Je traversais l'esplanade des Invalides, remuant ces pensées

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PASTELS

OEUVRES

DE

Paul Bourget

Édition elzévirienne

POÉSIES (1872-1876). _Au bord de la Mer.--La Vie inquiète.--Petits

Poèmes._ 1 vol. 6 »

POÉSIES (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol. 6 »

L'IRRÉPARABLE.--_Deuxième Amour.--Profils perdus._

1 vol. 6 »

CRUELLE ÉNIGME. 1 vol. 6 »

Édition in-18

ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (_Baudelaire.--M.

Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal_).

1 vol. 3 50

NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE.--(_M.

Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de

Goncourt.--Tourguéniev.--Amiel_). 1 vol. 3 50

ÉTUDES ET PORTRAITS. (_I. Portraits d'écrivains.--II. Notes

d'esthétique.--III. Études Anglaises.--IV. Fantaisies_).

2 vol. 7 »

L'IRRÉPARABLE. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils

perdus._ 1 vol. 3 50

CRUELLE ÉNIGME. 1 vol. 3 50

UN CRIME D'AMOUR. 1 vol. 3 50

ANDRÉ CORNÉLIS. 1 vol. 3 50

MENSONGES. 1 vol. 3 50

PASTELS. (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3 50

LE DISCIPLE. 1 vol. 3 50

_EN PRÉPARATION_

PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE. 1 vol.

COSMOPOLIS. (_Roman_) 1 vol.

LES NOSTALGIQUES. (_Poésies_) 1 vol.

_Tous droits réservés._

PAUL BOURGET

PASTELS

(DIX PORTRAITS DE FEMMES)

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC LXXXIX

I

Gladys Harvey

_A LUIGI GUALDO._

_GLADYS HARVEY_

RÉCIT DE CLAUDE LARCHER

On parle beaucoup de démocratie, par le temps qui

court,--ou qui dégringole, comme disait un misanthrope de ma

connaissance. Je ne crois pas cependant que nos moeurs soient devenues

aussi égalitaires que le répètent les amateurs de formules toutes

faites. Je doute, par exemple, qu'une duchesse authentique,--il en

reste,--étale aujourd'hui moins de morgue que sa trisaïeule d'il y a

cent et quelques années. Le faubourg Saint-Germain, quoi qu'en puissent

penser les railleurs, existe encore. Il est seulement un peu plus «noble

faubourg» qu'autrefois, par réaction. Parmi les femmes qui le composent,

telle qui habite un second étage de la rue de Varenne et qui s'habille

tout simplement, comme une bourgeoise, faute d'argent, déploie un

orgueil égal à celui de la Grande Mademoiselle à traiter de grimpettes

les reines de la mode et du Paris élégant. Cette élégance même dont on

proclame la vulgarisation en disant: «aujourd'hui tout le monde

s'habille bien,» demeure, elle aussi, un privilège. A quelque point de

vue que l'on se place, de fond ou de forme, de principe ou de décor, la

prétendue confusion des classes, objet ordinaire des dithyrambes ou de

la satire des moralistes, n'apparaît telle qu'à des yeux superficiels.

L'aristocratie de titres et celle des moeurs,--elles sont

deux,--restent fermées autant, sinon plus, qu'au siècle dernier où un

simple talent de causeur permettait à un Rivarol, à un Chamfort, de

souper avec les meilleurs des gentilshommes, où le prince de Ligne

traitait l'aventurier Casanova, où les grands seigneurs préludaient à la

nuit du Quatre Août par d'autres nuits d'une licence impurement

égalitaire. Ce qu'il est juste de dire, c'est que la démocratie a,

d'une part, compensé l'inégalité forcée des noms et du passé en

établissant une réelle inégalité politique au profit de ceux qui sont

les fils de leurs oeuvres et à qui elle attribue toutes les fonctions

d'État; c'est aussi qu'elle a multiplié et mis à la portée de tous et de

toutes un _à peu près_ de luxe, d'élégance et de haute vie qui fait

illusion,--de loin. Cet à peu près a son symbole et son principal moyen

d'action dans ces grands magasins de nouveautés d'où une femme sort

habillée comme chez Worth, munie de meubles de style, enrichie de

bibelots curieux. Mais la toilette, mais les meubles, mais les bibelots

sont «presque cela,»--et ce «presque» suffit à maintenir la distance.

