«Oui, c'étaient de bonnes heures, mais trop rares. J'étais trop seule.

C'est ce qui m'a perdue, et puis, voyez-vous, avec mes airs de me moquer

de tout, que je prends si souvent, il n'y a pas plus rêveuse que

moi,--ou plus gobeuse, un mot que vous n'aimerez peut-être pas, mais il

est si vrai! J'ai toujours eu un coin vert dans le coeur, et dans ce

coin vert une marguerite, que j'ai passé des heures à effeuiller, vous

savez, comme les petites filles: il m'aime un peu, passionnément, pas du

tout... Hé bien! Jacques Molan a été ma première marguerite... Voici

comment. Je vous ai dit que je faisais quelques traductions de romans

anglais. Cette besogne m'avait mise en rapport avec un cabinet de

lecture de la rue du Faubourg-Saint-Honoré où j'ai bien pris trois cents

volumes de la collection Tauchnitz. En ai-je dévoré de ces récits où

l'on boit des tasses de thé à chaque chapitre, où il y a un vieux

gentleman qui prononce la même plaisanterie avec le même tic dans sa

physionomie, où la jeune fille et le jeune homme se marient à la fin,

après s'être aimés gentiment, convenablement, durant trois tomes! Et je

dégustais cela comme les rôties que je me beurrais moi-même, à

l'imitation des héroïnes, pour mon déjeuner. Jugez maintenant de l'effet

que dut produire sur une pauvre petite Anglaise sentimentale, qui

n'avait jamais ouvert un livre français, la lecture de ce _Coeur

brisé_ dont nous parlions tout à l'heure. Pourquoi je demandai ce

roman-là plutôt qu'un autre? A cause du titre peut-être, et puis je suis

fataliste, voyez-vous. Il était dit que ce serait là ma première folie.

Car c'en fut bien une, que cette lecture. Je la commençai à deux heures

de l'après-midi, en rentrant de mes courses. A la nuit, j'étais encore

là, ayant oublié de me préparer à dîner, et le ménage à finir, et que

j'étais la soeur de Mabel, la fille du malheureux Harvey, l'inventeur,

et tout le reste. J'étais devenue les personnages de ce livre. Vous vous

souvenez de la lettre que la femme abandonnée écrit avant de mourir:...

_Ma beauté, elle s'est fanée à te pleurer sans que tu aies eu pitié ni

d'elle ni de moi, mon doux bourreau?..._ Ai-je assez lu et relu cette

lettre en fondant en larmes! Aujourd'hui que j'ai vécu et que je

comprends ce qui s'est passé en moi à cette époque, je ne peux pas mieux

expliquer mon bouleversement d'alors qu'en vous disant que j'ai eu le

coup de foudre pour ce livre, comme j'ai vu d'autres femmes l'avoir pour

un son de voix, pour un regard... Vous souriez?... Ah! vous autres

écrivains, si vaniteux que vous soyez, vous ne le serez jamais assez! Si

vous saviez ce qu'un de vos livres peut devenir pour une enfant de vingt

ans qui n'a rien vu et qui vous aime à travers vos phrases? Oui, qui

vous aime... Mais comment y croiriez-vous? Il y a tant de curieuses ou

de menteuses qui vous jouent la comédie de ces sentiments-là, pour avoir

un autographe ou pour raconter qu'elles vous connaissent...»

--«Pauvres nous!» interrompis-je, «mais la femme qui entre en relations

épistolaires avec un auteur, il n'y en a qu'une, jamais qu'une!... Votre

Jacques et moi, nous étions très fiers à une certaine époque d'une

inconnue avec qui nous entretenions une correspondance suivie... Quelle

tuile quand nous nous sommes montré nos lettres et que nous avons

constaté que c'était la même écriture et la même personne!...»

--«Voilà pourquoi,» reprit Gladys, «je n'écrivis pas à Jacques. J'avais

un pressentiment de cela. Je n'ai qu'une vanité, c'est d'être très

femme, avec un peu de ce doigté du coeur qui nous fait accuser de ruse

quand nous ne sommes que fines... Mais je le lus et je le relus, comme

je vous dis, ce roman, et, à chaque lecture, mon intérêt pour l'auteur

de cet adorable livre grandissait jusqu'à devenir une véritable

obsession. Comme il devait avoir l'âme délicate pour peindre ainsi la

souffrance! L'histoire racontée dans ce livre était-elle la sienne?

