«serais-je donc jaloux de Bressuire?» Cette sorte de sentiment ne
ressemblait guère à mes habitudes de coeur. Ceux qui sont jaloux du
passé d'une femme prouvent qu'ils ne connaissent pas le fond même de la
nature féminine,--cette sincérité dans la succession mobile des plaisirs
et des peines, grâce à laquelle une femme peut dire sans mensonge à son
dixième amant: «Je n'ai jamais aimé que toi.» Oui, sans mensonge, car
elle n'a jamais aimé comme cela. J'avais été trop pareil aux femmes par
l'inconstance singulière de mon imagination amoureuse durant ma première
jeunesse pour penser autrement qu'elles ne pensent sur ce point délicat.
Aussi n'eus-je pas de peine, en creusant plus avant mon impression, à
reconnaître que je n'étais pas jaloux de Bressuire. Si la seule idée de
l'existence de cet ancien camarade me donnait la fièvre, c'est que cette
idée infligeait fatalement une comparaison entre l'Ève-Rose que j'avais
fréquentée autrefois et celle que je voyais maintenant aller et venir
dans sa robe de veuve. Ce que j'avais aimé dans la première, c'était
tout ce qui se résume d'ignorance absolue, de pénombre d'âme, de
mystérieux inachèvement dans ce simple terme: _la jeune fille_. Quand et
comment avais-je commencé de m'éprendre d'elle? Au lendemain de ma
rupture avec la plus corrompue de mes maîtresses et parce que le
contraste avait été complet entre cette douce, cette virginale enfant,
et les coupables visions de mon plus récent souvenir. Et quel aliment
avait nourri cet amour, si ce n'est l'initiation, du moins en rêve, au
naïf, au candide univers de ses pensées innocentes? Quand j'étais
revenu, quelle cause soudaine avait déterminé une réapparition de mon
ancien amour, si ce n'est l'identité des circonstances lointaines et de
celles où je retrouvais Ève-Rose? Elle était là, près de sa mère, dans
la même toilette, devant son métier, avec le même regard. C'était comme
si l'adorable fantôme de mon sentiment le plus pur m'eût attendu à cette
place depuis mon départ, et voici qu'il me fallait constater que c'était
là, en effet, un fantôme, la vaine et vide image d'une créature qui
n'était plus que du passé. Je souris avec pitié en songeant combien
furent petites, de plus sévères diraient puériles, les scènes qui
suivirent et précipitèrent ce que j'appellerai cette décristallisation.
Mais quoi? Cet amour né parmi les chimères devait mourir parmi d'autres
chimères. «Quiconque est loup agisse en loup,» comme dit l'autre. La
nature, en exagérant chez moi le sens de la vie intérieure, m'a condamné
à jouir et à souffrir des idées des choses plus que des choses mêmes.
Comment lutter contre une nécessité d'organisation intellectuelle? Sans
doute aussi j'étais un impuissant du bonheur, comme le disait, en un
français bizarre mais expressif, Madeleine de Soleure, quand je lui
faisais la confidence des phases d'agonie que traversa bientôt mon
sentiment pour Ève-Rose. Mais quoi encore?... Et qu'y puis-je, sinon
attendre que le temps me guérisse de cette blessure après les autres,
lui qui guérit de tout, même de vivre?
* * * * *
Il y avait, sur une des tables de la serre où Ève-Rose continuait de me
recevoir, un portrait de Bressuire placé dans un cadre d'argent ciselé.
Un chiffre en émail, un E. R. B., surmonté d'une couronne de comtesse,
marquait ce cadre. Instinctivement, et à chacune de mes visites, il me
fallait regarder cette photographie, comme pour mieux graver dans ma
mémoire ces traits que je connaissais si bien, et depuis des années.
