L'étrange machine qu'une âme humaine et que nous sommes peu assurés de

la paix intérieure! A midi, j'aurais juré que je passerais ce soir comme

tous mes soirs, depuis ces deux semaines, soit à me promener en voiture

ouverte le long de la route des Colli, devant ce paysage florentin dont

la ligne se fait si nette sous le clair de lune,--soit dans un fauteuil,

au théâtre, à suivre le détail du jeu des acteurs italiens, interprétant

une pièce adaptée du Gymnase ou du Vaudeville. Rien de plus significatif

pour qui veut saisir les différences des caractères nationaux... La

brise a changé, M. Vernantes, et vous voici penché à votre table, dans

cette chambre de passage, en train d'écrire sous la clarté d'une lampe

d'emprunt, et sur ce journal abandonné depuis des mois. On n'a pas

encore inventé de meilleur procédé pour y voir un peu plus clair dans

son coeur;--et il fait terriblement obscur dans le mien, à cette

minute.

A gros effets, petites causes. Si je n'avais appris dès longtemps à me

constater au lieu de me contraindre, que j'aurais honte d'être, à

quarante et un ans, ce composé instable, ce mélange changeant qu'un rien

suffit à colorer d'une nuance nouvelle! Il pouvait être quatre heures de

relevée. Je sortais de l'Académie, où j'avais regardé pour la vingtième

fois _le Jugement dernier_, de Fra Angelico,--le maître qui flatte le

plus mon sentiment d'une peinture presque sans formes,--et cette ronde

des anges et des jeunes moines sur un tapis de fleurs surnaturelles.

J'avais suivi les pavés au hasard de mes pas, considéré le _Saint

Georges_ d'Or' San Michele, l'_Andromède_ de la place de la Seigneurie.

Dans tout mon être circulait ce je ne sais quoi de léger,

d'impondérable, que procure la vision prolongée de la beauté. Je goûtais

jusqu'au délice le plaisir d'avoir dépouillé mon _moi_,--_ce moi_

habillé à la moderne, ayant un état civil, un passé, un avenir,--pour

m'en aller tout entier dans les images dont mes yeux venaient de se

repaître. Je suivais le trottoir de la rue Tornabuoni. Un orage de

printemps qui menaçait depuis le matin éclate presque tout d'un coup.

Sans parapluie et à dix minutes de mon hôtel, j'entre au cabinet de

lecture de Vieusseux pour éviter l'eau, tandis que les marchands de

fleurs roulent en hâte leurs petites charrettes, garnies de narcisses,

de violettes et de roses, sous les portes cochères. Je comptais demeurer

là cinq minutes. La pluie se prolonge. Pour tuer le temps je me laisse

choir sur un des divans de la salle de lecture, et je ramasse

machinalement un journal français qui traînait enroulé sur sa hampe de

bois. Depuis combien de jours, dans mon étrange indifférence pour tout

ce qui n'est pas la sensation de l'heure présente, n'avais-je pas fait

une semblable lecture? Et voici qu'entre la mention d'un bal élégant et

l'annonce d'un roman nouveau, mon regard tombe sur le compte rendu de

l'enterrement du comte Adolphe Bressuire... Trente-sept ans, le

petit-fils de l'ancien ministre de l'Empereur, marié depuis quatorze

mois, c'est bien celui que j'ai connu. Ève-Rose est veuve! C'en est

assez pour que mon pouls batte la fièvre en ce moment, moi qui croyais

si bien l'avoir oubliée. Je fus bouleversé par cette simple idée au

point de rechercher la confirmation de la nouvelle dans un second

journal, puis dans un troisième, enfantinement. La pluie avait cessé. Je

sortis, et, tout en regardant le flot de l'Arno couler, lent et

brouillé, cette seconde pensée surgit en moi: «Si cependant elle

m'aimait encore! Si elle m'aimait?... Et m'a-t-elle jamais aimé?...