Était-ce lui, le doux bourreau que la victime bénissait en mourant de

son abandon? Avait-il été aimé ainsi, jusqu'à la mort, et puis un

repentir dernier l'avait-il conduit à suspendre ce roman à la croix

d'une morte, comme une couronne de roses à demi fanées?... Ou bien des

confidences reçues, une correspondance trouvée, un journal intime lui

avaient-ils permis de découvrir le secret martyre dont il s'était fait

le poète? Car d'admettre que ce fût là une oeuvre d'imagination, je ne

le voulais pas, et je me figurais mon romancier à l'image de mes désirs.

Il devait être jeune, pâle, avec des yeux bleus et quelque chose d'un

peu souffrant... Vous riez, maintenant. Que vous auriez ri davantage si

vous m'aviez vue debout à la devanture d'un marchand de photographies

dans la rue de Rivoli, le jour où j'y vis son portrait. Je dus y

retourner trois fois avant d'oser entrer dans la boutique pour

l'acheter, ce portrait, qui ressemblait, par bonheur, à l'idée que je

m'en étais faite d'avance, assez du moins pour que mon enchantement

d'imagination ne fût pas brisé. A la même époque, on publia une

biographie de lui avec une charge. J'aurais battu celui qui avait

déformé ce visage dont j'étais devenue aussi amoureuse que du livre. Que

voulez-vous? C'est le sang nègre, il y a de l'esclave en moi, et, quand

j'ai aimé, j'ai toujours sorti tout mon noir... Je l'ai quelquefois plus

mal placé que cette fois-là.

«En lisant cette biographie, un projet fantastique s'ébaucha dans ma

tête. Je vous ai dit que j'étais trop seule. Je causais trop avec

moi-même, et je ne me suis jamais donné que des conseils bien fous. La

brochure racontait que mon grand homme habitait une partie de l'année à

Vélizy, un hameau près de Chaville, et qu'il avait là justement la

petite maison décrite dans _Coeur brisé_. J'appris aussi par cette

brochure qu'il n'était pas marié. S'il l'avait été, je n'aurais plus

pensé à lui, je vous jure. J'étais tellement innocente, comme dit la

chanson, que je ne comprenais presque rien, toujours comme dans la

chanson, sinon que jamais Jacques Molan n'aimerait une pauvre fille,

comme moi, dans son sixième étage et avec ses malheureuses toilettes de

quatre sous. Ah! si j'étais une de ces dames comme il en décrivait dans

son livre? Et voilà comment j'en arrivai à concevoir ma grande idée:

économiser, centime par centime, franc par franc, de quoi m'habiller

aussi joliment que les élégantes que j'allais quelquefois voir passer

aux Champs-Élysées dans leurs voitures, et ensuite me présenter à

Jacques Molan, sous un faux nom, comme une jeune femme qui vient lui

demander conseil... Où me mènerait cette équipée? Je n'en savais rien.

Je ne me le demandais pas. J'effeuillais la marguerite, voilà tout. Il

m'aimera un peu, passionnément, pas du tout... Et je restais toujours

sur le pétale: il m'aimera, sans rien savoir, sinon que ce mot associé à

l'idée de cet homme pourtant inconnu, me représentait quelque chose

d'infiniment doux, de si pur, de si tendre. Je le verrais une fois, puis

une autre, une autre encore. Je me dirais mariée, pour qu'il ne cherchât

point à connaître mon vrai nom. Étais-je assez la petite Anglaise du

roman que je traduisais! Pourtant, je lui avouerais mon prénom. J'étais

naïvement fière de sa rareté, comme de mes cheveux qui me tombaient

alors jusqu'ici,» et elle étendit son bras dans toute sa longueur.