C'était, un peu vieilli et fatigué, le Bressuire avec lequel je m'étais
promené très souvent sous les arcades de la cour intérieure, dans ce
palais du Conseil d'État, aujourd'hui en ruines,--comme ma jeunesse! Je
pouvais, en analysant ce portrait, deviner les sentiments qui passaient
dans la tête de mon ancien collègue, lorsqu'il avait posé devant
l'appareil du photographe. Il y avait dans ce profil comme un air
surveillé, un je ne sais quoi de soigné, de convenable, de presque grave
qui me reportait, par une induction invincible, aux jours où Bressuire
était le fiancé d'Ève-Rose. Avec sa finesse usée, sa demi-calvitie,
l'avancement léger de sa lèvre inférieure, cet homme m'apparaissait,
comme s'il eût été là, vivant, dans ce petit coin du monde qu'avaient dû
embaumer en ces temps-là les fleurs des bouquets envoyés par lui. Des
gestes qui lui étaient familiers me revenaient à la mémoire;--celui par
lequel il passait sur sa moustache toute blonde sa main qu'il avait
maigre et fine, avec deux bagues, un anneau d'or massif et un autre
garni d'un saphir et de deux brillants;--celui encore par lequel il
élevait cette main ouverte en l'agitant doucement jusqu'à la hauteur de
ses yeux. C'était chez lui le signe de la plus grande admiration à
propos de la rouerie d'un homme, de la beauté d'une femme ou du prix
d'un objet de curiosité. Il avait toute une histoire, ce petit geste,
qui était, lors de notre entrée au Conseil, celui d'un méridional, notre
camarade. Bressuire s'en était tellement moqué, en l'imitant, qu'il
avait fini, comme il arrive, par en retenir l'habitude. A deux ou trois
reprises, j'observai chez Ève-Rose un geste analogue, et des misères
pareilles suffisaient pour que l'étrange répulsion s'imposât plus forte.
Il y a, dans le simple fait de cohabiter des jours et des jours avec un
autre être, des fatalités d'imitation qui teintent nos pensées des
pensées de cet être, notre accent de son accent, nos regards de ses
regards, notre physiologie de sa physiologie. C'est quelquefois un atome
d'influence, imperceptible, impondérable; mais je retrouvais, ou
j'imaginais, cet atome dans la personne de la veuve du comte Bressuire.
Et alors les moindres paroles devenaient prétexte à cette désagrégation
de mon Idéal qui s'accomplissait en moi,--pour m'amener à perdre ce
dernier espoir de refaire ma vie.
De petits détails se précisent entre vingt autres... Je suis dans un de
mes jours de gaieté de conversation. J'ai raconté je ne sais plus quelle
anecdote à Ève-Rose, elle rit aux éclats et elle dit: «C'est comme dans
_Niniche_...» Je me mets à me ressouvenir qu'on donnait cette pièce au
lendemain de son mariage, et je la vois, cachée dans une baignoire,
auprès de Bressuire, dont le premier soin, tel que je l'ai connu, a dû
être de faire mener à sa femme une existence de cocodette, à travers les
petits théâtres et les cabinets particuliers. Je la vois, elle, et ses
yeux étonnés et son sourire à demi honteux de pensionnaire émancipée.