Cette différence entre l'authentique et l'à peu près ne m'est jamais

apparue aussi nette qu'à fréquenter, comme je l'ai fait à diverses

périodes, les jeunes Parisiens qui s'amusent. Je les vois devant mes

yeux, en ce moment, comme rangés sur un tableau symbolique. Il y a

d'abord en haut le véritable viveur, celui qui possède réellement les

cent cinquante mille francs par an que suppose la grande fête, comme ils

disent,--ou qui se les procure. Celui-là joint à cet or un nom déjà

connu, des relations toutes faites dans le monde, et cette espèce de

précoce entente de la dépense qui fait qu'un jeune homme, s'il se ruine,

sait du moins pourquoi. Sa place était marquée d'avance dans l'annuaire

des deux ou trois grands cercles que les Snobs de la bourgeoisie mettent

des années à forcer. Ce jeune homme peut être, avec cela, un garçon très

fort ou très médiocre, traverser Paris sans y perdre pied ou sombrer

aussitôt dans l'océan des tentations qui l'environnent. En attendant, il

est le roi de ce Paris. C'est pour lui que travaille l'énorme ville, à

lui qu'aboutit l'effort entier de cette colossale usine de plaisirs.

S'il a des aventures dans le monde ou le demi-monde, c'est avec des

femmes comme lui, de celles dont la lingerie intime représente seule une

fortune et dont le raffinement ne saurait être surpassé à l'heure

présente, _first class ladies_, des femmes de première classe, disent

les Anglo-Saxons du commun, habitués à tout étiqueter comme des

marchandises. Que ce jeune homme conduise un phaéton attelé de ses

propres chevaux, ou qu'il emploie, par goût du sens pratique, des

fiacres de cercle, soyez assuré que son appartement est aussi

confortable que celui d'un grand seigneur anglais, aussi encombré de

bibelots et de fleurs que celui d'une courtisane à la mode, qu'il ne

mange qu'à des tables princièrement servies, que les moindres

brimborions attenant à sa personne supposent la plus fastueuse des

dissipations. Enfin, il y a beaucoup de chances pour qu'il se ruine à

l'ancienne méthode, dans ce siècle positif, par une fantaisie

d'existence à réjouir l'ombre du vieux Lauzun, quitte à suivre jusqu'au

bout l'ancienne méthode, et vers la quarantième année, à reprendre au

sexe féminin sous la forme d'une belle dot tout l'argent qu'il lui aura

prodigué.

Immédiatement au-dessous de ce viveur de la grande espèce, vous

trouverez son à peu près dans un personnage presque semblable, mais

auquel il manquera un je ne sais quoi en noblesse ou en situation, en

fortune ou en tact personnel. Celui-ci sera un bourgeois honteux d'être

bourgeois, un timide qui voudra jouer au cynique, un étranger en train

de se naturaliser Parisien, un régulier qui s'amusera par devoir, ou

tout simplement un de ces indéfinissables maladroits auxquels une

histoire ridicule arrive de toute nécessité dans un temps donné. Cet à

peu près de maître viveur aura lui-même son à peu près. Ce sera le fils

du commerçant pour qui le cercle de la rue Royale est l'_ultima Thule_,

la terre inaccessible du navigateur ancien, et qui se contente du café

de la Paix, le soir, en sortant du théâtre. Celui-là fréquente bien les

premières représentations comme les autres, mais sans avoir son entrée

dans aucune des loges où trônent les grandes élégantes. Il se paie les

femmes les plus haut cotées à la bourse de la galanterie, mais il n'a

jamais pu en lancer une, ni s'organiser quelque liaison mondaine dont il

soit parlé dans les cercles comme d'une espèce de mariage morganatique.

