Se rencontrera-t-il jamais un moraliste tendre, comme j'aurais souhaité

de l'être, si j'avais eu la puissance d'écrire autrement que pour me

soulager l'âme, qui donne aux anxieux, aux incertains, aux tourmentés

comme moi une explication des ondoiements et des contrastes de leur

caractère? Après cette volte-face subite de mes résolutions déterminée

par les raisonnements de Mme de Soleure et aussi par mon impuissance

à lutter, à me résoudre, à vivre enfin, que disait la simple sagesse?

Qu'il fallait du moins partir sans revoir Ève-Rose, puisque je m'en

allais pour la fuir. Je voulus cependant pénétrer une fois encore dans

l'hôtel de la rue de Berry avant de quitter la ville où je la

laissais,--pour un autre, et pour lequel? Mon coeur, inhabile à

l'action, a toujours été ingénieux à ces raffinements de torture

intime. Je trouvai la mère et la fille dans cette serre en rotonde où un

infini de rêveries heureuses avait tenu pour moi cet hiver. Comme elles

venaient de perdre une parente éloignée, elles étaient l'une et l'autre

en toilette noire, et tandis que je parlais à Mme Nieul, lui

expliquant mes projets de voyage, Ève-Rose, penchée sur un métier à

tapisserie, faisait courir son aiguille avec une rapidité qui me sembla

fiévreuse. Quand je me levai, ses yeux se fixèrent sur moi. Elle était,

à cette minute, blanche comme le papier sur lequel j'écris ces lignes.

Ah! ce pâle visage, en proie à une émotion qui n'était peut-être que de

la pitié très douce, qu'il m'a poursuivi longtemps de son regard! Que

j'ai de fois deviné un muet reproche dont je ne pourrai jamais me

justifier, au tremblement de sa petite main dans la mienne! Et que j'ai

passé d'heures à égrener le chapelet des regrets inutiles, des «si

j'avais parlé pourtant,» des «si elle m'aimait?»--Surtout l'annonce de

ce mariage avec Adolphe Bressuire m'a été un comble de peine. Puis cette

langueur mortelle s'est résolue en une indifférence attendrie. Je

croyais si bien avoir oublié tout cela. Il y avait entre nous de longs

mois de voyage, la sensation de l'irréparable, la monotonie de ma vie,

et pour une ligne rencontrée dans un journal, voici que la blessure

fermée s'est rouverte.--Une blessure? Non, puisque Ève-Rose est libre,

pourquoi souffrir encore? Est-ce que la destinée ne semble pas me tendre

une seconde fois cette carte que j'ai tant regretté de n'avoir pas

jouée?--Quelle folie! Et c'est pour m'assagir que j'ai commencé à écrire

toutes ces pages, c'est pour endormir les nerfs malades. Une piqûre de

morphine aurait décidément mieux valu.

SECOND FRAGMENT

_Paris, novembre 1881, par un temps gris._

Que faire par une après-midi de pluie battante, lorsqu'on souffre du

foie et qu'on a le dégoût du visage humain? Lire des livres? Je connais

par coeur tous les miens. Et que m'apprendraient-ils? Dans toutes les

littératures, il n'y a pas cinquante pages qui soient nécessaires. Les

autres sont des oeuvres d'art,--autant dire un jeu de patience, bon

pour intéresser ceux du métier. Un homme qui a vécu est plus difficile.

Écrire des lettres en retard? Il y a belle lurette que mon nihilisme

intime s'est affranchi des misères de la politesse. Et dans ce désarroi

de mes nerfs exaspérés, de ma santé détruite, de mon âme endolorie,

voici que je me suis repris à ruminer mon existence, comme les boeufs

ruminent leur herbe. Qu'elle était amère, la prairie où j'ai brouté ma

pâture de coeur! Un peu au hasard, j'ai feuilleté mes anciens

journaux, et, de cahier en cahier, je suis arrivé à celui qui n'est pas

fini de remplir; j'ai relu les quelques pages qui contenaient le récit

de mes sentiments pour Ève-Rose Nieul,--en éclatant de rire. La destinée

s'est chargée, depuis, de composer le second chapitre de ce roman, et la

fantaisie me prend, puisque je ne peux pas sortir et que ma porte est

condamnée, de transcrire ce second chapitre comme j'ai fait le premier.