«Enfin, ce fut un roman à propos d'un roman, dont je ne soufflais pas un

mot à la sage Mabel, comme vous pouvez croire, et que je menai à bien,

de quelle manière? Par quels prodiges d'économie? Par quelles ruses pour

cacher les divers objets de parure que je dus me procurer un par un,

depuis les petits souliers vernis et les bas de soie noire jusqu'au

chapeau, sans parler de la robe? Il me fallut dix mois, vous entendez,

dix mois, pour amasser mon magot et pour me déguiser ainsi en dame, dix

mois, durant lesquels j'ai multiplié les heures de travail, découvert

des besognes nouvelles, pris sur mon sommeil pour mettre les

traductions doubles, enfin, une de ces folies de jeune fille dont on

s'étonne ensuite d'avoir été capable. On se dit:--Ai-je été bête!--tout

haut; et tout bas:--Quel dommage!...»

Ce fut si bien lancé, sur un si joli accent d'ironie tendre, que je

regardai cette étrange fille avec une espèce d'admiration sur laquelle

elle ne se trompa guère. Elle n'aurait pas été femme si elle n'avait pas

pris un temps pour jouir du petit effet qu'elle me produisait. Puis,

écartant un peu ses paupières, soulevant ses sourcils et plissant son

front avec une expression triste, comme découragée:

--«Ce fut par une adorable après-midi de juin que je me mis en

campagne,» reprit-elle; «j'avais attendu deux semaines, une fois le

détail de ma parure tout entier organisé, par superstition. Je voulus

voir un présage de réussite à mon projet, dans le bleu du ciel, le vert

des arbres et le clair du soleil de ce jour-là... Me voyez-vous,

descendant du train à Chaville, et m'engageant sous les branches, le

long des étangs, après avoir demandé ma route à un enfant qui passait?

Il y avait des oiseaux qui chantaient tout le long du chemin, des fleurs

dans les herbes, et je rencontrai deux couples d'amoureux qui erraient

dans l'ombre des jeunes arbres. Je ne savais rien, ni si Jacques était

dans sa maison de Vélizy, ni même où était cette maison, ni s'il y

vivait seul, mais je savais bien que j'étais très jolie avec ma robe

grise, mon chapeau clair, mes petits souliers, et que je lui

plairais,--si je le rencontrais,--et je ne doutais pas de cette

rencontre. Vous allez dire que je suis vraiment par trop négresse avec

mon teint pâle. A cette époque-là, je croyais à ma chance... Ma

chance!... Oui, j'y croyais comme à mes vingt ans, comme à mon désir,

comme à tant de chimères... Quand j'étais toute petite, là-bas, en

Amérique, nous habitions au bord de l'Océan. Les voiles des bateaux que

montaient les pêcheurs du pays étaient teintées de rouge. Chaque matin,

je me mettais à la fenêtre, je comptais celles de ces voiles qui étaient

en mer et qui faisaient des points lumineux sur le bleu des vagues. A

chacune j'attachais une espérance. Celle-ci me représentait un cadeau

que j'aurais dans la journée, cette autre une promenade où l'on me

conduirait... Aujourd'hui, je n'ai pas plus de points lumineux à mon

horizon qu'il n'y a de voiles teintées de rouge sur ce ciel. Ils sont

tous éteints. Mais par la belle après-midi d'été où je traversais le

bois de Chaville, celui qui dansait devant mes yeux était si rayonnant!

Et en même temps que j'espérais, j'avais si peur! Une timidité si folle,

aussi folle que ma démarche, faisait trembler mes jambes sous moi. Je

n'étais pas sûre, une fois arrivée, de retrouver une seule des phrases

que j'avais préparées pour les réciter à mon grand homme. Et j'allai

pourtant, jusqu'à la minute où j'aperçus au bout d'une allée le petit

clocher d'une église, des toits couverts de tuiles... C'était Vélizy. Un

passant m'indiqua la maison de M. Jacques Molan. J'étais arrivée.

«Je ne sais pas si je vivrai bien vieille, et je ne le souhaite pas.