Combien des adorables ingénuités, pour lesquelles je l'ai aimée, s'en
sont allées ainsi, dans ces salles de spectacle, tandis qu'elle prenait
du bout de la pincette dorée un fruit glacé dans la boîte posée sur le
rebord de la loge, que l'acteur à la mode lançait des couplets
équivoques par-dessus les feux de la rampe, que les habitués des
fauteuils d'orchestre applaudissaient, et que Bressuire commentait à
l'oreille de sa femme et le texte et la chanson!... Peut-être cependant
ma sensibilité malade souffre-t-elle moins par ces images d'une
demi-flétrissure que par d'autres images, tout à l'honneur celles-là du
même Bressuire. Ceci se passe durant une autre visite. Nous venons de
parler d'oeuvres d'art et de Rembrandt, à propos des tableaux de ce
peintre qui sont au Louvre. Ève-Rose a dit: «Mes préférés à moi, ce sont
les portraits de la galerie nationale, à Londres.» Elle a fait son
voyage de noces en Angleterre, où sa mère a des parents. Je le sais et
je la devine là-bas, assise à côté de Bressuire dans une de ces voitures
à deux roues, dont le cocher est juché haut par derrière. On est si bien
là, pour causer longuement, pendant que le cheval trotte sur le pavé en
bois, que l'énorme ville s'étend sous sa brume bleuâtre et que
l'exotisme de toutes choses avive encore la sensation de l'intimité dans
le cab étroit! Et aussitôt la vaste place où se trouve le musée
s'évoque à mon souvenir. J'aperçois l'escalier, la double porte, les
salles sur les murs desquelles sont suspendus quelques-uns des tableaux
que j'aime le mieux: ces portraits de Rembrandt en effet et le triptyque
du Pérugin, avec le grand archange du ventail de gauche, d'une suavité
céleste. Bressuire, qui était bon connaisseur, a certainement montré ces
peintures à Ève-Rose, celles-là et d'autres encore. Il a provoqué en
elle des émotions d'art qu'elle ignorait. Il a eu les prémices de ses
rêveries étonnées et charmées devant la Beauté. Je me souviens si bien
que son éducation de Parisienne l'avait laissée parfaitement incapable
de distinguer un Titien d'un Botticelli! Ah! ce premier frisson d'une
âme de femme, née pour le culte de toute noblesse, en présence des
chefs-d'oeuvre du génie, comme j'en envie et l'éveil et le spectacle à
celui qui est mort pourtant, mais dont l'esprit en un certain sens a
marqué pour toujours cet esprit! Et machinalement je me répète quatre
vers du poète Sully Prudhomme à une fiancée absente. Ils me plaisaient
tant, ces vers, aux jours où j'aimais Ève-Rose encore jeune fille:
_Tu t'assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne,_
_En robe claire, au bord de l'eau._
_Qu'il est doux d'emporter sa nouvelle compagne_
_Tout seul dans un pays nouveau!_
Qu'il peut tenir d'émotions indéfinies dans la mélodie d'une strophe!
* * * * *
Ce travail intérieur de ma pensée en train de décomposer mon amour,
morceau par morceau, n'allait pas sans qu'Ève-Rose aperçût qu'il se
passait en moi des phénomènes pour elle inexplicables. Je lui rendais
visite et je la rencontrais assez souvent pour qu'elle pût deviner
qu'entre chacune de ces entrevues quelque chose en moi s'était déplacé.
Quelquefois je lui parlais à peine;--ou bien j'affectais dans ma
causerie un ton de persiflage qui me faisait moi-même souffrir;--ou bien
j'étais, au contraire, plus attentif auprès d'elle que jamais. Sans y
prendre garde, je me conduisais exactement comme si j'avais suivi un
plan pour me faire aimer. Mais non, j'obéissais simplement aux passages
de mon être intime, aux allées et venues dans mon imagination de tant
d'idées meurtrières. Elle supportait mes accès d'impatience et elle
recevait mes attentions avec cette égalité d'humeur qui semblait ne
devoir jamais la quitter. Par instants, une tristesse passait dans ses
beaux yeux et d'autres fois un étonnement. A mesure que je pénétrais
davantage dans son caractère, je reconnaissais que sa faculté principale
était un amour profond de l'équilibre qui devait la conduire à une
acceptation sereine de toutes les circonstances où la destinée la
jetterait. Elle ne pouvait pas connaître la révolte. C'était justement
ce trait adorable de sa nature qui me faisait le plus de mal. Je me
rendais compte que son mariage avec Bressuire s'était certainement
accompli sans lutte, et aussi que, durant cette année de vie commune,
elle n'avait pas été malheureuse. Si elle avait conservé de moi un
souvenir tendre, cette tendresse n'avait pas dû aboutir à de la
nostalgie. Pour Ève-Rose, l'impossible n'était jamais l'objet d'un
désir, et, comme elle voyait en toutes choses les côtés excellents, elle
avait certainement reconnu et goûté les qualités de son mari. Hé bien!
