qu'en sortant je n'adressasse de regard ni à la toile de Watteau, ni à
aucun des meubles, pas même au grand fauteuil en velours de Gênes
contre le dossier duquel je m'accoudais jadis pour causer avec ma
maîtresse. Que je l'avais aimée, cette mauvaise femme assise dans ce
fauteuil; sa tête, que je voyais d'en haut et de profil, se détachait en
pâleur sur le vieux rouge du velours; elle s'éventait avec un éventail
de plumes frisées, et chaque battement de l'éventail envoyait vers moi,
comme un effluve de son corsage, des bouffées d'héliotrope blanc, son
parfum préféré. Toute cette sensualité sentimentale se perdait dans un
subit éloignement. Étais-je donc amoureux déjà d'Ève-Rose Nieul? Et non,
et oui.--Et non, car, à trente-neuf ans, les coups de foudre se font
rares; et oui, pourtant, puisque je me trouvais envahi par cette sorte
d'angoisse délicieuse qu'éprouve un homme prématurément vieilli à sentir
battre son coeur comme dans sa jeunesse. Et non, puisque j'allai au
théâtre le soir et rendis une visite dans sa baignoire à une
demi-mondaine qui m'avait beaucoup plu jadis. Et oui, car en revenant
rue Murillo, à pied, je ne songeais qu'aux moyens de revoir Ève-Rose au
plus vite. D'ailleurs, l'attraction que cette jeune fille exerçait sur
moi avait ceci de fatal, je le comprends aujourd'hui, qu'elle arrivait
dans ma vie exactement à son heure. J'avais à subir une crise. En
fut-elle le prétexte ou la cause? A cette minute-là, je goûtai, pour une
fois, le plaisir d'être ému sans analyser mon émotion; mais, dans la
distance du souvenir, je m'explique si bien pourquoi je suis tombé juste
à cette place. Ma première jeunesse s'était composée d'une suite
d'expériences de tendresse, multipliées d'une manière étrange. Si le
type de don Juan reste si populaire dans les littératures, c'est qu'il
correspond exactement à une certaine espèce d'hommes, dont j'étais et
qui semblent posséder plusieurs âmes. Je me plaisantais moi-même
autrefois sur ce que j'appelais barbarement mon _polypsychisme_. Mais de
fait, à défaut des succès de don Juan, j'avais en moi son inconstance
sincère, sa mobilité tendre, ce dangereux besoin d'éprouver toutes
sortes de sensations variées, et par suite de varier sans cesse les
prétextes de ces sensations. Aussi, pendant ces quinze années qui ont
suivi la vingtième, que d'êtres différents j'ai connus en moi! Il y a
eu, dans ce _moi_ ondoyant et multiple, un homme qui aimait les
créatures, les filles hardiment jolies et impudemment gaies, avec le
tapage d'une joie demeurée populaire au milieu d'un luxe momentané,
incomplet et frelaté. Il y a eu un homme raffiné qui adorait les femmes
malades, leur pâleur de mortes, le silence autour d'elles d'une chambre
d'agonisante. Il y a eu un homme qui raffolait des femmes-poupées, de
leurs colifichets, de leurs idées menues, de leur froideur mièvre, et un
homme encore qui désirait des femmes pompeuses et parées, des idoles de
chair avec des regards lents, et des physiologies de géantes. Par-dessus
ces caprices, la passion cuisante d'un adultère jaloux avait versé son
venin. Entre la débauche et la passion, j'en étais donc venu à cet
instant de l'existence du coeur que connaissent trop bien ceux qui
arrivent à leurs quarante ans sans un souvenir tout à fait doux et pur.
Une enfant innocente et sans passé devait exercer sur son imagination la
tyrannie d'Agnès sur Arnolphe;--et, deux mois après cette visite de
décembre, j'étais bel et bien amoureux d'Ève-Rose, cette fois sans les
oui et sans les non, comme un adolescent qui cueille des myosotis dans
un pré. Il paraît qu'il faut toujours avoir cueilli des myosotis une
fois dans sa vie. Mais il est mieux de s'y prendre avant quarante ans,
et ailleurs que dans ce monde de chic, de sport et de néant où vivait
Mlle Nieul.
