moi aussi... J'ai pensé que je

susciterais en lui je ne savais quoi, mais une noblesse, une énergie...

Va, j'ai mesuré aujourd'hui ce qu'il tient de fiertés vraies dans cette

triste nature... Rien, entends-tu, rien, rien, rien... Des goûts de

cocher pour ses chevaux, des besoins d'argent pour sa bourse de jeu, des

galanteries de-ci, de-là, pourvu qu'elles ne dérangent pas son

égoïsme... S'il a aimé Mme Bernard, c'est que l'intrigante lui a

rendu sa maison commode. Elle est folle de Snobisme. Elle était fière

d'avoir un Candale pour amant, et elle s'en est servie pour forcer la

porte de quelques salons de notre monde, où elle ne serait pas entrée

toute seule... Tant pis pour le Candale, tant pis pour notre monde et

tant mieux pour elle... Ah! ce n'est pas cela qui me rend la vue de

cette femme insupportable... Je la méprise trop pour en souffrir...»

Deux larmes coulèrent des yeux de la comtesse, tandis qu'elle achevait

cette dernière phrase. Sa soeur, qui les vit, déposa son ouvrage et le

peloton de sa laine, où elle avait piqué son crochet; puis,

gracieusement, elle vint se mettre à genoux devant l'autre, et elle

commença de l'embrasser en lui disant:--«Soeurette, soeurette, vous

n'êtes pas sage... Vous vous exaltez pour quelque idée folle... Vois,

nous sommes si heureuses ici, toutes deux seules... Nous pourrions

passer une si bonne soirée... Que te manque-t-il, tu as ta soeur pour

te gâter, et jusqu'au vilain buste du vieux maréchal pour y faire tes

dévotions,» ajouta-t-elle en riant tout à fait, afin de forcer l'autre à

sourire aussi; mais la comtesse ne sourit pas à cette innocente

taquinerie, elle rendit un baiser à sa consolatrice et elle

reprit:--«Non, ma douce, tu sais bien que je ne suis pas folle, et tu me

comprends, quoique tu fasses quelquefois semblant que non, pour

m'arrêter... Je ne suis pas une femme de ce temps-ci. Voilà tout. Si je

ne croyais pas à la suprême sagesse de Dieu, je dirais qu'il s'est

trompé en me faisant naître dans un siècle où les nobles ne sont plus

des nobles, mais seulement des gens riches dont le nom sonne mieux...

Cette Mme Bernard, dont nous parlons, elle a sa loge à l'Opéra, comme

toi et moi, son hôtel, ses chevaux, comme nous. A cette heure-ci elle

porte une robe de dentelle, comme la tienne et la mienne. Elle a, autour

d'elle, le même décor banal de bibelots et de peluche... Mais ce qu'elle

n'a pas, c'est ce que tu appelles, toi, ce vilain buste, c'est un héros

parmi ses aïeux, c'est le souvenir des Candale qui ont versé leur sang

pour leur roi sur tous les champs de bataille d'Europe, ce même sang,»

ajouta-t-elle en montrant les veines bleues de sa main fine. «Ah! de

bonne heure j'ai senti cela, que nous étions d'une race différente des

autres, et je lui ai voué, à ce noble sang des Candale, une dévotion,

comme tu l'as dit, une religion...»

--«Et tu trouves que Louis a manqué à cette religion en aimant Mme

Bernard?» interrompit la duchesse, qui connaissait trop les

emportements de sa soeur pour ne pas s'obstiner à lutter contre une

de ces crises de sensibilité que la comtesse expiait ensuite par

d'horribles migraines... «Mais l'homme au vilain buste,--non,

décidément, il est trop laid pour moi avec sa balafre,--pardon, le

sublime maréchal, en a fait bien d'autres, et Brantôme raconte sur lui

deux ou trois histoires peu édifiantes, avant qu'il ne s'en allât dans

une montagne demander pardon de ses péchés... Et puis, veux-tu que je

t'avoue humblement une faiblesse? Ces temps héroïques où l'on brûlait et

où l'on pendait pour un oui, pour un non, où l'on vous pistolait,

daguait, arquebusait à tous les coins de rue, c'est très beau; mais

j'aime encore mieux vivre à une époque où Mme Bernard vend avec des

duchesses, et où l'on ne met pas le feu aux églises pour brûler les gens

qui sont dedans, sous prétexte qu'ils prient Dieu à leur manière.»

--«Tu te trompes,» répondit la comtesse tristement; «encore une fois, ce

n'est pas Mme Bernard qui me fait souffrir...,» et, avec un invisible

effort, elle ajouta: «c'est l'enfant.»

--«Quel enfant?» demanda l'autre.