il est effrayant de voir avec quelle souplesse de vipère l'égoïsme se
glisse parmi nos plus délicats sentiments; après avoir, lors de mon
premier départ, sacrifié mes espérances d'amour à l'espérance du bonheur
d'Ève-Rose, j'étais irrité jusqu'à la colère que, dans son mariage,
elle n'eût pas rencontré le malheur. Pareillement, après l'avoir aimée
dans le monde, et peut-être parce que sa jeune grâce se mouvait dans un
décor d'élégance tendre, je ne lui pardonnais pas de se complaire dans
les relations que ce monde comporte. Je lui en voulais d'avoir épousé un
homme de sa société, comme je lui en voulais de recevoir ceux qu'elle
recevait, les ayant vus dans la compagnie de son mari. En un mot, j'en
étais arrivé, après quatre mois de malaise, à la minute où plus un
cristal ne demeure attaché à la branche intime. Après avoir cherché une
par une mille raisons de la moins aimer, je finissais par n'en plus
découvrir une seule pour l'aimer.
Mon orgueil trouve une misérable consolation à songer que, dans ma
dernière visite à l'hôtel Nieul, du moins mon atroce mouvement d'humeur
eut une apparence de raison. Il y avait là cet affreux Saint-Luc, avec
son allure d'éléphant, son gros rire, sa tenue de cocher anglais, qui
doit au scandale de sa première aventure galante une véritable situation
de monde. Il était assis sur une des deux chaises à bascule de la serre,
son chapeau placé sur le tapis, et il frappait le sol du bout de sa
canne, bien régulièrement, pour se balancer. Il aurait eu cette tenue
chez une cocotte, et ses discours valaient sa tenue. C'était une
succession de potins, comme on dit dans le vilain langage d'aujourd'hui,
les uns insignifiants, les autres scandaleux, qu'Ève-Rose écoutait avec
des sourires, tout en travaillant à un petit ouvrage de charité. De la
laine brune traînait sur une petite table posée devant elle, et le
balancement du fauteuil de Saint-Luc faisait par instant trembloter
cette table, car ils étaient tout voisins, et il parlait: «Le grand
marquis,»--c'est le surnom d'un de ses rivaux de vie élégante,--«le
grand marquis n'ira pas loin. Il était sur ses boulets depuis six
mois... Il vend son écurie maintenant... Quand je l'ai vu se mettre avec
la petite d'Asti, vous vous rappelez, madame, c'était devant notre
pauvre Adolphe, je vous ai dit:--«Encore un qui s'enfonce.» Après tout,
bon chien chasse de race. Vous savez qui est son père?...» Ève-Rose le
regarda étonnée. «Mais c'est une histoire vieille comme cette vieille
d'Asti. Sa maman l'a menée joyeuse autrefois, mais là, très joyeuse;
enfin, le marquis est le propre fils du joueur des joueurs, d'Armand
Lamé, celui qui me tapait de vingt-cinq louis au cercle quand j'étais
un tout petit jeune homme...» Et il continue, continue, intarissable
comme la sottise et comme la médisance, et je faisais, à tous ces
discours, une mine tellement renfrognée qu'il s'en aperçut, et avec une
familiarité de gamin qui lui a toujours réussi: «Je vous quitte, madame,
votre ami Vernantes me fait peur avec ses yeux sévères... Vous ne
m'enverrez pas de témoins,» ajoute-t-il en s'adressant à moi, «si je
vous répète le mot qu'une jolie femme a fait sur vous l'autre
jour:--C'est don Quichotte, élève de Schopenhauer. Demandez le nom à
Mme Bressuire, elle était là...» Et il nous quitte. Quand je songe
que je l'ai vu chez sa mère, dans son costume de barbiste, les jours où
il sortait de sa «turne,» comme il appelait son collège, et qu'il est
l'auteur de la perte d'une des plus délicieuses femmes que j'aie
peut-être connues!