Oui, à quarante ans,--j'allais les avoir bientôt, et je me les donnais
déjà par une façon de coquetterie,--on peut être bien malheureux, même
dans le bonheur, si on aime une jeune fille de vingt ans plus jeune! Et
d'abord, à cet âge, lorsque l'on a vécu comme j'avais vécu, au hasard de
l'existence parisienne, c'est vraiment un cimetière que le coeur, mais
un cimetière de légende où les tombeaux ne gardent pas leurs morts. Ils
y reviennent comme dans les maisons hantées. Tandis que je faisais la
cour à Ève-Rose,--comme on peut faire la cour à une jeune fille,--elle
hasardait un geste, elle ébauchait un sourire, qui, par une invincible
analogie, me rappelait quelque ancienne maîtresse. Je ne peux pas bien
expliquer pourquoi ce rappel me jetait soudain dans des gouffres de
chagrin. Peut-être chez les hommes façonnés comme je le suis, et
toujours en train de remâcher leur passé, n'y a-t-il rien de ce passé
qui soit entièrement aboli. Je sais trop, pour ma part, que je n'ai pas
sur le coeur une seule cicatrice tout à fait insensible. Mes anciennes
émotions refluaient sur moi à flots en présence de cette enfant
charmante. Ce n'est pas que j'en eusse honte. Je suis trop profondément
fataliste pour attacher aucun sens au mot de remords, mais cela me
faisait me sentir si vieux à côté d'elle!... Si vieux encore, aux
minutes où je la voyais causant avec des hommes de dix ou quinze années
plus jeunes que moi. Je me surprenais à les envier: et leur frais
visage, et leurs boucles mieux fournies que les miennes, et surtout cet
incertain de la physionomie où l'âge se lit, plus que dans l'absence des
rides. Mon expérience galante m'avait bien appris que le visage d'un
homme apparaît aux femmes sous un angle que nous ne savons guère juger,
et je pouvais croire que précisément les fatigues de la vie, empreintes
sur ma personne, constituaient aux yeux d'Ève-Rose une grâce plus
touchante que la fraîcheur inaltérée des autres. Ce sont là les
raisonnements d'un tiers. On pense d'autre sorte, quand on est soi-même
en jeu. Et puis, quand je n'avais ni fantôme à écarter, ni jalousies à
vaincre, c'était le tour des scrupules. J'aimais une jeune fille, et cet
amour n'avait d'autre issue qu'un mariage. Aussitôt que cette nécessité
logique s'imposait à moi, la responsabilité du bonheur de cette enfant
se présentait aussi et je me demandais: Où la conduirai-je? A quarante
ans, on a perdu le pouvoir de se persuader qu'on est plus fort que la
vie. On doute de cette vie, parce qu'on doute de soi. S'engager en
prenant l'avenir d'une vierge, à ce qu'elle ne regrettera jamais sa
confiance, quel contrat terrible à signer! Et l'on hésite, et l'on
recule, et cela n'empêche pas d'aimer, de bouleverser ses habitudes,
d'être heureux d'un regard, malheureux d'une indifférence, et on fait ce
que j'ai fait, six mois durant, on arrive à voir plusieurs fois dans la
semaine, souvent plusieurs fois dans le jour, une jeune fille à qui l'on
ne doit pas dire un mot de ce que l'on sent, qui est gardée par les
trois cents yeux du public et les deux yeux de sa mère,--et ce drame se
joue parmi les mille incidents monotones de la vie mondaine, si bien que
les émotions les plus ardentes du coeur s'associent à des thés de cinq
heures ou à des dîners de gala. Étrange contraste qui serait si bouffon
s'il n'était quelquefois si cruel!