Qu'ai-je bien su du coeur de cette inexplicable enfant?...» Et les

troubles anciens ont recommencé,--si intenses que, pour les tromper,

j'ai dû recourir au vieux remède, à cet inutile griffonnage sur le

memorandum de ma vie morte, puisque c'est seulement la plume à la main

que je me soulage du malaise intime. Anomalie singulière et qui fait de

moi un demi-écrivain, comme tout a contribué à faire de ma pauvre

personne un demi-quelqu'un ou quelque chose:--une moitié de femme, car

j'ai les nerfs malades de ma mère;--une moitié d'homme d'action, car

j'ai commencé ma jeunesse dans une carrière politique;--une moitié

d'aristocrate, car, avec mon nom plébéien et ma modeste fortune, j'ai

toujours flotté sur le bord de la haute vie;--voire une moitié d'homme

heureux, car, au demeurant, mon lot sentimental n'a pas été trop

misérable, et j'ai connu des demi-bonheurs.--J'ai tellement cru, il y a

trois ans, lorsque j'ai commencé d'aimer Ève-Rose, que, pour une fois,

je tenais un bonheur entier!

* * * * *

Elle est présente devant moi et vivante, comme un être, l'heure exacte

où ce sentiment a pris naissance. Je pourrais, en cherchant un peu,

nommer la date et dire le jour, dire surtout la couleur du jour. Je

revois la nuance du ciel,--d'un bleu pâle et froid,--qu'il faisait sur

la rue de Berry, par cette après-midi de décembre. C'était un lundi,

jour de réception de celle que j'avais connue la belle Mme

Nieul,--quand nous avions tous deux vingt-cinq ans. Combien de fois

avais-je traversé la cour de cet hôtel numéroté 25 _bis_,--combien de

fois donné mon pardessus au valet de pied dans l'antichambre et franchi

le grand salon pour arriver jusqu'à la maîtresse du logis, qui se tenait

d'habitude dans une sorte de vaste salon-serre séparé du premier par une

grille en fer forgé tout enguirlandée de feuilles d'or? Le compte est

aisé. J'ai connu les Nieul en 1865. J'ai dîné chez eux depuis lors

environ quatre fois par saison. Mettons que je leur ai rendu le double

de visites. Et puis combien de fois ai-je rencontré Mme Nieul

ailleurs? Je la voyais chez les de Jardes, chez les Durand-Bailleul,

chez les Schoerbeck, chez les Gourdiège, chez les Le Bugue. Que de

soirées, vouées au néant, s'évoquent à ma mémoire rien qu'à écrire les

syllabes de ces noms! Que d'après-midi consacrées, comme cette

après-midi de décembre 1876, à l'insipide corvée des visites! Et sur

tout cela, combien de fois avais-je aperçu Ève-Rose Nieul, sans la

remarquer autrement que pour la singularité de son nom, qui m'avait paru

un comble de prétention? Si cette jeune fille avait éveillé une émotion

en moi, ç'avait été celle de la pitié, quoiqu'elle vécût dans une

atmosphère d'opulence raffinée. Oui, je l'avais plainte d'être conduite,

si jeune, dans le monde, et avec cette outrance que Mme Nieul

apportait à se conformer aux rites usuels de la vie élégante. Son

veuvage n'avait rien diminué de cette ardeur. Rendre des visites et en

recevoir, siéger à des dîners d'apparat chez elle et chez les autres, ne