J'ai donc roulé une toute petite table au coin de ce feu, choisi ma

plume avec soin, comme pour un travail important. Ce griffonnage me

distraira bien deux heures.--Dans ces cas-là, je me souviens du mot de

mon professeur de grec, quand j'étais en rhétorique à Bonaparte.

Interminablement long, scrupuleusement sec, étonnamment docte, il me

faisait lire du Sophocle, chez lui, en fumant d'affreux cigares qui me

donnent encore la nausée par delà les années, et, à la fin de la leçon,

clignant son oeil, il ricanait: «Mon cher Vernantes, voilà qui vaut

mieux que de jouer au billard.» Aujourd'hui je ne jurerais pas qu'il eût

raison. Si seulement il avait dit: «autant,» et non pas: «mieux!»

Précisons donc mes souvenirs. J'étais en mars à Florence, à Naples en

avril, sur les lacs en juin, à Ragatz puis à Bayreuth pour entendre les

opéras de Wagner en juillet et août. J'ai passé septembre dans ma maison

de Picardie. Ce séjour a fait tout le mal. A quarante et un ans, avec

une tête demeurée romanesque, on ne vit pas un mois durant sans

compagnon que soi-même, à se promener au bord d'une rivière ou parmi les

chênes, sans que la mauvaise plante du sentimentalisme ne se remette à

fleurir. Il y a un endroit où le bord de la rivière se creuse en une

petite baie. Le courant s'y fait tout calme; l'eau étale une nappe si

parfaitement immobile que la façade de la maison s'y reflète tout

entière. Les paysans appellent cette place: le Miroir. Je passais, moi,

des heures et des heures à regarder dans ce miroir; mais ce que j'y

voyais, ce n'était pas ma maison, c'était ma vie,--une lamentable

vie,--et quel avenir? J'ai toujours eu comme peur du réel, et le réel

s'en vengeait en se retirant de moi. Que possédais-je en effet à quoi je

pusse m'attacher étroitement? Quel solide devoir, quelle affection

profondément enfoncée allaient me servir de point d'appui dans les

années de la suprême dérive? Pas de famille, pas de carrière, pas

d'ambition. Rien, pas même une manie. La suite indéfinie des lendemains

sans espérance s'étendait devant moi. Et puis j'avais horreur de cette

vision, et je me demandais: «est-il vraiment trop tard pour réparer cet

écroulement?» Dans le fond de l'eau transparente, alors, une forme

apparaissait,--la frêle et mince silhouette d'une enfant de vingt ans à

peine, et cette enfant avait les yeux bleus, la chevelure d'or, les

lèvres frémissantes, le sourire ouvert... de qui? sinon d'Ève-Rose? Le

fantôme devenait plus saisissable encore à ma rêverie, et je

reconnaissais le regard de la visite d'adieu. Une voix s'élevait,

insinuante et caressante, pour me dire qu'elle était libre, et pourquoi

donc ne pas oser, maintenant qu'elle ne dépendait plus que d'elle-même,

ce que j'avais tant regretté de n'avoir pas osé autrefois? J'aurais dû

me défier de ce projet. Il avait l'air si raisonnable à la fois et si

doux. C'est le double caractère sous lequel l'ingénieuse nature nous

convie d'habitude aux pires sottises. Mais aussi pourquoi le dieu Hasard

m'a-t-il fait, presque aussitôt après ma rentrée à Paris, rencontrer

Madeleine de Soleure, et pourquoi cette folle m'a-t-elle dit, au cours

d'une causerie à bâtons rompus: «Les oreilles ont dû vous tinter

avant-hier, j'ai passé une heure à parler de vous avec un de vos anciens

flirts, devinez lequel?»

--«La liste serait trop longue,» répondis-je; et je plaisantais, parce

que l'idée d'Ève-Rose venait de surgir dans ma pensée et de me serrer le

coeur.

--«Vous êtes devenu fat dans vos voyages,» répliqua Madeleine; «vous

mériteriez qu'on vous laissât chercher dans votre liste, puisqu'il y a

une liste. Mais comme je suis un bon garçon, et qu'il est cinq heures,

et qu'on m'attend au quart, je vous dirai le nom tout de suite. C'est

Ève-Rose Bressuire. Allez donc la voir. Elle est retournée chez sa mère,

et elle s'ennuie tant.»