* * * * *
Étrange contraste!... Des journées ressuscitent dans mon souvenir,
pêle-mêle... C'est un lundi, le jour de sa mère. Je n'y viens qu'une
semaine sur deux pour ne pas faire dire que je suis toujours chez les
dames Nieul. J'entre dans le salon et mon coeur saute dans ma
poitrine. Tous les visages sont tendus; une dame en toilette de ville,
son manchon posé sur ses genoux, tenant d'une de ses mains gantées sa
tasse de thé blanchi de crème et remuant l'autre main d'un geste
décisif, laisse tomber cette phrase qui me met au ton de la causerie:
«Vous savez, ma chère, après cette expérience, j'en suis revenue à
Worth...» Ève-Rose écoute ce discours de ses deux jolies oreilles.
Entendrai-je seulement le son de sa voix, aujourd'hui, dans une phrase
qui ne soit pas simple politesse? Et je suis arrivé à quatre heures,
parce que c'est le moment où ses intimes amies ne sont pas encore là, et
que je redoute la moquerie de ces trois ou quatre malicieuses
compagnes...--C'est un mercredi, le jour où Mme Nieul a sa loge à
l'Opéra. Je me revois dans le couloir, regagnant mon fauteuil, et de-ci
et de-là, c'est des saluts à des camarades que je ne peux souffrir;
celui-ci m'arrête, puis celui-là: «Savez-vous la nouvelle? Machaud se
bat demain...»--«On vient de m'en conter une bien bonne. Colette Rigaud
fait des traits à Claude Larcher, devinez pour qui?...»--«Ils n'en ont
pas pour deux mois...» Cette fois il s'agit des ministres. Au milieu de
ces bavardages, comment garder intacte la vision que je rapporte dans
le coin de mon coeur, d'un frêle buste de jeune fille penché vers moi
qui ai pris place derrière elle pendant cinq minutes d'entr'acte? Encore
ai-je souffert qu'elle fût décolletée, tandis qu'elle me souriait et
qu'elle agitait un tout petit éventail en vernis Martin qui lui vient de
sa grand'mère et sur lequel se voit une scène de bergerie...--C'est un
mardi; heureusement, on donne aux Français, cette année, des pièces «à
mariages,» comme s'exprime Mme Nieul, c'est-à-dire d'une littérature
suffisamment médiocre pour qu'on y puisse mener les demoiselles, et
j'écoute patiemment de la prose de vaudevilliste, au lieu d'être assis
au coin de mon feu, en train de lire un bon livre où il y ait de
l'analyse et du style, le tout parce que, dans la quatrième loge à
droite, je peux voir, en me retournant, une main levée qui tient une
menue lorgnette d'argent devant deux yeux bleus, et c'est la main et ce
sont les yeux d'Ève-Rose...--C'est un samedi; les Taraval donnent à
dîner ce jour-là. Mme Taraval est une sotte, son mari un drôle. Je
leur ai fait si bon visage que me voici prié à leur table. A côté de
laquelle des personnes de leur société vais-je me trouver? Et que
vais-je dire? Car il faut parler, «être de ressource,» si je veux être
invité à nouveau. Oui, mais Ève-Rose sera là peut-être, et dans la
soirée, après avoir écouté au fumoir les obscénités du gros Seldron,
afin de ne pas singulariser ma présence auprès des dames, je dirai à ma
petite amie, comme je l'appelle dans le silence de ma pensée, quelques
mots dans un coin du salon.--Ah! j'admire que les moralistes se
plaignent de la rareté des mariages d'amour dans la vie française, quand
les moeurs sociales élèvent, entre une jeune fille et un homme, des
haies si hautes, et quand, pour écarter seulement les branches et
apercevoir celle qu'on aime, il faut se piquer les doigts à de telles
épines.
* * * * *
Aujourd'hui que je raisonne à distance les menus faits de ce roman naïf
d'un homme blasé, je demeure effrayé de voir combien nos heures douces
sont vraiment ces clous dont parle Bossuet, qui, fixés au mur, et de
distance en distance, paraissent nombreux. Amassés ensemble, ils ne
remplissent pas le creux de la main. Et si, du moins, ces heures douces
avaient été des heures de pleine confidence, d'entière et libre
ouverture de coeur? Hélas! En mettant ces heures bout à bout, je n'en
ai peut-être pas passé trente-six à causer avec Ève-Rose, et pas une
fois je n'ai pu lui montrer mes sentiments et l'interroger sur les
siens. Nous sommes à ce point les victimes des lois du monde, quand nous
y avons beaucoup vécu et quand les convenances nous apparaissent comme
des signes moraux, que je n'aurais pardonné ni à moi une déclaration, ni
à cette jeune fille un aveu ou une complaisance. Ce que je voyais
d'elle, c'était sa personne physique et sociale, et de sa personne
intime seulement ce que j'en devinais,--ce que j'en imaginais peut-être.