manquer ni un bal, ni une exposition, ni une pièce en vogue, en un mot,

être en représentation toujours, c'était encore, il y a quatre ans,

l'unique affaire de cette femme à figure de déesse. C'est qu'avec ses

grands yeux bruns, si larges et si calmes, avec sa haute taille, avec

ses épaules et ses bras magnifiques, avec sa tournure restée si jeune,

chaque sortie était une occasion de triomphe pour elle, même aux

approches de la quarantaine. Irréprochable d'ailleurs, comment ne

l'aurait-elle pas été avec cette splendeur impassible de son visage qui

déconcertait le désir? Est-ce qu'on imagine une Junon mettant une

voilette sur une autre et se glissant dans un fiacre pour courir à un

rendez-vous clandestin? Avec cela, dépensière comme une actrice qu'elle

aurait pu être, car elle chantait divinement. Oui, cette femme avait

toutes les raisons possibles d'aimer le monde, et elle l'aimait, comme

un poète aime les vers, un chimiste son laboratoire et un jockey son

cheval. C'était pour elle la forme première et dernière du bonheur, et,

bien naïvement, elle avait élevé sa fille selon ses goûts. Toute petite,

j'avais vu Ève-Rose danser dans chacun des bals d'enfants sur lesquels

j'étais venu jeter un coup d'oeil. Je l'avais rencontrée au Bois, ses

cheveux blonds épars sous le petit chapeau de feutre et joliment assise

sur sa ponette, aussitôt qu'elle avait pu se tenir en selle.

Aujourd'hui, avant sa vingtième année, son nom était cité dans les

articles des journaux de la haute vie. On commençait d'écrire, dans les

comptes rendus de soirée, «la toute charmante Mademoiselle Nieul,» d'une

manière courante. Deux peintres à la mode avaient déjà exposé son

portrait. Quoi d'étonnant que je n'eusse jamais pensé à elle que pour

dire «la pauvre fille!» Et je l'avais classée, une fois pour toutes,

dans le groupe des créatures que je hais le plus,--après les enfants

mondains,--je veux parler de ces jeunes personnes dont l'âme s'est fanée

au feu desséchant des conversations de salon avant d'être éclose, de ces

vierges de fait qui ont deviné tous les compromis de conscience, avec

une figure d'ange,--de ces froides calculatrices au sourire ingénu qui

se marient pour avoir deux chevaux de plus dans leur écurie que l'amie

mariée de la veille... En vieillissant, je deviens terriblement jeune,

moi-même, et d'une naïveté de chérubin romantique. Me voici loin de mon

entrée dans le salon de la rue de Berry. Qu'allais-je y faire, puisque

ni Ève-Rose ni sa mère n'étaient selon mon coeur, et quelle sotte

manie de ne pas vivre à sa guise quand on a l'indépendance de la fortune

et qu'on souffre cruellement du caractère d'autrui?

Oui, mais pour vivre à sa guise, il faut n'avoir jamais dépendu d'une

femme, et, pendant quatre longues années, je venais d'être l'humble

serviteur d'une maîtresse, assez étourdiment prise aux eaux de Carlsbad

et conservée à Paris, de cette jolie et folle...,--ma foi, je n'ai pas

le droit d'écrire son nom, même ici;--et comme elle était des amies de

Mme Nieul, j'avais dû me résigner à venir très souvent rue de Berry.