Et je suis allé à l'hôtel de la rue de Berry. C'était par un joli ciel

de trois heures, comme il fait en octobre, tout clair et pommelé. Me

voici devant cet hôtel dont la porte cochère,--cette massive porte avec

son marteau où se tordent deux serpents,--me représente tant de

souvenirs. Je demande si «Mme Nieul est à la maison;» le concierge me

reconnaît et me répond que «ces dames n'ont commandé la voiture que pour

cinq heures.» Ces dames? Mon coeur se serre. Encore quelques minutes

et je reverrai sans doute mon amie d'il y a deux ans. Je traverse le

grand salon. La face immobile de la pièce n'a pas changé. Le Watteau

posé sur un chevalet que drape un velours ancien, évoque toujours à côté

du piano le rêve de son paysage du soir et de ses amants mélancoliques.

Le valet de pied pousse devant moi les battants de la grille en fer

forgé sur laquelle le pampre enroule son feuillage doré, comme jadis. Il

y a deux personnes dans la serre où les vertes frondaisons, comme jadis

encore, marient leurs nuances sombres aux nuances doucement vieillies

des étoffes, et ces deux personnes sont Mme Nieul et sa fille.

Ève-Rose est assise devant son métier: cette attitude, cette toilette

noire, ces beaux cheveux blonds, ces tendres yeux bleus, cette pâleur

soudaine..., y a-t-il deux ans, y a-t-il deux jours que je suis venu

ici? Seule, la surprise de ces dames souligne la longueur du temps

écoulé depuis ma dernière visite,--mais si gracieusement.

--«Comme c'est bien à vous,» fait Mme Nieul, «de n'avoir pas

désappris le chemin de notre maison! Nous avions cru que vous nous

oubliiez tout à fait.»

--«J'étais si loin, madame, et j'ai su trop tard le malheur qui vous a

frappées pour pouvoir vous adresser avec tous vos amis le témoignage de

ma sympathie.»

Je prononce cette phrase aussi hypocrite qu'insignifiante en m'inclinant

du côté d'Ève-Rose, qui incline, en réponse, sa jolie tête. Combien

tenait-il de mensonges dans les premières paroles que nous échangions

ainsi après des mois et des mois d'absence? Ah! Ceux qui maudissent les

tromperies des banales amabilités mondaines sont des ingrats. Ces

tromperies, qui ne trompent personne, rendent seules possible le passage

à travers le défilé d'une situation fausse,--comme celle où nous nous

trouvions à cette minute. N'avions-nous pas tous les trois un point

d'interrogation au fond de notre coeur qui ne devait même pas se

laisser deviner sur le bord de notre bouche? La plus indifférente était,

certes, Mme Nieul, qui n'avait jamais porté un intérêt assez vif à

mes actions pour se demander très sérieusement quelle avait été la cause

de mon absence, quelle était la cause de mon retour. Mais Ève-Rose,

elle, savait trop bien que je l'avais aimée.--Même les plus innocentes

d'entre les jeunes filles ne se trompent pas à ces choses-là.--Pourquoi

donc étais-je parti? Pourquoi venais-je de reparaître? Mes sentiments

avaient-ils changé?... Toutes ces questions passaient dans ses yeux

clairs, tandis que j'épiais, moi, ses mouvements pour mieux juger de la

nuance exacte de son accueil. Et nous parlions cependant, et notre

causerie allait des détails de mon voyage à des détails sur plusieurs de

nos amis communs. Mais j'assistais à cette causerie plutôt que je n'y

prenais part, l'âme envahie par une double félicité. Et d'abord, à

l'attention avec laquelle Ève-Rose suivait mes moindres paroles, je

reconnaissais que je ne lui étais pas devenu un étranger. Si je m'étais

borné à cette constatation, je n'aurais pas été l'imaginatif que j'ai

toujours été. Non, j'interprétais cette attention évidente, et tout un

poème se construisait dans ma tête, dont je me rêvais le héros. Par une

naïve fatuité que j'ai payée cher, je devinais dans le mariage

d'Ève-Rose un roman de mélancolie. Elle m'aimait et j'étais loin; sa

mère était présente et pressante. C'est pour cela que la pauvre enfant

se montrait si ingénument émue de me retrouver contre toute attente.