Gladys Harvey ouvreuse dans un théâtre, ou Gladys Harvey avec de petites

rentes parmi des chats, des chiens, et dans un peignoir de flanelle, ou

Gladys Harvey jouant à la dévote en province, aucune de ces perspectives

ne m'attire. Nous devons mourir jeunes, nous autres. Je trouve que ça

fait partie de la profession, comme de savoir porter la toilette et

plaisanter avec du chagrin plein le coeur. Mais à quelque âge que je

m'en aille, et même si je devais être aussi décrépite un jour que les

vieilles des Petits-Ménages, je suis sûre que je n'oublierai jamais

cette villa ensevelie à demi sous le lierre, la ligne des rosiers dans

le jardinet qui la précédait, et moi à la porte, regardant à travers la

grille et n'osant pas sonner, dans ma belle robe où je me trouvais à la

fois jolie et gauche, coquette et maladroite. C'étaient ces rosiers dont

il était parlé dans la fameuse lettre de mon cher roman... Vous vous

souvenez: _Elles et moi, mes roses et ma grâce, nous fanerons-nous, mon

amour, sans que tu nous aies respirées?_ Et puis, quand elle dit: _J'y

suis revenue, dans notre maison, où je meurs du mal de regret... Mais je

l'aime, ce mal. Car c'est le regret qui donne une forme au bonheur..._

Ces phrases de l'héroïne de _Coeur brisé_ chantaient dans ma tête

comme j'étais là, respirant à peine et folle d'émotion... Qu'allait-il

arriver de mon beau songe? Que me dirait celui à qui je venais apporter

une si naïve, une si tendre admiration? Enfin, j'eus la force de tirer

la chaîne de la cloche, et un jardinier parut presque aussitôt, coiffé

d'un grand chapeau de paille...--«M. Jacques Molan?--Il est à Paris, et

M. Alfred aussi,» me répond l'homme... Quel Alfred? Sans doute un ami.

J'insiste:--«Et croyez-vous qu'il rentre cette après-midi?...--Je n'en

sais rien, fait le jardinier, mais je vais demander à Madame...»--Et sur

la porte de cette maison que je venais de contempler comme un

sanctuaire, j'aperçois une femme assez grande, assez jolie, en cheveux

blonds noués à la diable sur le derrière de la tête, en matinée blanche,

et un arrosoir à la main. Le jardinier lui parle. Elle me dévisage. Je

n'entends pas ses paroles. Que m'importe? Et que m'importe que l'homme

vienne me dire que M. Molan sera là vers les cinq heures?... Avais-je

été sotte! Il vivait avec une maîtresse, tout simplement, et c'était la

seule chose à laquelle je n'eusse pas pensé. Mon Dieu! que j'ai pleuré

dans le train, en m'en retournant!... J'en ai gâté ma robe. Elle était

si fragile! Un déjeuner de soleil, comme mon beau roman!...»

--«Et vous n'avez pas écrit à Jacques, vous n'avez pas cherché à le

revoir?»

--«Jamais,» fit-elle, «et par ce côté superstitieux que je vous ai

dit... C'était joué et perdu! Et puis, à quoi bon lui écrire, puisqu'il

n'était pas libre? Ah! cette femme que j'avais aperçue une minute, avec

sa bouche canaille et ses yeux effrontés, non, ce n'était pas la

compagne que j'avais rêvée au poète de _Coeur brisé_. Mais puisqu'il

vivait avec elle, il l'aimait. Comment l'eussé-je cru capable de vivre

avec une femme sans amour? Et cet amour nous séparait plus que la

distance, plus que nos conditions sociales, plus que sa gloire et ma

pauvreté... Je n'eus pas beaucoup de temps, d'ailleurs, à donner aux

tristesses de mon roman avorté. Ma soeur tomba gravement malade. Elle

mourut. Je rencontrai quelqu'un qu'il eût mieux valu pour moi ne jamais

connaître. Mon sort changea, je pris un amant et je devins ce que vous

savez... Ne croyez pas qu'à travers les aventures de mon existence j'aie

oublié cet étrange premier amour qui ne ressemblait à rien de ce que

j'ai senti depuis. Je continuai de lire tout ce que Jacques écrivait.