Puis, comme nous avions rompu depuis six mois, je lui devais, à elle,

d'être plus exact que jamais aux devoirs du monde qui avaient jadis été

les occasions heureuses de notre liaison.--Heureuses? Après tous les

chagrins que cette femme m'a fait connaître, comment puis-je écrire ce

mot à propos d'elle? J'étais son premier amour. Du moins je le crus en

ces temps-là, et cette persuasion rivait davantage encore ma chaîne. Il

me semblait que je lui devais plus qu'à une autre, et j'attribuais ce

sentiment à une délicatesse de conscience, bien que je lui fusse attaché

sans doute par cette vilaine vanité du sexe qui est le plus clair de

tous nos amours. Je me laissais tyranniser, et je menais à la lettre

l'existence d'un forçat de club; car elle joignait à une jalousie

extrême un effréné désir de divertissement, si bien qu'il fallait

toujours être où elle était, et elle était toujours dans le monde. Oui,

une chaîne, et meurtrissante, et cependant imbrisable, car cette frêle

créature aux yeux noirs trop grands, aux cheveux ondulés, à la bouche

fine avec un rien de duvet au coin du sourire, était une ensorceleuse de

volupté, en sorte que ma liaison avec elle se composait de scènes

atroces, de cruelles corvées mondaines et d'ardentes ivresses. Le tout

faisait une espèce de filtre diabolique dont je ne me serais pas guéri

si elle n'avait eu l'idée de me donner un rival, dans des conditions qui

me firent douter de mon rang sur la liste de ses triomphateurs ou de ses

victimes; et nous nous brouillâmes, non sans qu'il me restât de ce

cuisant amour un fond amer de misanthropie. Nous sommes ainsi

construits, nous autres hommes, qu'après avoir divinisé une femme pour

ses moeurs légères quand elle se conduit mal à notre profit, nous l'en

méprisons aussitôt qu'elle fait avec notre voisin ce qu'elle faisait

avec nous. Tendre logique!

J'étais encore tout assombri de cette rupture au moment où j'entrai dans

le grand salon de l'hôtel Nieul, pour la première fois depuis mon retour

de la campagne, et la vue des meubles de cette pièce ne fut pas sans me

donner cette défaillance physique du coeur dont s'accompagne chez moi

le sentiment du passé. Autour du grand piano, sur les canapés et les

fauteuils, le long des tapisseries à personnages qui garnissaient les

murs, il traînait tant de mes souvenirs! Il y avait, posé sur un

chevalet, un tableau de Watteau, dans le coin à droite, qui représentait

une collation de jeunes seigneurs et de jeunes dames au bord d'un étang

à la chute du jour, symbole adorable de la mélancolie dans le plaisir,

dont ma maîtresse raffolait jadis. A peine si j'osai jeter sur la toile

un coup d'oeil en passant. Lorsque je mis le pied dans la serre où

toute la société se trouvait réunie, j'étais dans cet état de

sensibilité nerveuse que je cache d'ordinaire sous de l'ironie. Tout

m'est blessure alors ou caresse. Rien n'est plus dangereux que

d'approcher dans ces minutes-là une femme trop charmante. Il flotte dans

votre coeur comme des cristaux préalables qui ne demandent qu'à se

prendre autour du premier rameau fleuri qu'on y jettera. Il y avait là,

causant avec Mme Nieul, deux de ses amies et trois jeunes gens, et,

debout auprès de la table de thé, Mlle Nieul et Mlle de Jardes. La

pièce en rotonde, les divans circulaires tendus d'étoffes anciennes, le

mariage sur les murs des feuilles des plantes avec la nuance passée

d'autres étoffes, les sièges en bambou et leurs coussins attachés par

des cordonnets de soie tressée, le dôme de verre treillagé, le goûter

préparé,--le connaissais-je assez, ce décor? Mais ce que je ne

connaissais pas, ou du moins ce que je n'avais jamais remarqué comme je

fis durant ces trois quarts d'heure de visite, c'était la beauté

d'Ève-Rose. Peut-être subissais-je, sans m'en rendre compte, un effet de

la loi des contrastes, et, l'imagination remplie du souvenir du visage

de mon ancienne maîtresse,--ce visage passionné jusqu'à en être dur, et

pour moi marqué de vice,--n'était-il pas inévitable que la vue de cette

physionomie claire de jeune fille me fût un repos délicieux? Malgré mes

préventions, cette innocence évidente me charma aussitôt. Ève-Rose ne

tient pas de sa mère par l'opulence de la beauté, car elle est de taille

petite, de gestes menus, presque trop frêle. Ses cheveux d'un blond très

chaud couronnent un front où la pensée était alors comme transparente.