Deux ou trois indices me suffisaient pour que j'ajoutasse foi à cette

hypothèse. L'espérance du bonheur nous trouve si crédules même après des

centaines d'épreuves!--Et puis, ce qui me rendait dans cette première

visite heureux jusqu'à l'ivresse, c'était moins cette chimère subitement

forgée, qu'un très étrange phénomène d'hallucination intime. L'identité

complète du décor, jointe à l'identité de la toilette et de l'attitude,

me reportait de deux ans en arrière d'une façon tellement irrésistible

que le temps parcouru depuis lors se trouvait supprimé du coup. Je

savais bien que des événements d'une gravité presque tragique s'étaient

accomplis durant ces deux années. Je savais cela, comme on sait

l'existence d'un autre, avec une conscience incertaine et presque

dépouillée de réalité. La trame de ma passion pour Ève-Rose se renouait

juste à la maille où le coup de ciseau du destin l'avait tranchée. Aussi

me retrouvais-je, en rentrant chez moi, après cette première visite,

exactement dans l'état d'âme où j'étais avant l'entretien avec Madeleine

de Soleure, avant même la froideur commandée d'Ève-Rose... Mais cette

froideur avait cédé la place à l'émotion sincère, mais personne n'avait

plus d'ordre à donner à ma petite amie, mais elle avait pu me dire en me

quittant et devant sa mère: «Vous savez que j'y suis toujours avant

quatre heures.» Il n'était donc pas trop tard pour refaire ma misérable

vie.--Ah! le bonheur! le bonheur! Comme j'ai cru que cet oiseau moqueur

allait cette fois faire son nid dans le coin de ma fenêtre!

* * * * *

Cette impression du renouveau de mon ancien songe fut assez forte pour

persister avec une intensité non diminuée, pendant quinze jours, et sans

que je revisse Ève-Rose plus de deux fois,--chez sa mère encore et chez

Mme de Soleure, où j'avais recommencé de me montrer en dehors des

heures officielles. Oui, c'est seulement après deux semaines de chimère

complaisamment et passionnément caressée que je m'avisai de réfléchir

et de raisonner sur les circonstances où se jouait derechef la partie de

ma destinée. Une phrase de Madeleine suffit à provoquer chez moi cette

réflexion. Je m'étais donc rencontré chez elle avec Ève-Rose; puis quand

cette dernière fut partie: «Et quand allez-vous me charger de la

demande?» dit Mme de Soleure avec sa manière hardie et virile de

poser des questions. «Cette fois,» ajouta-t-elle en clignant des yeux,

toute malicieuse et futée, «je vous conseille de risquer le paquet.»

Après des années, je ne me suis pas habitué à ces façons de parler, et

je me souviens que cette tournure me fut particulièrement pénible à

cette minute. Tout mon coeur était à vif, et Madeleine continuait: «Je

serais bien étonnée si l'on vous répondait: Non;» et, comme si elle

causait avec elle-même, étourdiment, elle ajouta: «Mme Bressuire doit

bien avoir cent vingt mille francs de rente, aujourd'hui?...» Sans aucun

doute, cette phrase, jetée d'un coin de bouche rieur par cette femme à

la fois si honnête et si positive, si amicale surtout, répondait à une

pensée qui n'avait rien d'injurieux pour moi. C'était une réplique aux

objections soulevées par elle, admises par moi jadis dans l'entretien

qui avait décidé mon départ,--et une réplique à laquelle il paraissait

invraisemblable que je n'eusse pas songé. Invraisemblable ou non, le

fait est que je n'y avais pas songé. Aussi les paroles de Madeleine me

frappèrent-elles comme à l'improviste, et je ressentis cette

indéfinissable impression que nous inflige la seule pensée d'être

soupçonné d'un vilain calcul. J'eus la vision immédiate, et nette comme

l'évidence, qu'à la nouvelle de mon mariage avec Ève-Rose, le monde

formulerait la réflexion que venait de lancer Madeleine, mais avec une

tout autre intention. Hélas! l'opinion du monde n'était pas pour

m'inquiéter longtemps; mais une invincible association d'idées surgit à

la suite de ce premier froissement, et me rappela ce que j'oubliais

depuis deux semaines, dans mon extraordinaire état d'illusion

rétrospective, qu'Ève-Rose avait été, qu'elle était encore Mme

Bressuire.

Mme Bressuire? N'étais-je pas habitué à ce qu'elle portât ce nom

depuis des mois et des mois? M'apprenait-on quoi que ce fût de nouveau

en me disant qu'elle possédait la fortune afférente à ce nom? Elle avait

à elle les terres et les rentes d'Adolphe Bressuire, mon collègue du

Conseil d'État; elle s'habillait avec cet argent; elle en vivait; elle

l'apporterait dans un nouveau mariage, si elle en contractait un.