Et cet à peu près d'à peu près a son à peu près dans l'étudiant riche,

venu de province pour s'initier à la haute vie et qui entre en

corruption, comme on entrait autrefois en religion. Cet étudiant porte

bien les mêmes cols raides comme du marbre, les mêmes chapeaux luisants

comme un sabre, le même habit et les mêmes bottines. Mais son restaurant

favori est situé sur la Rive gauche. Il a, répandu sur toute sa

personne, quelque chose qui trahit «l'autre côté de l'eau.» On sent, à

le regarder, qu'il s'élance vers le Paris des fêtes du fond d'un

appartement meublé de la rue des Écoles. Ses maîtresses aussi sont des à

peu près d'à peu près, des filles du boulevard Saint-Michel, jalouses

d'imiter les filles des Folies-Bergères,--tandis qu'au-dessus de ces

créatures s'échelonne toute la suite des femmes entretenues, depuis

celle qui continue la tradition de la lorette,--un appartement de trois

mille francs et le reste dans le même prix,--jusqu'à la courtisane

d'ordre ou de désordre supérieur que des amis complaisants peuvent

présenter à un prince étranger de passage sans que l'Altesse, habituée

aux minuties des somptuosités royales, soit choquée d'un seul détail de

toilette et d'installation. Et c'est ainsi que la nature sociale,

invincible en ses moindres décrets comme la nature physique, impose

cette loi de la hiérarchie, méconnue par les doctrinaires d'égalité,

dans le domaine le plus fantaisiste en apparence, le plus abandonné au

libre caprice.

* * * * *

Parmi les spectacles auxquels se puisse complaire la curiosité du

moraliste, un des plus curieux est assurément celui des métamorphoses

d'un personnage en train de passer d'un de ces à peu près dans un autre.

Ce spectacle, je me le suis donné bien souvent, à retrouver un ancien

camarade après quelques années, après quelques mois. Rarement j'ai pu

suivre les étapes diverses de cette sorte d'évolution sociale,--si le

mot n'est pas trop gros pour une très petite chose,--comme à l'occasion

d'un jeune homme du nom de Louis Servin, que des circonstances

particulières m'avaient permis de prendre à l'oeuf. Voici douze ans,

Louis en avait quatorze alors, j'étais, moi, séparé de ma famille, les

vivres coupés et obligé d'utiliser, en vue de «faire de la littérature,»

le bagage de latin et de grec qui me restait du collège. Quelques

répétitions le jour et force papier noirci le soir,--tel était mon sort

à cette époque. Parmi mes élèves de hasard se trouvait Louis Servin. Son

père, excellent homme et d'une activité presque américaine, avait fait

et défait deux fois, sa fortune. Il avait fondé enfin une maison de

confection qui, sous cette rubrique toute simple: _Au bon drap_,

constitua la plus forte concurrence qu'ait eue à subir la célèbre _Belle

Jardinière_. Louis était le fils unique, follement gâté, de ce robuste

travailleur et d'une femme à prétentions qui avait eu une grand'mère

noble. Dès cet âge tendre, il s'annonçait comme le plus vaniteux des

garçons que j'eusse connus. Il suivait les cours du lycée Charlemagne et

il en souffrait,--parce que c'était un collège démocratique. Ses yeux

brillaient quand il parlait d'un de ses petits camarades qui suivaient,

eux, les cours de Bonaparte. Mais voilà, le père Servin avait ses

magasins rue Saint-Antoine. Cet enfant était déjà si étrangement perdu

de mesquinerie instinctive qu'il savait l'étage où habitait chacun de

ses compagnons de jeu, et je ne l'ai jamais entendu me parler avec

sympathie d'un ami qui logeât plus haut que le second. L'ingénuité de

cette sottise me divertissait dans l'entre-deux de nos explications

latines, au point que je ne me décidai pas à perdre de vue un sujet

aussi bien doué pour devenir un Snob de la grande espèce. Étudiant en

droit, Louis tint les promesses de son adolescence. Il fut un des

premiers à importer dans les brasseries du quartier Latin les costumes

et les attitudes des gommeux,--c'était le nom à la mode en ces temps

lointains,--qu'il avait pu remarquer au théâtre ou aux courses. Le

hasard le favorisa. Son père, dont il rougissait, mourut subitement; et

d'accord avec sa mère, aussi vaniteuse que lui, le fils vendit la

maison. Il vit avec ivresse disparaître, sur les vitrages des portes et

sur l'enseigne, ce nom de Servin, qu'il projetait déjà de modifier en y

joignant celui de Figon. Ainsi s'appelait l'aïeule maternelle. Il partit

pour l'Italie sur ces entrefaites, en compagnie d'une certaine Pauline

Marlv qui avait été, à une époque, l'objet des faveurs d'un assez grand

personnage. Il en revint après quelques mois avec des cartes de visite

sur lesquelles se lisaient en toutes lettres ces syllabes magiques:

_Servin de Figon_, et je fus invité à dîner par sa mère, qui signa son

billet: Thérèse Servin de Figon, elle aussi! Ce fut pour Louis le signal

d'une nouvelle vie qu'il inaugura par une rupture absolue avec toutes

ses anciennes connaissances, exception faite pour ceux qu'il savait,

comme moi, un peu attachés à tous les mondes. Ce fut la période des

«Premières,» du Boulevard, et des soupirs nostalgiques vers le grand

cercle. Dans quel bar à la mode connut-il le beau marquis de Vardes, et

à la suite de combien de cock-tails bus ensemble ce véritable élégant

s'intéressa-t-il aux efforts de ce jeune bourgeois en train de se

_déserviniser_? Toujours est-il que, pendant des années, Servin de

Figon, devenu S. de Figon, suivant la formule, s'attacha au marquis

comme les Scapins de l'ancienne comédie s'attachaient aux Léandres, avec

une de ces persistances de flatterie qui supportent toutes les

rebuffades, acceptent toutes les servilités et triomphent de toutes les

répugnances. Philippe de Vardes, chez qui l'abus des succès faciles n'a

pas détruit la bonhomie native, alla jusqu'à donner à son admirateur

des leçons de toilette et aussi quelques sages conseils sur la conduite

de ses relations. «C'est encore jeune,» disait-il, quand on le

questionnait sur S. de Figon, «mais dans deux ou trois ans il sera

fait...» Il en parlait comme de son bordeaux. Cependant, l'influence de

cet aimable protecteur n'allait pas jusqu'à forcer en faveur du protégé

les portes du paradis de la rue Royale. Le Servin était encore trop

près, et surtout Louis avait voulu aller trop vite. Quelques dîners trop

réussis offerts à de nobles décavés lui avaient attiré de sourdes

envies. Un dernier reste de sens pratique, héritage du père Servin, lui

fit comprendre cette faute, d'autres encore, et il prit la résolution,

désormais, d'obéir aveuglément à Vardes. Deux séjours en Angleterre, à

la suite de cet indulgent protecteur, lui avaient ouvert une vue sur le

monde cosmopolite, et maintenant sa mère, morte à son tour, devait se

retourner de joie dans sa tombe. Il ne fréquentait plus que des gens

titrés ou millionnaires,--et le prince de Galles savait son nom!

* * * * *

Si intéressant qu'un pareil échantillon de la vanité bourgeoise puisse

paraître à un auteur, il est vite connu, classé, défini, étiqueté. Et

pourtant, lorsque mon vieux domestique Ferdinand, par un soir du mois de

juillet, voici deux ans, m'apporta une carte anglaise sur laquelle il y

avait un simple _Louis de Figon_, je ne répondis point par un énergique:

«dites que je n'y suis pas...» Au contraire, je me frottai les mains et

je le priai d'introduire mon visiteur inattendu avec la plus joyeuse

impatience. Il est vrai d'ajouter que j'avais fortement travaillé tout

le jour, et quand un écrivain a dix heures d'allègre copie dans le

cerveau et dans les doigts, sa béatitude intellectuelle est si complète

qu'elle le rend indulgent aux pires raseurs. Mais le faux de Figon n'est

pas seulement un raseur, il est aussi un _catoblépas_. C'est un mot que

je demande au lecteur de vouloir bien me pardonner. Je l'ai emprunté à

la _Tentation de saint Antoine_ par Flaubert, où il est parlé de cet

animal, si parfaitement bête qu'il s'est une fois dévoré les pattes sans

s'en apercevoir. «Sa stupidité m'attire...,» dit l'ermite. Il se

rencontre ainsi, de par le monde, des fantoches d'un sérieux si profond

dans la niaiserie, d'une sincérité si entière dans le ridicule, qu'une

espèce d'incompréhensible fascination émane de leur sottise, comme du

catoblépas de la _Tentation_. La littérature en a créé un certain

nombre, dont le plus remarquable est Joseph Prudhomme. Le catoblépas

n'est pas simplement le personnage comique, il faut que ce caractère de

comique s'accompagne chez lui d'une déformation de la nature humaine si

absolument constitutionnelle qu'il équivaille dans l'ordre moral aux

nains monstrueux dont raffolaient les princes d'autrefois. Il doit

correspondre en nous à ce goût singulier de la laideur dont l'art de

l'Extrême-Orient atteste la prédominance définitive chez certaines

races. En suis-je moi-même pénétré? Toujours est-il que la visite de mon

ancien élève, par le soir d'été dont je parle, me causa un réel plaisir

et que je donnai l'ordre de le recevoir, avec une soif de le retrouver

pareil à lui-même dans son ridicule, qui ne fut pas déçue quand il entra

dans mon cabinet de travail. Amené par quel motif? Je ne pensai pas à me

le demander.

Le physique est excellent. Servin de Figon est grand et mince, avec un

visage au nez allongé, un front petit, et comme une inexprimable

suffisance répandue autour de sa bouche et de ses joues. Invinciblement,

en sa présence on pense au proverbe «vaniteux comme un paon,» et l'on

constate une extraordinaire identité de physionomie entre cet oiseau et

cette figure. De chaque côté de ce visage tout en pointe partent deux

oreilles trop détachées. Une raie tracée au milieu de la tête divise les

cheveux noirs en deux plaques luisantes et cosmétiquées savamment. La

moustache est d'une autre couleur que les cheveux, presque rousse, et sa

tournure atteste le coup de fer quotidien. Mais ce qui achève de donner

à Louis la plus étonnante expression de vanité heureuse, c'est une

certaine façon de porter la tête en arrière dans un abaissement

dédaigneux des paupières qui se déploient ensuite avec lenteur, tandis

que la bouche parle et sourit de ses propres paroles. C'est sur des airs

pareils que le premier venu dirait de ce jeune homme: «quel poseur!...»

sans même prendre garde à sa mise plus qu'affectée. Louis copie Philippe

de Vardes, son maître, avec une fidélité si gênante qu'il faut toute la

bonne humeur du marquis pour ne pas détester cette caricature. Philippe

est athlétique et sanguin. Il porte des redingotes et des jaquettes

ajustées qui font valoir ses muscles. Ces mêmes redingotes et ces mêmes

jaquettes, mises sur le grand long corps de Louis, en exagèrent encore

la maigreur. Philippe, avec son teint presque trop coloré, peut

supporter les couleurs claires qui donnent au visage en papier mâché de

Louis des nuances verdâtres de précoce cadavre. Le léger accent

britannique du marquis s'explique par ce fait que sa mère était

Écossaise et qu'il a lui-même vécu à Londres autant qu'à Paris, au lieu

que le fils du patron du _Bon drap_ n'a jamais su de la langue anglaise

que les termes de courses qu'il prononce mal. Et puis, ce sont des tics

du maître apparus dans la bouche de l'élève comme un certain «ça est...»

qui revient sans cesse.

--«Mais ça est gentil chez vous,» me dit-il en entrant, comme tout

étonné de ne pas trouver son ancien répétiteur dans le pire des galetas;

et tirant de sa poche un étui à cigarettes en argent où la couronne de

comte commence à se dessiner: «Vous n'en prenez pas? D'excellentes

cigarettes d'Égypte... Philippe et moi nous les faisons venir du Caire

directement... C'est lord *** (ici un des plus beaux noms du _Peerage_)

qui nous a donné l'adresse... Vous ne le connaissez pas? Ah! charmant,

mon cher, charmant, et un chic!... Nous faisions la fête ensemble,

l'autre jour, chez Philippe... Un seul vin à dîner, du château-margaux

75... Enfin, Bob était parti... (ses paupières se déplièrent tandis

qu'il appelait ainsi ce grand seigneur, qui n'aurait pas voulu du père

Servin pour habiller sa maison). Il y avait là Viollas, le cousin de la

petite Dutacq, cette jolie blonde qui ressemble à lady *** (ici un autre

souvenir du _Peerage_). Voilà que Bob demande tout haut, avec son grand

air et son accent:--«La petite Dutacq, délicieuse... Qui est son

amant?--Monsieur, interrompt Viollas, Mme Dutacq est ma cousine...»