--«Le fils que Louis a eu de cette femme,» fit Mme de Candale.

--«A ton âge!...» répliqua la duchesse avec son joli sourire et en

haussant ses belles épaules, «tu crois encore à ces potinages du monde

sur les enfants adultérins. Mais, bête, il n'y a qu'une mère qui sache

de qui est son fils, et elle ne va pas le dire, n'est-ce pas? Alors, qui

le raconte? Un amant qui se vante? Une rivale qui calomnie? Moi, j'ai

pris le parti de faire comme la loi, je ne connais qu'un père, et c'est

le mari. Comme cela, on a encore plus de chances de tomber juste.»

--«Tu n'as donc jamais regardé celui-là?» dit la comtesse; et se levant

pour détacher du paravent qui se repliait contre le bureau une miniature

appendue parmi cinq ou six autres, elle vint la tendre à sa soeur.

«C'est le portrait du père de Louis à six ans. Reconnais-tu le petit

garçon de Mme Bernard? Sont-ce bien les mêmes traits, le nez, la

bouche, les yeux surtout? La ressemblance a sauté une génération... Et

quelle ressemblance!... Je l'adore, moi, cette miniature, justement

parce que c'est la vraie physionomie des Candale qui est fixée là. Te

souviens-tu comme le vieux comte ressemblait à l'ancêtre, quand il avait

cinquante ans?... Hé bien! le petit Bernard, quand je l'ai vu pour la

première fois, c'était cette miniature vivante. Ah! je ne m'y suis pas

trompée, je savais qu'on avait beaucoup parlé de la liaison de Louis et

de Mme Bernard; tout de suite je me suis dit: c'est son fils.--Les

mêmes bonnes amies ont pris bien garde de me renseigner depuis, mais je

n'avais pas besoin de leur obligeance. J'en savais plus qu'elles...

D'abord, cela m'a un peu attristée, j'ai toujours trouvé si mélancolique

le mensonge dans lequel vit et grandit un pauvre petit être qui ne dira

jamais: mon père, à son vrai père; et pour ce vrai père, ce doit être si

navrant, et si cruel pour la mère!...»

--«Bah,» fit la duchesse, «la mère l'oublie, le vrai père est trop

content d'être débarrassé de l'enfant, celui-ci n'en sait rien, le faux

père non plus, et l'on vit tout de même... C'est tellement plus simple,

la vie...»

--«Cela dépend de la façon de sentir,» reprit Mme de Candale. «Les

années passèrent; je restai, moi, sans enfants. Ce fils que je désirais

si passionnément, ne vint pas. C'était cependant le désir fixe auquel

aboutissait chacune de mes pensées. J'en rêvais toujours, ici surtout,

dans cette espèce de petite chapelle privée que j'ai faite aux reliques

de notre grand ancêtre et des autres Candale qui ont été dignes de lui.

Et à travers ces rêveries, un étrange sentiment naquit en moi. Oui, je

rêvais de ce fils tant souhaité, tant regretté. Je le voyais en

imagination, comme s'il eût été là, et toujours avec les traits, les

gestes, les yeux surtout, les tours de tête de ce petit garçon que je

croyais être de mon mari... Bien souvent il m'est arrivé d'éprouver le

besoin de voir cet enfant en réalité, comme je l'évoquais dans ma

pensée. J'allais aux Champs-Élysées, à pied, dans l'allée où je savais

qu'il jouait, et à l'heure de sa promenade, afin de rassasier mes yeux

de cette ressemblance avec ceux de notre race, qui m'était pourtant une

torture. Il était si beau avec ses boucles fauves, si aristocratique

dans ses moindres mouvements, si Candale enfin!... Et puis je me

répétais qu'il était né Bernard, qu'il grandirait Bernard, qu'il aurait

l'éducation d'un Bernard, que Bernard il vivrait, Bernard il mourrait.

On me l'avait volé à moi, qui aurais si bien su l'élever d'après son

sang! Je n'aurais su dire si je l'adorais ou si je le haïssais, tant les

sensations que m'infligeait sa présence étaient à la fois douces et

cruelles. Il faut qu'elles aient été très fortes, puisqu'elles ont

failli m'amener au crime...»

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec un si âpre accent de

vérité, que la rieuse duchesse ne songea plus à rire. Elle ne chercha

pas, comme tout à l'heure, à ramener sa soeur vers une conversation

plus douce et plus raisonnable aussi. Elle avait toujours eu comme une

peur involontaire de l'influence que la légende du vieux Candale

exerçait sur cette âme, ardente dans ses sentiments jusqu'à la maladie.