C'était là de quoi intéresser un notaire, mais non pas moi. Oui, mais

les mots peuvent, suivant les dispositions secrètes du coeur, revêtir

un sens ou délicieux, ou indifférent, ou meurtrier; et ces quatre

syllabes: «Madame Bressuire,» venaient de me causer une sorte de douleur

dont je ne compris bien la nature que lorsque je me retrouvai en

présence d'Ève-Rose. Au lieu de ressentir cette plénitude d'émotion

douce qui avait été le charme de ma rentrée dans sa vie, je retombai

dans ce que j'appelle mon état analytique. Je ne vibrais plus, je

raisonnais. Je ne m'abandonnais plus, j'examinais. En revenant à

Ève-Rose, je ne m'étais pas demandé si elle était exactement telle que

je l'avais connue et aimée. Je me le demandais maintenant. C'était la

première fois que je la voyais sans sa mère; et déjà cette nuance

d'intimité, qui aurait dû me plaire, ne me plaisait point, parce que

c'était une petite preuve de plus que Mlle Nieul avait cédé la place

précisément à Mme Bressuire. Sa beauté, ce jour-là, était cependant

plus gracieuse encore qu'à l'ordinaire. Ses yeux bleus brillaient d'un

éclat inaccoutumé, le rose de ses joues s'avivait d'une flamme légère.

Dans toute sa personne une animation courait, et comme une inquiétude,

que je m'expliquai par la tournure de notre causerie. Toutes les phrases

qu'elle me disait, discrètes à la fois et vives, contenaient autant

d'interrogations sur ma vie depuis que je l'avais quittée,--soit qu'elle

me demandât, enfantinement: «Goûtez-vous beaucoup le type de la beauté

italienne?...» soit que, devenue sérieuse, elle me questionnât sur mes

idées: «Est-ce que vous croyez qu'on peut aimer deux fois? Mais, aimer,

pour vous autres hommes, c'est un jeu. On m'a dit qu'entre vous, au

fumoir ou au club, vous êtes si effrayants!...» Puis, avec un éclair de

moquerie tout ensemble et une secrète angoisse dans ses jolis yeux:

«Ah!» disait-elle, «comme je voudrais lire la confession complète d'un

de vous, mais de quelqu'un de bien, par exemple la vôtre, monsieur

Vernantes. Madeleine de Soleure prétend que vous êtes si romanesque!...»

et elle souriait. Que révélaient vingt petites phrases pareilles, sinon

un désir à demi coquet, mais coquet tout innocemment, de pénétrer

davantage dans la familiarité de ma vie sentimentale; et n'y avait-il

pas une affreuse injustice à me dire, comme je fis aussitôt, que cette

conversation n'était plus sur le ton de nos badinages d'autrefois?

Ève-Rose avait maintenant quelque chose de plus dégagé dans le son de sa

voix, comme une assurance dans sa pensée, une curiosité dans son regard

qui révélait un commencement d'expérience des caractères et des

passions. Enfin, avec la finesse plus malicieuse de toute sa personne,

elle était bien réellement une jeune femme, et, cette jeune femme,

j'avais toutes les raisons de la juger exquise, s'il est vrai que les

hommes sont guidés dans leurs préférences par la vanité, car visiblement

tout le discret manège d'Ève-Rose trahissait une délicate envie de me

plaire... Eh bien! comme si un démon mauvais s'était donné la tâche de

me gâter cette heure douce, tout ce qui devait me faire apprécier

davantage le charme de ma petite amie d'autrefois n'eut d'autre effet

que de me désorienter soudain tout le coeur. Au lieu de m'épanouir, je

me sentis soudain me contracter. Un mot suffit pour expliquer cet

étrange phénomène d'un soudain malaise: elle n'était plus tout à fait

celle que j'avais aimée. Quand elle avançait sa main gauche en me

parlant, je voyais luire l'or pâle de son anneau de mariage. Sa main

n'en était pas moins fine, et nerveuse, et blanche comme autrefois.

Pourtant cette bague d'or suffisait pour que ce ne fût plus la même

main; c'était le symbole de toute sa personne, à mes yeux, et cette

évidence m'arrachait du coeur un de ces petits cristaux, comme dit

Stendhal, dont chacun est une espérance de bonheur.--Hélas! une goutte

du plus pur de mon sang tombait avec le petit cristal!