J'avais des amis qui le connaissaient, qui parlaient de lui devant moi,

qui en disaient du bien, du mal. Moi, je me taisais. Je ne disais même

pas mon impression de ses nouveaux livres. Pour lui et pour ses

oeuvres, j'ai toujours eu ce sentiment de pudeur qui fait qu'on évite

de prononcer le nom de la personne que l'on aime trop, devant quelqu'un

à qui l'on ne saurait faire comprendre pourquoi on l'aime. D'ailleurs,

que pouvait-il résulter d'une rencontre entre un homme tel que lui et

la femme que j'étais devenue? Je suis un peu artiste en toutes choses,

et en souvenirs comme dans le reste. Je ne voulais pas gâcher mon pauvre

ancien rêve en le transformant en une vulgaire intrigue de galanterie.

Non, je n'ai jamais rencontré Jacques, et si j'ai un désir au monde,

c'est de ne le rencontrer jamais!...»

* * * * *

Elle avait prononcé ces derniers mots avec une émotion si évidente que

je demeurai sans lui répondre. Tandis que nous causions, les tables du

jardin s'étaient peu à peu dégarnies de leurs convives, la musique des

tsiganes avait cessé de jouer, et sans doute nos amis commençaient à

trouver que la gaieté de Gladys manquait à l'entrain du dîner, car Figon

parut à la porte de la terrasse avec ce sourire à demi contraint du

jaloux qui ne veut point avouer sa jalousie: «On peut entrer?...» fit-il

en frappant contre la vitre.

--«Je viens tout de suite,» dit Gladys, «cinq minutes encore..... Vous

entendez,» ajouta-t-elle en s'éventant d'une façon nerveuse; et tandis

que des bravos accueillaient la nouvelle rapportée par Figon que nous

allions reparaître, «il faut que j'aille faire mon métier... Mais j'ai

un grand service à vous demander...»

--«Si c'est possible, c'est fait,» dis-je en parodiant le mot célèbre:

«si c'est impossible...»

--«Ne plaisantez pas,» interrompit-elle vivement, «vous me feriez

regretter d'avoir parlé... Pardon,» et elle me regardait avec une espèce

de soumission câline, «mais cela me tient au coeur un peu plus qu'il

ne faudrait... Je vous ai dit que j'avais eu la coquetterie de mon

sentiment pour Jacques. Je ne voudrais pas que ce sentiment fût tout à

fait perdu. Votre ami a des moments bien tristes, des heures toutes

noires, je l'ai trop vu dans ses livres. Il ne croit guère aux femmes.

Il a dû en rencontrer une très mauvaise... Eh bien! je voudrais qu'un

jour, mais un jour où il n'aura pas envie de rire, vous lui racontiez

qu'il a été aimé sans le savoir, et comment, et que celle qui l'a aimé

ne le lui dira jamais elle-même, parce qu'elle est une pauvre Gladys

Harvey... Seulement, vous me jurez de ne pas me nommer?...»

--«Je vous en donne ma parole,» lui dis-je.

--«Ah! que vous êtes bon,» fit-elle, et, par un geste d'une grâce

infinie, où reparaissait sans doute ce sang noir qui coulait dans ses

veines, elle me prit la main, et, sans que j'eusse pu me dérober à cette

caresse qu'heureusement personne ne vit, elle me la baisa, mais déjà

elle s'était échappée de la terrasse pour rentrer dans la salle du

restaurant, où Machault, plus excité que d'habitude par la boisson, se

tenait debout, son habit ôté, sa puissante musculature visible sous la

toile de sa chemise, et il criait à Christine Anroux en lui montrant une

chaise:

--«Allons, assieds-toi là et n'aie pas peur... Cinquante louis, que je

la porte deux fois de suite à bras tendu. Qui tient le pari?...»

--«Jamais, jamais,», criait Christine en mettant la table entre elle et

l'athlète; «il a bu deux bouteilles de champagne à lui tout seul et je

ne sais combien de verres de fine... Je tiens à ma figure, moi.. C'est

mon gagne-pain...»

--«Brandy?... Whisky?...» me demanda l'anglomane Toré qui me tendit les

deux flacons. Il était resté seul à table, tandis que Saveuse et Figon

assistaient debout et en riant à la discussion entre Christine et

Machault.

--«Moi, je n'ai pas peur,» s'écria Gladys, «laisse-moi la place,

Christine.»

Elle s'assit sur la chaise auprès de l'hercule qui, s'arc-boutant sur

ses jambes, très rouge, empoigna un des barreaux.