Elle eut un petit frisson et ne répondit rien. Il se fit dans la chambre

un de ces passages de silence que Mme d'Arcole avait l'habitude

enfantine de rompre par une phrase de leur mère l'Italienne: «_Nasce un

prete_, il naît un prêtre.» Mais elle ne se livra pas à cette

plaisanterie qui leur rappelait, à toutes deux, leur existence de

petites filles. Elle avait le coeur serré, et elle attendit que

l'autre continuât son récit qui tournait tout d'un coup à la confession.

--«Tu te souviens,» reprit cette dernière, «que nous avons passé quinze

jours, cet automne, au château des Gauds, chez les Corcieux? Cette

excellente Laure, en vraie baronne de la Gaffe, comme tu l'appelles,

avait invité les Bernard dans la même série que nous, et, avec les

Bernard, l'enfant est venu. Toi qui me connais, tu dois juger si j'ai

eu l'idée de faire boucler mes malles et de m'en aller. Je ne le pouvais

pas, à cause de Louis. Je ne suis pas pour les demi-mesures. Le jour où

je dirai: «Je sais tout,» je le quitterai pour ne plus le revoir. Tant

que je reste sa femme et que je vis avec lui, je ne sais rien... Ce que

fut mon supplice pendant ces deux semaines, je renonce à te le dire. Cet

enfant a onze ans aujourd'hui. L'as-tu revu depuis quelque temps? Non.

Je te le peindrai d'un mot: il ressemble, et plus que jamais, au fils

que j'ai tant désiré! Je le voyais aller et venir, le matin, le soir,

fier et hardi comme un petit aigle, joli comme un page, des pieds et des

mains comme toi, chérie, et ce gros Bernard, ce richard balourd, qui vit

sur les millions que lui a gagnés son père, l'industriel, dont il a la

bassesse de rougir, qui faisait le paon autour de cette fleur

d'aristocratie.--Mon fils Alfred!--Il répétait ces mots avec des airs de

contentement, des infatuations, une outrecuidance!... Et la mère?...

Mais j'aime mieux ne pas t'en parler, je deviendrais vilaine. Il n'y

avait pas jusqu'à Louis qui, persuadé de mon aveuglement, ne m'épargnât

aucune des petites piqûres qui pouvaient exaspérer mon envie. Quand il

regardait le petit garçon, quelque chose passait sur sa physionomie qui

me révélait ce que j'aurais pu faire de lui, si j'avais eu, moi aussi,

un fils à lui montrer, pareil à celui-là, et c'était en moi une

souffrance, insensée peut-être, tu diras sans doute indigne, car c'était

de l'envie, après tout; mais qu'y faire? Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'à présent je ne doutais plus de mon sentiment pour cet enfant. Je le

haïssais! Je l'aurais voulu malade, chétif, commun au moins, et que

l'exécrable milieu où il vivait déteignît sur lui. Ah! on ne connaît pas

quelle meute de mauvais instincts on porte dans son âme, tant que

l'occasion ne l'a pas déchaînée... Une après-midi qu'il faisait très

chaud, comme au mois de juin, et que tous les habitants du château

étaient dans leur chambre à finir leur correspondance, je montai, moi,

sur la terrasse d'en haut, d'où l'on a une vue si large sur la Loire et

la campagne, et qui est abritée du soleil, à cette heure-là, par l'ombre

d'une espèce de petit beffroi. J'y venais souvent pour m'isoler des

autres, qui ne se souciaient guère de grimper tant de marches. En

débouchant sur cette terrasse, déserte d'ordinaire, j'aperçus une forme

humaine couchée sur le parapet... C'était Alfred qui s'était mis là

pour lire, puis qui s'était endormi, le coude ployé sur son livre

ouvert. Le parapet est large, mais au-dessous, c'est un mur à pic, une

profondeur d'abîme, et, au fond, le rocher sur lequel est bâti le

château. Il dormait aussi paisible que s'il eût été étendu dans son lit,

d'un doux et heureux sommeil. Je voyais son visage en profil perdu, avec

cette ressemblance que je haïssais si profondément... Le croiras-tu? Une

pensée atroce s'empara de moi... A cette minute, et tandis que

j'écoutais sa respiration si calme monter dans le silence de cette

terrasse isolée, je réfléchis que je n'aurais qu'un geste à faire, un

seul petit geste, et j'étais délivrée à jamais de l'obsession que

m'avait causée cet être, j'étais vengée de tant de douleurs, je ne

verrais plus ces traits dont la délicatesse m'avait fait si mal, je

sauverais le sang des Candale d'une promiscuité odieuse... Oui, rien

qu'un geste... Je poussais l'enfant, il roulait dans le gouffre ouvert à

côté de son sommeil... Qui le saurait?... Je le haïssais d'une si forte

haine, et c'est si naturel de souhaiter anéantir ce que l'on hait!...