* * * * *

Le proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul, et ce proverbe est

exact, à tout le moins dans le monde des infiniment petits du sentiment.

Dans une âme blessée, un rien fait blessure. Comme nous causions ainsi,

Ève-Rose et moi, la grille tourne sur ses gonds, et dans la serre fait

son entrée, qui? Marie de Jardes, l'amie d'autrefois; elle me reconnaît,

elle sourit: «Mademoiselle,» dis-je en la saluant, et cette fois elles

sourient toutes les deux:--«Madame, s'il vous plaît,» reprend Ève-Rose.

«Miss Mary n'est plus miss Mary, quoiqu'elle soit toujours Mary,»

ajoute-t-elle en l'embrassant. «Nous nous appelons Mme la vicomtesse

de Fondettes de Saint-Remy... Je crois, ma chère, qu'il est revenu plus

sauvage encore qu'il ne l'a jamais été.» Cette dernière phrase

prononcée avec douceur, et surtout cet _il_ tout court, mettent un baume

sur la plaie que la chute du petit cristal m'a faite au coeur. J'ai de

nouveau l'impression, assis entre les deux amies, que les journées

heureuses de l'ancienne intimité vont revenir, d'autant plus que la

toute récente vicomtesse me regarde avec ses mêmes yeux,

mi-compatissants, mi-railleurs,--des yeux couleur de noisette, presque

trop petits pour son blanc visage potelé. Mais non. Les deux amies

causent, et je recommence à sentir que le temps a fait son oeuvre et

que Marie n'est plus Mlle de Jardes, de même qu'Ève-Rose n'est plus

Mlle Nieul. Mme de Fondettes consulte sa confidente des petits et

des grands jours sur son installation encore incomplète; elle est

précisément en train de «faire» son salon.

--«Moi, je n'ai pas eu le temps de penser au mien,» dit Ève-Rose,--et je

me rappelle avoir appris par Madeleine de Soleure qu'en effet, depuis la

mort de son mari, emporté en quelques jours par une fièvre typhoïde,

elle n'a pas voulu remettre les pieds dans leur petit hôtel de la rue de

Tilsitt;--et elle continue, s'adressant à moi: «Nous n'étions pas

installés depuis trois mois. Il y avait encore les ouvriers dans les

pièces d'en bas. Vous comprendrez si j'ai eu le coeur à courir les

magasins et à choisir des bibelots. Mais je m'y connais assez bien,

maintenant. Dear Mary, veux-tu que je fasse tes courses avec toi? J'ai

deux ou trois bonnes adresses de revendeurs dans le Marais...»

Y a-t-il une syllabe,--une seule,--à reprendre dans ce discours que

j'entends encore, débité d'une voix jeune et fraîche? Certes non, pour

le premier venu, mais j'ai connu Adolphe Bressuire, moi,--feu Bressuire,

comme il est écrit sur les registres de l'état civil.--Et, tout d'un

coup, voici qu'il cesse d'être feu pour moi. Je me rappelle qu'à

l'époque où nous étions tous deux auditeurs dans le palais du quai

d'Orsay, il avait déjà la plus rare entente de l'ameublement, tel que la

mode le pratique aujourd'hui. Un des premiers, il a recherché les

broderies des vieilles étoles, les objets japonais, tout ce bric-à-brac

qui transforme en musée un coin de boudoir. Il y avait dans Bressuire un

flair de commissaire-priseur et aussi un sens d'artiste. Nos camarades

lui confiaient parfois le soin de leur aménager un «home» élégant, et il

se prêtait à ce travail avec une complaisance joyeuse. Cela l'amusait de

draper une portière, d'enjoliver la physionomie d'une chambre. Qu'il

eût essayé de donner son goût du bibelot à sa jeune femme, dès les

premiers mois de son mariage, quoi d'étonnant? C'était Sa Femme, l'être

à côté duquel il se préparait à passer sa vie. Il avait voulu façonner

cet être d'après ses idées. Quoi de plus naturel? Oui, mais quoi de plus

naturel aussi que ma souffrance, à moi, s'éveillât devant cette trace

même légère de l'influence d'un autre sur celle que j'avais aimée, au

temps où elle n'avait encore rien de déterminé dans son charmant esprit?

Cette influence-là, même bienfaisante, n'était-elle pas une défloration?

Et il y eut encore un petit cristal d'arraché au rameau caché de ma

tendresse.

Pastels: dix portraits de femmes · 第 5 / 14 段