Somme toute, j'ai souffert moins qu'un autre de cette situation, car il
y a chez moi une sorte d'intuition invincible qui me force à juger des
caractères d'après des faits insignifiants pour la plupart des hommes,
et à négliger ceux qui d'ordinaire comptent le plus. Un regard, un
geste, un son de voix revêtent pour moi un langage qui émeut ma
sympathie ou mon antipathie, plus que ne le feraient des actes réfléchis
et d'une importance capitale. Imprudente ou sage, cette manie
d'interpréter les riens de la vie en profondeur m'a valu les meilleurs
instants de mon idylle avec Ève-Rose. Pauvre idylle et dont les scènes
muettes n'ont eu que moi-même pour théâtre et pour témoin, pour acteur
et pour auteur! Et cependant mon ivresse était assez forte pour que
toutes les misères du milieu parisien disparussent dans son
enchantement. Que de fois, dans cette salle banale de l'Opéra, où je
m'étais toujours ennuyé comme un vieux banquier, me suis-je senti
heureux comme un lieutenant en congé, à suivre sur le visage d'Ève-Rose
le reflet des émotions que lui donnait la musique! Je trouvais une
preuve de son intacte simplicité d'âme dans ce fait qu'elle était, au
rebours de toutes les jeunes filles élevées comme elle, capable de
croire au spectacle qui se déployait devant ses yeux. Dans sa robe de
sicilienne blanche nouée de rubans de soie d'un rose pâle, qui me
plaisait tant, elle se tenait penchée et fixe, lorsque les passions se
déchaînaient dans les éclats de voix des chanteurs et les ronflements de
l'orchestre. Dans les loges, à droite et à gauche de la sienne, les
femmes lorgnaient la salle ou causaient par-dessus leur épaule avec les
hommes placés derrière elles. Par une bizarre transposition de goûts,
moi qui n'ai jamais pu souffrir le drame musical, j'aimais Ève-Rose de
l'aimer à cause du trait de caractère que je croyais saisir à cette
occasion.--Que de fois encore, la voyant s'amuser ingénument dans un
bal où l'insipidité des discours s'augmentait de la suffocation de
l'atmosphère, lui ai-je été reconnaissant de témoigner ainsi du fond
enfantin que je chérissais en elle! Son sourire éclatait de gaieté, ses
yeux rayonnaient, elle dansait comme aurait fait une enfant du peuple,
pour la danse elle-même. Elle était de nouveau pour moi la
Jeunesse,--cette inexprimable, cette divine Jeunesse à laquelle je
réchauffais ma mélancolie, comme à un soleil de printemps. Je sentais
émaner d'elle, mais dans l'ordre de la pureté, un magnétisme analogue à
celui que projettent certaines femmes allantes et venantes, toujours en
mouvement, toujours en train, qui semblent promener et comme secouer la
vie dans les plis de leurs jupes. Aujourd'hui même, je ne trouve pas
d'autre explication à la sorte de charme qui m'ensorcela. Grandie dans
un monde où il ne se rencontrait pas un homme distingué ni même qui
causât, Ève-Rose n'avait pas une intelligence d'idées. Mais son esprit
gardait quelque chose de droit et de juste. Ses réflexions sur les
médiocres romans qu'elle lisait révélaient un bon sens très ferme, un
jugement quelquefois un peu trop net et positif, à mon gré, mais
toujours franc. Et puis il ne se rencontrait pas en elle un atome de
malveillance mondaine. Elle montrait une si naturelle confiance dans ce
qui est bien et une si ingénue façon de reconnaître ses torts, quand
elle en avait. Parfois il m'arrivait de la reprendre comme malgré moi,
et elle se rendait à la raison tout de suite. Je me rappelle qu'un jour,
voyant entrer Mme Durand-Bailleul dans un salon, elle me dit: «M. Le
Bugue ne doit pas être loin.»--«Pourquoi vous faites-vous l'écho
d'indignes calomnies?» l'interrompis-je vivement et sans trop réfléchir
à la portée de ma phrase; elle rougit, et: «J'ai tort, je ne le ferai
plus,» reprit-elle tout d'un coup. C'est sur des traits pareils que je
me formais une idée attendrissante des profondeurs de son caractère, et
je songeais à ce que pourrait faire de cette âme vierge un homme qu'elle
aimerait. Quelle terre choisie pour y semer les plus belles fleurs et
quel dommage si la vie exerçait son horrible travail de dégradation--sur
celle-là aussi!