--«Ne cherchez pas si loin,» fit Ève-Rose, aussitôt que nous fûmes
seuls. «C'est notre Mary qui a dit cette innocente malice; mais
savez-vous ce qu'elle prétend, notre Mary? Que vous êtes fâché contre
nous. Est-ce vrai?»
Sa voix s'est adoucie encore pour me parler. Elle a reculé sa table et
son ouvrage, et posé ses coudes sur ses genoux. Elle appuie son menton
contre ses mains jointes, et elle me regarde avec ses yeux bleus d'une
si ingénue transparence. Non, décidément, il ne reste plus un cristal au
petit rameau, car je n'éprouve que de la contrariété à cette amicale
question, et je lui réponds:
--«Fâché contre vous, non, mais à propos de vous, quelquefois. Quand je
rencontre, installés chez vous, des imbéciles et des grossiers comme
Saint-Luc, j'avoue que je tombe dans un de mes accès de misanthropie.»
--«Il faut bien cependant,» répond-elle avec une voix un peu émue, «que
j'accepte mon monde.» Et tout de suite, avec une mutinerie enfantine:
«Saint-Luc ne m'ennuie pas plus qu'un autre; il est bon garçon, il est
gai, et puis il n'est pas boudeur...»
Elle rit en prononçant ces derniers mots. Visiblement, elle désire que
cette petite explication s'achève en plaisanterie. Et cela encore
m'irrite. Pauvre Ève-Rose! Avec ce caractère-là, j'aurais décidément
fait un odieux mari. Je prends mon accent le plus désagréable pour
répliquer: «C'est que je suis plus fier pour vous que vous-même...» Le
ton de cette phrase est sans doute très dur, puisque dans les yeux
d'Ève-Rose il passe une douleur, et simplement: «Vous me faites
beaucoup, beaucoup de peine,» dit-elle en reprenant sa laine et son
crochet. Ses yeux brillent, ses joues sont brûlantes. Elle est partagée
entre un accès de colère contre mon injustice et peut-être une envie de
pleurer. Et tout cela me laisse affreusement sec. Je ne me dis pas que
je n'ai point le droit de tourmenter cet être charmant, ni que cette
évidente émotion atteste tout autre chose que de l'indifférence. Nous
demeurons ainsi, sans nous parler, quelques minutes. Je sens sourdre en
moi cette inexplicable méchanceté de l'homme qui le pousse à faire
souffrir quand il souffre. J'ai du moins la délicatesse d'avoir honte de
moi-même; je me lève. «Quand vous reverrai-je?» fait-elle.--«Quand je
serai plus sociable,» lui répliqué-je,--et je n'y suis pas retourné. A
quoi bon me démontrer une fois de plus combien elle est aimable, et
combien je suis incapable de l'aimer?
* * * * *
Sur le morceau de page resté blanc, Vernantes avait griffonné une
dizaine de fois nerveusement:--Mme Bressuire,--et sur le feuillet
d'en face il avait épinglé, sans doute une année plus tard, la lettre
de faire part du mariage de la comtesse Bressuire avec M. de Jardes,--le
cousin ou le frère de Marie?--Peut-être Ève-Rose, si elle avait lu ces
pages, serait-elle venue à la messe du bout de l'an de ce pauvre garçon
qui lui avait donné, après tout, ce que son âme usée pouvait donner de
meilleur:--sa rêverie.