--«Vous y êtes?...» demanda-t-il.

--«_All right_...,» fit Gladys.

--«Une, deux,» dit le géant, «trois,» et il tenait la chaise droite

devant lui, avec la jeune femme dessus qui, toute gaie, nous envoyait

des baisers comme une écuyère de cirque, et, quand il l'eut remise à

terre parmi les bravos, elle me dit, à mi-voix, avec un sourire triste:

--«Vous voyez bien qu'il ne faut pas me nommer à Jacques...»

* * * * *

Pauvre Beauté!...--comme elle m'avait dit que l'appelait un de ses

amoureux,--quand je rentrai chez moi, passablement troublé par le brandy

et le whisky chers à Toré, j'essayai en vain de me persuader qu'elle

m'avait, pour parler comme Christine Anroux, «fait monter à

l'arbre,»--un arbre en fleur, mais un joli arbre de mensonge tout de

même et de mystification. Si c'était une comédie, elle l'avait jouée

divinement, avec un tel accent de sincérité! Mais son charme de naturel,

la visible spontanéité de ses gestes, son regard et son sourire, tout me

confirmait dans cette idée que, pour une fois, il fallait admettre

comme vraie une confidence de femme,--moi qui ai passé ma vie à me

défier de celles que j'aurais le plus passionnément désiré croire. Pour

tout dire, je trouvai un charme d'ironie à ne pas trop mettre en doute

le récit de Gladys. Il y a pour un misanthrope une volupté particulière

à découvrir la fleur du sentiment le plus délicat chez une créature, et

cette volupté est justement l'inverse de la joie que nous procure la

rencontre d'une vilenie chez une de ces femmes au fier profil, aux

attitudes idéales, aux discours supérieurement méprisants, comme il en

foisonne dans le monde. Cependant je doutai de cette histoire davantage

à mesure que je m'éloignai du coin où elle m'avait été débitée. Ce fut

moins la promesse faite à la maîtresse de Figon que ce doute même qui me

poussa, lorsque je rencontrai Jacques Molan, six ou sept mois après le

dîner des Champs-Élysées, à lui raconter le discret et romanesque amour

dont il avait été l'objet. Je voulais savoir si Gladys ne lui avait pas

fait faire la même commission par d'autres, si elle ne lui avait pas

écrit, que sais-je?

--«Voilà qui est singulier,» me dit Jacques, «je me rappelle

parfaitement... A Vélizy, vers 1876, 77... Je me trouvais là avec Pacaut

et sa maîtresse, Sidonie, la blonde, tu ne l'as pas connue? Elle et mon

domestique m'ont parlé d'une femme très élégante qui était venue me

demander, une après-midi que j'étais sorti. Et c'était celle-là!...

J'espère que tu vas me donner son nom et son adresse,» ajouta-t-il en

riant, «j'y vais de ce pas...»

--«J'ai donné ma parole de ne pas te la nommer,» répondis-je en secouant

la tête. Ce que Jacques venait de me dire, en m'attestant la véracité de

Gladys, au moins sur un point, achevait de rendre cette fille si

intéressante à mes yeux que je me serais considéré comme le dernier des

hommes si j'avais trahi sa confiance.

--«Tu ne veux pas parler?...» insista-t-il. «Et tu t'imagines que c'est

pour autre chose que pour m'avoir chez elle qu'elle t'a conté ce joli

roman? Allons, quand Goncourt aura fondé son académie, je te ferai

donner le _grand prix Gobeur_, s'il y en a un...»

Ce mauvais jeu de mots fut tout ce que lui inspira cette douce et triste

aventure dont je m'étais fait l'interprète, puis il se mit tout de

suite à me détailler sa dernière bonne fortune avec une femme titrée et

riche.--Pauvre Beauté! me disais-je en pensant à Gladys,--Pauvre dupe!

aurais-je dû dire sans doute en pensant à moi...--Mais quoi? m'eût-elle

encore joué la comédie, je dirais tout de même: Pauvre Beauté!