L'ovale de ce visage est mince, le nez un peu busqué, mais c'est par les

yeux et par le sourire que ce gracieux ensemble s'achève en beauté. Ce

sont deux yeux d'un bleu gris, dont le point central se dilate parfois

jusqu'à faire paraître le regard sombre et à d'autres minutes se

resserre tellement que la prunelle est toute pâle. C'est un sourire

d'une gaieté candide, sourire d'une bouche sur laquelle aucune flamme,

ou coupable ou permise, n'avait passé et qui montrait des dents toutes

petites, comme d'une enfant, et l'oreille aussi était celle d'une enfant

par sa délicatesse. Ève-Rose semblait une enfant encore par le tour de

toute sa personne, par sa légère et alerte façon d'aller et de venir sur

la pointe de son pied fin qu'elle posait un peu trop en dehors. Pour

tout exprimer d'un mot, c'était la Jeunesse même que j'avais devant moi

en train de me verser bourgeoisement du thé du bout de ses doigts

fragiles où ne luisait l'or d'aucune bague. Nous étions debout, elle,

Marie de Jardes et moi, à une extrémité de la serre, tandis qu'à l'autre

la conversation s'animait. Des phrases m'arrivaient, entamées par des

«Chère madame» et continuées par des mentions d'endroits de

villégiature. Des noms de personnes rencontrées à la mer ou aux eaux,

entre Deauville et Saint-Moritz, partaient comme des fusées, puis

l'annonce des mariages prochains, car il y a deux saisons pour les

mariages, la fin du printemps et la fin de l'été, les bals et la

campagne étant les seuls endroits où notre société prudente permette

aux jeunes gens des deux sexes de se rapprocher. Cela faisait une vraie

causerie du monde, insignifiante mais bénigne, car les méchancetés ne se

débitent que dans les cercles intimes, et la conversation officielle est

une sorte de mise au courant, à peine malicieuse, des faits et gestes

extérieurs de chacun. Cela aurait pu être sténographié et imprimé tout

vif sous la signature de «Bijoutine» ou de «Gant de Saxe» dans quelque

gazette du boulevard. Ah! je l'ai connu, le dur ennui des entretiens de

ce genre! Mais quand il y a, dans un salon, de beaux yeux auxquels

s'intéresser,--et voici que je m'intéressais déjà à ceux d'Ève-Rose,--je

me résignerais à entendre tout un clan de femmes du monde parler

sentiment ou littérature!