* * * * *
Mais aimerait-elle, et m'aimait-elle? Peut-on jamais lire dans un
coeur de jeune fille ce que ce coeur ignore lui-même? Qu'elle fût
occupée de moi, il me suffisait, pour m'en convaincre, de voir l'éclair
de joie avec lequel elle m'accueillait, et aussi de surprendre le
sourire de Marie de Jardes lorsqu'elles étaient ensemble et que je
m'approchais de leur groupe. Mais était-ce autre chose que le petit
sentiment de vanité féminine qu'éprouve toute enfant de dix-huit ans à
voir un homme de mon âge négliger pour elle des beautés plus reconnues
et souveraines? Où que ce fût, nous avions tôt fait de nous trouver l'un
à côté de l'autre. Mais ces rapprochements venaient-ils d'elle, ou bien
de moi? Elle me disait toujours l'endroit où elle passerait sa soirée,
lorsque je la voyais dans l'après-midi, mais toutes mes phrases
n'enveloppaient-elles point cette question? Et rien cependant ne
révélait qu'elle soupçonnât la nature du sentiment que je nourrissais
pour elle, jusqu'au jour inévitable où une crise survint que je
prévoyais depuis la première heure; puis j'avais toujours écarté cette
vision,--par une sorte d'aveuglement volontaire que symbolise la naïveté
de l'autruche. Mes assiduités furent-elles l'objet de quelques
observations adressées à Mme Nieul, ou bien d'elle-même
remarqua-t-elle que sa fille s'attachait à moi trop complaisamment?
Toujours est-il qu'un soir, en arrivant dans un salon, je rencontrai
dans les manières d'Ève-Rose un si marqué changement que je ne pus m'en
dissimuler la gravité. Ou je l'avais froissée, ou bien sa mère lui avait
défendu d'être avec moi ce qu'elle était d'habitude. Je me sentais trop
innocent envers elle pour hésiter une minute sur la cause. Mme Nieul
s'enveloppait de son côté dans une réserve trop significative. Il en fut
de même durant une semaine entière, à la suite de quoi, ayant trouvé le
moyen de m'approcher d'Ève-Rose sans qu'il y eût personne auprès d'elle:
«Ne causez pas avec moi,» fit-elle à mi-voix, «je vous en conjure, si
vous voulez mon repos...» C'était la fin. Ce vague roman de six mois
aboutissait à l'inévitable conclusion. Il fallait ou abandonner mon
intimité avec Ève-Rose, ou demander sa main. J'hésitai trois jours et je
pris ce dernier parti.
* * * * *
Je m'adressai, pour cette démarche, à une grande amie des dames Nieul,
qui était en même temps la femme d'un de mes plus vieux camarades:
Madeleine de Soleure. Ce ne fut certes pas sans vaincre une légère
répugnance. J'avais rêvé à mes sentiments une tout autre confidente que
cette jeune femme de vingt-cinq ans, très jolie, très spirituelle, mais
qui incarne en elle les défauts extérieurs et les plus choquants d'une
société très libre. Avec ses cheveux d'un blond aussi cendré que celui
des tresses d'Ève-Rose était doré, avec ses allures de grand garçon
enjuponné, ses toilettes tapageuses, ses habitudes de flirt, les
gamineries de sa gaieté, Madeleine froissait toutes les délicatesses de
mon attendrissement actuel. Mais ce qui rachetait en elle ces
déplaisantes manières et qui me décida, c'est une qualité rare chez les
femmes. Elle a le genre de loyauté d'un honnête homme. Elle est très
capable de rire aux éclats d'une histoire leste, mais parfaitement
incapable de redire un secret qu'on lui a confié, de laisser accuser une
amie sans la défendre, et aussi de tromper la confiance de son mari.