_Néris, juin 1884._
III
La Comtesse de Candale
_A FLORIMOND DE BASTEROT._
LA COMTESSE DE CANDALE
C'était dans le petit salon d'un hôtel privé, rue de
Tilsitt, pas bien loin de l'Arc de Triomphe. Deux femmes y travaillaient
à de menus ouvrages, l'une tricotant avec un crochet d'écaille blonde
une couverture en laine grise, destinée à quelque oeuvre de
charité,--l'autre parfilant une frange fixée par des épingles sur un
étroit tambour revêtu de drap vert. La nuit de janvier enveloppait Paris
de ce vaste silence de neige qui rend plus tiède et plus heureux un
asile comme celui-là, où le feu répand une douce chaleur, où les lampes
jettent une lumière tendre à travers l'étoffe nuancée des abat-jour, où
les tapis et les tentures assourdissent les moindres bruits, où la
bouilloire chante paisiblement au-dessus de la petite lampe à flamme
bleue, tandis que les tasses, l'assiette des tranches de citron et les
gâteaux dorés attendent sur le plateau de porcelaine. Les deux femmes
qui travaillaient ainsi, tout en causant, dans l'intimité de ce petit
salon et de cette heure, portaient et portent encore des noms également
célèbres dans les fastes de la France militaire. L'une s'appelait madame
la duchesse d'Arcole, et l'autre madame la comtesse de Candale. Par
extraordinaire, ces deux soeurs sont aussi deux amies, et qui
s'adorent autant qu'elles se ressemblent peu. La duchesse est grande,
avec un teint pâle, des yeux noirs d'une gaieté tranquille, une
physionomie italienne qu'elle doit à leur mère, une Branciforte de
Milan. La comtesse est petite et frêle, avec des cheveux blonds, des
prunelles d'un bleu vif qui deviennent aisément fixes et dures, et
quelque chose dans son profil qui rappellerait l'oiseau de proie, si une
pureté presque idéale de tout ce visage n'en corrigeait le caractère
aigu. Les deux soeurs sont nées Candale, de la branche cadette de
cette maison, rendue fameuse par le grand maréchal Louis de Candale, le
favori de Henri II, le compagnon de François de Guise, l'ami et le rival
de Montluc... Quel nom redoutable à porter que celui de cet homme qui a
terminé dans les férocités des guerres religieuses une existence
illustrée par tant de hauts faits accomplis dans les guerres étrangères!
L'histoire ne sait, en pensant à lui, si elle doit le détester ou
l'admirer, lui tresser une couronne ou l'attacher au pilori. A vingt
ans, Louis de Candale fut laissé pour mort à Pavie, après avoir failli
sauver le roi François Ier; à soixante ans, il a fait brancher d'un
coup six cent cinquante huguenots, pris à Jonzac, dans la Saintonge.--En
1529, et à peine remis de ses blessures, il s'est chargé de porter un
message secret du roi de France au sultan Soliman; il a traversé
l'Europe à travers des dangers inouïs, et, aussi bon diplomate que brave
soldat, c'est grâce à lui que les Turcs entreprirent cette année-là leur
marche sur Vienne, qui força Charles-Quint à signer la paix de Cambrai.
Près d'un demi-siècle plus tard, ce même héros, passant à cheval avec
ses gens d'armes le long d'une route de Guyenne, entendit des
protestants chanter les psaumes dans une grange qui leur servait
d'église. Il la fit barricader et voulut y mettre le feu, le premier, de
ses vieilles mains qui avaient si noblement servi le pays. Et c'était ce
sauvage maréchal de Candale, ce pendeur, ce brûleur, ce bourreau, qui
avait commandé la charge de Cérisoles, défendu Metz avec le grand Guise,
et qui était entré dans Calais à la tête de l'armée de délivrance! Lors
de la Saint-Barthélemy, ce terrible homme fut plus terrible encore.
Depuis l'assassinat de son cher François de Guise, il ne connaissait
plus de pitié. Reconnaissable à son oeil crevé et à une affreuse
balafre qui lui coupait le visage en deux, il avait tué toute la nuit,
sans se reposer, épouvantant même ses compagnons de fanatisme. Puis il
s'était retiré dans un couvent sur la frontière de la France et de cette
Italie où il s'était tant battu, et il y était mort comme un saint.
* * * * *