De quoi nous-mêmes parlions-nous, Ève-Rose, Marie de Jardes et moi, dans

notre aparté autour de la théière et des verres russes dressés dans leur

gaine de vermeil ciselé? C'est une des singularités de ma mémoire que je

me souvienne du texte des paroles moins que de leur accent et de cet

accent moins que de la nuance d'âme que j'ai cru deviner par derrière,

comme je me souviens de la couleur des yeux moins que de leur regard, et

de la ligne d'une bouche moins que de son sourire. Ève-Rose me

taquinait sur mon dédain pour les jeunes filles. Ce n'était rien de très

original. «Savez-vous,» disait-elle, «que c'est la première fois que

vous me faites l'honneur de causer avec moi?...» Elle me regardait, ses

grands yeux ouverts, ses cheveux d'or relevés sur le haut de sa tête,

d'une manière qui la faisait ressembler à une tête de Watteau, la taille

prise dans une robe de couleur sombre. Marie de Jardes, serrée dans un

petit pardessus ajusté et tout bordé de fourrures, avait son frais

visage de poupée encadré dans une petite capote de soie noire doublée de

soie rose. Et toutes les deux de commencer un babil, coupé de rires

joyeux, auquel je me mêlai du mieux que me permit l'occupation à

laquelle je me livrais pendant ce temps-là. Par delà le cristal clair

des yeux d'Ève-Rose, je m'amusais à regarder en pensée quelles images

dormaient ensevelies. Notre âme est ainsi composée de ces innombrables

empreintes que les milieux anciens ont laissées en elle, et dans cette

tête aux cheveux si joliment blonds qu'apercevais-je:--très au loin, le

souvenir de promenades au parc Monceau et aux Champs-Élysées, avec la

sensation déjà qu'on est une petite personne d'un ordre rare, quelque

chose d'un peu à part des autres fillettes;--très au loin encore, des

souvenirs de paysages, des coins de mer élégante, le frémissement de

l'eau bleue où l'on joue sur une plage, en toilette spéciale

toujours;--un tout petit peu plus près, la vision des bals d'enfants où

l'on est déjà courtisée et coquette;--un peu plus près, de vagues

réminiscences de mysticité, les agenouillements de la première communion

dans la vapeur de l'encens et sous les cierges;--et pêle-mêle, ensuite,

des séances à différents cours, des indications convenues et fausses sur

les littératures et les arts, et surtout qu'il n'y a de bonheur ici-bas

que dans l'existence d'une femme du monde, avec un hôtel, des voitures,

des toilettes et un mari qui monte bien à cheval;--enfin les mille

scènes de cette vie du monde, jusqu'à mes visites, à moi, dans le salon

de sa mère. Oui, c'étaient bien des images de cet ordre qui s'étaient

reflétées dans cette âme, à travers ces prunelles bleues; mais ce que je

saisissais aussi bien nettement, ou du moins cela me semblait ainsi,

c'est que cette âme valait mieux que ces souvenirs. Le miroir était plus

précieux que les images. Cette expérience était bien frivole; mais cette

jeune fille n'était-elle pas née pour être sérieuse? N'avais-je pas

devant moi, une fois de plus, une créature supérieure à sa vie,

supérieure même à ses sentiments? Hypothèse toute gratuite, dont je crus

voir la preuve à quelques-uns de ces riens que nous interprétons avec

une si savante subtilité lorsque nous y sommes conviés par le charme

visible d'une femme. Elle se moquait,--nous nous moquions,--de celui-ci

et de celui-là, mais la malice, chez elle, n'avait pas la griffe aiguë.

Il suffisait de lui dire une phrase un peu dure sur l'objet de sa

raillerie, pour qu'elle découvrît aussitôt la qualité qui permettait

l'éloge, et elle témoignait, dans cette remarque, d'une observation

finement bienveillante. Les insinuations habituelles au monde n'avaient

presque pas laissé de trace dans cette innocence. Je le devinai à la

seule manière dont elle me parla de mon ancienne maîtresse. Cependant

j'avais trop de raisons de croire que nos deux noms avaient été

prononcés avec des soutires, et devant Ève-Rose, je l'aurais juré. Il y

avait bien réellement en elle cette candeur de la vraie jeune fille que

sa vie aurait déjà dû ternir, et la simplicité de son être paraissait

n'avoir pas été touchée, malgré Paris. Voici que mes souvenirs se

précisent et je l'entends: «Tu te rappelles, Marie, notre retraite au

couvent de la rue de l'Église, à Versailles, quand maman a dû voyager,

et comme nous croyions nous ennuyer... Pensez donc, huit jours, sans une

sortie, au mois de mai. Il y avait un jardin immense tout rempli de

troènes, de seringas et de tilleuls, avec un berceau tout au fond, que

Marie avait appelé notre tombeau, le premier soir... Hé bien! c'est

peut-être la meilleure semaine de notre vie, n'est-ce pas, Mary?» et

elle prononça le nom à l'anglaise... «Nous avons découvert que nous

avions un tas d'idées, que nous ne nous étions jamais dites,--pas vrai,

Marie? Tenez, nous avons eu là une discussion sur votre caractère...»

Oui, c'est bien sa phrase et qui, ainsi transcrite, prend comme une

allure coquette, mais il n'y avait pas un atome de coquetterie dans tout

son être. «Et peut-on savoir ce que vous disiez?» Je l'interroge, elle

rit malicieusement. «Je n'ai pas le temps,» fait-elle, «il faut que je

sois sage et que j'aille offrir du thé à Mme de Soleure, qui vient

d'entrer, sinon maman me gronderait.»

Pastels: dix portraits de femmes · 第 3 / 14 段