Edgard de Soleure l'a épousée contre vents et marée, car la mère de
Madeleine a fait terriblement causer d'elle, puis elle a élevé sa fille,
comme il arrive quelquefois, dans des principes très rigides, et, de
fait, ce ménage est encore un des meilleurs que je connaisse à Paris. On
y a un mauvais ton et de bonnes moeurs. Sous ses dehors de Parisienne
évaporée, Madeleine sait merveilleusement faire un décompte de
situation. Ses prunelles bleu de roi y voient loin et clair, et au
demeurant je ne savais personne qui fût ni plus sûr ni de meilleur
conseil, ce qui ne m'empêchait pas de craindre, jusqu'au malaise,
jusqu'à la douleur, la piqûre de ses plaisanteries, lorsque j'arrivai au
rendez-vous que je lui avais demandé. «Ah!» s'écria-t-elle dès les
premiers mots, «j'en aurais mis ma main au feu. Mon pauvre ami, que vous
vous embarquez là dans une mauvaise affaire!...»--Elle était
paresseusement couchée sur le divan de son salon intime, dans une robe
de chambre à volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes
d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une boîte
du Japon laquée d'or, et, sur la même table, à côté de la petite boîte,
un porte-carte en cuir noir qui se maintenait debout par un double
reploiement sur lui-même, montrait quatre photographies de ses amies
préférées, dont une était celle d'Ève-Rose. Je pouvais voir ce portrait
de ma place, je le regardais et l'attitude m'en plaisait infiniment. La
jeune fille était debout, ses mains unies et abaissées, avec cet air à
la fois naïf et absorbé que je lui connaissais dans ses heures graves.
Cela seul m'eût encouragé à continuer, quand même je n'eusse pas été
décidé à pousser jusqu'au bout ma résolution.
--«Alors,» dis-je à Madeleine, «vous croyez qu'elle ne m'aime pas?»
--«Qu'elle vous aime ou qu'elle ne vous aime pas, mon cher Vernantes,
c'est tout un pour vous,» répliqua-t-elle, «puisque sa mère ne vous la
donnera jamais, jamais... Ceci est entre nous, pas vrai? Savez-vous
compter?» Je fis le signe de ne pas la comprendre; elle continua:--«Vous
êtes-vous demandé une fois par hasard ce que les dames Nieul dépensent
par an? J'ai leurs fournisseurs, moi, et je dresserais leur budget à
cinq mille francs près. Elles ne peuvent pas s'en tirer avec moins de
cent vingt mille francs, vous m'entendez, cent vingt mille francs. Et
Nieul est mort de chagrin d'avoir réduit sa femme à soixante mille
livres de rente par ses mauvaises spéculations de Bourse. Il y a juste
dix ans de cela. Deux multiplications et une soustraction, et vous
saurez pourquoi Mme Nieul ne vous donnera pas Ève-Rose.»
--«Mais cette femme est une folle!» m'écriai-je, abasourdi par cette
révélation soudaine.
--«Nullement,» continua Mme de Soleure, «c'est une mère qui ruine sa
fille, voilà tout, comme tant d'autres ruinent leur mari, par vanité.