Ah! comme il s'en est fallu de peu que je n'agisse! Combien j'ai été

voisine du meurtre! Combien j'ai senti s'agiter en moi l'âme violente

de celui-là...» Et elle montrait du doigt le portrait du maréchal. «Je

fus si tentée, que je me jetai à genoux, là, sur la pierre de la

terrasse, et j'ai prié. Combien de temps, je l'ignore. Puis, je me suis

levée, et j'ai marché vers l'enfant endormi... Je l'ai réveillé avec des

précautions infinies, toute tremblante maintenant qu'un faux mouvement

ne le précipitât. Pauvre petit! En ouvrant les yeux, il me sourit, et il

s'écria:--«Comme vous êtes pâle!--J'ai eu si peur pour vous,» lui

répondis-je.--«Peur de quoi?» fit-il. Je lui montrai le grand espace

vide au-dessous du parapet.--«Moi, je n'ai peur de rien,» me dit-il

fièrement; et comme il reprenait son livre:--«Que lisez-vous?» lui

demandai-je.--Il me tendit le volume. C'était une histoire de

l'Empereur.--«Vous l'aimez?» lui dis-je.--«J'aime tout ce qui est

militaire,» fit-il avec un beau regard, le regard que j'aurais voulu à

mon fils. Alors je l'ai pris dans mes bras, en fondant en larmes... Ah!

sa vraie mère ne l'a jamais embrassé comme cela...»

* * * * *

Elle se tut. La duchesse avait, elle aussi, des larmes dans les yeux, et

la bouilloire continuait de chanter doucement sur la petite table que

dominait le buste de marbre du tragique vieillard. «Allons, ma douce,»

reprit Mme de Candale qui vit que son récit avait bouleversé sa

soeur, «il faut que ce soit moi qui t'égaie maintenant... Laissons mes

folies, et prenons le thé...»

_Gérardmer, octobre 1886._

IV

La senorita Rosario

_A ÉMILE MICHELET._

_LA SENORITA ROSARIO_

Je me trouvais voyager en Espagne, l'été dernier, et je

m'arrêtai à Cordoue, afin de visiter la fameuse cathédrale. Je me vois

encore, m'acheminant le long de la rue du Grand-Capitaine, sous un

soleil brûlant, et je maudissais l'espèce de déraisonnable conscience

qui nous force de voir, dans un pays, tous les monuments inscrits sur le

guide. Le ciel se développait comme une coupole de saphir. A peine s'il

courait, au bas des maisons closes, une ligne d'ombre. A travers les

grilles en fer forgé des portes, j'apercevais, de place en place, une

cour intérieure garantie du soleil par une toile tendue, avec des

colonnettes et des massifs de plantes disposées autour d'un jet d'eau.

Mais toutes ces cours étaient vides, à cette heure de la sieste, comme

les rues, où je ne rencontrais qu'un âne gris, de loin en loin,

chevauché à la manière arabe par un grand diable de paysan andalous, à

visage couleur de cigare, qui balançait son torse sur la croupe de la

bête, les pieds soutenus par deux paniers remplis d'oranges. A Séville,

on a un proverbe pour définir ces journées de calenture: «Il n'y a

dehors,» disent-ils, «que les chiens et les Français...» J'arrivai ainsi

à la porte de la cathédrale, à laquelle fait face la porte de l'évêché.

Comme on célébrait une cérémonie religieuse dans l'après-midi, un chemin

était ménagé entre les deux portes, et, sur le mur extérieur du palais,

pendaient quelques-unes des tapisseries qui font partie du trésor.

Malgré l'accablante lumière, je m'arrêtai à les regarder, tout saisi par

le contraste entre leurs nuances doucement passées et l'éclat du mur

d'une blancheur intense. Et puis, une d'elles, qui représente le furieux

combat d'un prince maure et d'un chevalier au pied de la colline de

l'Alhambra, est d'une beauté de composition véritablement surprenante.

Que de souvenirs elle évoquait pour moi, que de légendes de ce moment

unique de l'histoire où Boabdil abandonnait Grenade, où Colomb

découvrait le Nouveau Monde, où Isabelle et Ferdinand préparaient la

grandeur future du terrible Charles-Quint! Vingt images surgissaient

devant les yeux de ma rêverie, héroïques et attendrissantes, tragiques

et romanesques comme cette histoire elle-même, lorsque je sentis une

main s'abattre sur mon épaule, et une voix bien connue m'appela par mon

nom avec un joyeux accent de surprise. Je me retournai. J'étais en face

d'un de mes camarades de collège, devenu un de mes camarades de vie

parisienne, Henri de V***.

Pastels: dix portraits de femmes · 第 7 / 14 段