_Paris, février 1888._

II

Madame Bressuire

_A EDMOND TAIGNY._

_MADAME BRESSUIRE_

FRAGMENTS DU JOURNAL DE FRANÇOIS VERNANTES

Alfred de Musset a écrit des strophes qui sont célèbres

sur la rapidité avec laquelle tout s'oublie à Paris. J'ai une fois de

plus éprouvé la justesse cruelle des vers du poète, en assistant, cet

été, moi quinzième, au service du bout de l'an d'un homme que j'avais

beaucoup aimé, François Vernantes. Mais un sage n'a-t-il pas dit: «Les

plus mortes morts sont les meilleures?» J'avais, moi, une raison

particulière pour ne pas oublier Vernantes. Il m'a légué, par son

testament, tout un carton de ses papiers. J'y ai trouvé des projets de

roman mal ébauchés, un millier de vers médiocres, des notes de voyage

sans grande valeur et quelques curieux fragments d'un journal intime.

François Vernantes était un de ces personnages incomplets, comme Amiel,

dans lesquels des portions de supériorité s'unissent à d'étranges

insuffisances. Quand je l'ai connu, quatre années après la guerre, il

vivait parfaitement oisif. Il avait environ trente-cinq ans. La

révolution du 4 Septembre l'avait surpris au Conseil d'État, où il

occupait le rang d'auditeur de première classe. Il avait cru ne pas

devoir redemander son poste, après la guerre, pour des raisons de

délicatesse, et il passait ses journées à se lamenter sur le vide de son

existence. «Écrivez,» lui disais-je, quand je le trouvais par trop

mélancolique, sur le divan de sa garçonnière de la rue Murillo. Il

répondait: «J'essayerai,» puis il n'essayait pas. De fait, j'ai acquis

depuis la conviction que son incapacité d'agir provenait de

l'hypertrophie d'une puissance très spéciale: l'imagination de la vie

intérieure. Il se voyait vivre et sentir avec une telle acuité que cela

lui suffisait. Son action était au dedans de lui, et l'excès de

l'analyse personnelle absorbait toute sa sève. Les hasards l'avaient

fait tomber du côté où il penchait. Cet homme, maigre et svelte, avec

une jolie figure ferme et rêveuse à la fois, d'une si fine netteté de

lignes, où deux yeux bleus, d'un bleu tout pâle, s'ouvraient sur un

teint brouillé de jaune par la maladie de foie, avait dans toutes ses

manières le je ne sais quoi qui révèle une éducation féminine. Il avait

perdu son père très jeune, et la mort seule l'avait séparé de sa mère,

pas beaucoup de mois avant que je ne le connusse. Peut-être, s'il eût

grandi dans une atmosphère moins tiède, et de bonne heure subi les

brutalités de la vie, serait-il devenu moins sensitif, moins frémissant,

plus capable de vouloir. Peut-être encore sa petite fortune,--vingt

mille francs de rente,--fut-elle une cause de paresse. Peut-être enfin

a-t-il usé son énergie dans une sorte de libertinage sentimental qui fit

de lui, durant ses années de première jeunesse, une manière d'homme à

bonnes fortunes. Toujours est-il que ses papiers révèlent un sens de

l'observation intime qui fût sans doute devenu du talent avec un peu

d'effort. Ses derniers jours s'attristèrent d'une crise aiguë

d'hypocondrie attribuable à son état physique et à une déception dont

j'ai retrouvé la confidence parmi ses notes. A vrai dire, Vernantes ne

tenait pas de son existence un journal suivi. Parfois il demeurait six

mois sans écrire, puis il étalait pour lui-même et au hasard de la plume

un grand morceau d'âme. C'est ainsi que le récit de la déception dont je

parle se distribue en deux longs fragments placés bout à bout, quoique

le premier soit daté de Florence, et de mars 1879, tandis que le second

a été rédigé à Paris, dans l'hiver de 1881. Il m'a semblé cependant que

ces fragments, à eux deux, faisaient bien un tout, quelque chose comme

le dessin complet d'une évolution du coeur, et je donne ici ces pages.

Elles présenteront quelque intérêt aux lecteurs qu'a préoccupés, ne

fût-ce qu'une fois, le problème de l'influence de l'imagination sur la

vie et la mort de nos sentiments.

PREMIER FRAGMENT

_Florence, mars 1879._

Pastels: dix portraits de femmes · 第 2 / 14 段