Mais vous ne l'avez donc jamais regardée et deviné sa sécheresse et sa
fureur de briller, rien qu'à son profil d'impératrice, à l'orgueil de sa
bouche, à cet implacable qui est dans tout son être...» Et elle
l'imitait avec ses mines tout en parlant. «Elle ne renoncera au monde
que morte, et comme il faut, pour que cette vie puisse continuer,
qu'Ève-Rose fasse un mariage riche, Ève-Rose fera un mariage riche,
aussi vrai que voilà une bouffée de fumée.» Et avec sa jolie bouche elle
s'amusait à chasser la fumée de sa cigarette qui s'en allait par petits
anneaux bien égaux, puis, comme en se jouant, elle poursuivait ces
bagues mobiles et bleuâtres avec son doigt, et involontairement je
voyais dans ce geste de mon amie un symbole de ma vie à moi, qui s'est
passée, en effet, à poursuivre des mirages plus légers, plus
insaisissables que la fumée de la cigarette de Madeleine.
--«Encore faut-il qu'Ève-Rose consente à tout ce calcul,» lui
répondis-je, «et c'est précisément à cause de cela que je me permets de
n'être pas de votre avis et que je pense qu'il importe beaucoup pour moi
de savoir si elle m'aime.»
--«Mon ami,» fit Madeleine en secouant sa tête blonde, «rappelez-vous
ce que je vous dis: il n'y a pas de jeune fille qui aime,--à Paris du
moins et au-dessous du troisième étage. Ève-Rose est délicate, elle est
droite et franche, mais soyez certain qu'avant d'entrer en révolte avec
sa mère, elle hésiterait, même si vous aviez un intérieur princier à lui
offrir. Et comme elle saura par Mme Nieul l'existence qui l'attend si
elle vous épouse, elle n'hésitera pas plus de cinq minutes. Songez-y
donc, voilà une enfant qui ne comprend pas la vie sans un hôtel aux
environs du parc Monceau ou du bois de Boulogne, sans quatre ou cinq
chevaux dans l'écurie, sans des sorties tous les soirs d'hiver, une loge
à l'Opéra, et tout ce que comporte un train de cette sorte: des voyages
l'été, un château en automne, et tout ce décor d'élégance, on ne l'a ici
qu'avec de la fortune, beaucoup de fortune... Sa mère serait morte et
elle ajouterait les quelque trente mille francs de rente qui peuvent lui
rester à vos revenus, qu'elle se croirait pauvre. Ne hochez pas la tête.
C'est l'affreux envers de notre genre de vie. Avec un million, dans
notre monde, mon cher, on n'a pas le sou...»
Il y eut un silence entre nous. J'écoutais cette femme comme un homme
écoute le bilan de sa faillite. Elle continuait:--«Et seriez-vous
heureux avec elle, vous que je connais? Mais vous souffririez le martyre
pour un seul regret qui passerait dans ses yeux? Ne vivriez-vous pas
avec l'angoisse quotidienne de vous dire: «Je lui ai pris sa vie de
femme à la mode, sa vie opulente et jeune, pour l'attacher, à quoi?»
Pensez bien que vous, monsieur François Vernantes, ancien auditeur, et
très bien vu dans la société, vous êtes dans ce que j'appelle les
célibataires de première classe. Vous vous mariez, et, si votre femme
n'a pas plus de fortune que n'en a Mlle Nieul, tout cela change d'un
instant à l'autre. Vous étiez un garçon riche. Vous devenez le chef d'un
ménage gêné. Vous perdez du coup la bonne moitié de vos relations...» Et
elle parlait, parlait toujours, et à mesure qu'elle parlait, je me
sentais envahi par ce terrible sentiment de l'impossible qui m'a
toujours et partout arrêté sur le bord de la réalisation de mes plus
chers désirs. Je m'aperçus, tentant une expérience pour moi terrible,
celle de découvrir ce qu'il y avait dans le fond du coeur d'Ève-Rose,
et une timidité affolante s'emparait de moi à cette seule idée. «Et
puis,» songeai-je une fois rentré chez moi après cette conversation,
«est-ce que vraiment j'ai assez de confiance dans mon sentiment pour
prendre la responsabilité d'un mariage accompli dans ces
conditions-là?...» Mais à quoi bon me rappeler les causes profondes de
ce renoncement? Elles tiennent toutes dans cette maladie de la volonté
dont j'ai tant souffert. Le soir même, après des heures d'une agonie
d'indécision, j'écrivais à Madeleine de Soleure que je me rendais à ses
raisons, et cinq jours après je quittais Paris.
* * * * *