Et savez-vous ce que Bob a répondu:--«Je ne vous demande pas cela,

monsieur, je vous demande si elle a un amant...» Est-ce assez ancien

régime, ce mot-là?... Ce que nous avons ri!...»

Comment traduire la mimique dont s'accompagnait ce discours et le

respect profond avec lequel la voix se faisait familière pour dire

Philippe et Bob, puis le lancer dédaigneux des noms plébéiens: Viollas,

Dutacq, et les rappels des intonations du marquis dans certains

passages? J'eus un moment de pure joie à voir mon catoblépas s'imiter

lui-même avec cette perfection, et se pavaner devant un écrivain sans

blason dans le reflet du blason des autres. Tout cela ne m'expliquait

pas encore sa visite ni l'invitation qu'il me lança subitement, lui que

je ne connaissais plus guère depuis dix ans que pour lui serrer la main

au théâtre ou échanger un coup de chapeau dans la rue.

--«A propos, êtes-vous libre ce soir?» me demanda-t-il; et, sur ma

réponse affirmative: «Voulez-vous venir dîner avec moi, au cabaret, à

huit heures? Il y aura là Toré, Saveuse, Machault, côté des hommes; et

puis Christine Anroux et Gladys, côté des femmes...»

--«Quelle Gladys?» interrogeai-je, étonné par ce nom qui me rappelait

une des plus adorables jeunes filles que j'aie rencontrées, une Anglaise

du pays de Galles avec des yeux bleu de roi, des cheveux couleur d'or et

un teint à faire paraître brunes les carnations des Rubens.

--«Quelle Gladys?...» s'écria Louis, «mais il n'y en a qu'une, notre

Gladys, la créole, celle qui a ruiné le petit Bonnivet, celle qui disait

si joliment:--«Elle marque mal, ma belle-mère, la duchesse...» Enfin,

Gladys Harvey... Je suis avec elle depuis cette année (ici, nouveau jeu

de paupières). Je l'ai soufflée à Jose *** (ici, un des beaux noms

d'Espagne), vous savez, le Jose qui avait organisé les courses de

taureaux à l'Hippodrome, et puis cet infect ministère a refusé

l'autorisation. Il disait toujours:--«Ce n'est pas du chien qu'elle a,

cette Gladys, c'est une meute...» Il vous faut sortir, mon cher, voir un

peu la vie (cette fois, le catoblépas acheva de me fasciner en me

protégeant). Ah! ce que j'en aurais de sujets de romans à vous

proposer!... Vous acceptez?...»

Et j'acceptai, pour le déplorer d'ailleurs, avec la logique étonnante

qui caractérise les écrivains, tandis que je m'acheminais vers le lieu

de notre rendez-vous, un restaurant près du cirque, deux heures plus

tard. «J'ai été vraiment trop bête,» me disais-je, «de me mettre en

habit dans cette saison!... Je ne suis pas un gentleman accompli, moi,

comme Figon, qui prétend que l'habit le repose...»

Je traversais l'esplanade des Invalides, remuant ces pensées, me

renfonçant de mon mieux dans tous mes préjugés de mauvaise humeur

bohémienne contre la vie prétendue élégante,--et distrait néanmoins par

les voitures qui filaient si lestes! C'était un de ces soirs du

commencement de l'été, à Paris, où il flotte dans l'air comme une vapeur

de plaisir. Les Parisiens et les Parisiennes qui sont demeurés en ville,

y sont demeurés pour s'amuser. Étrangers ou provinciaux, les hôtes de

hasard ne sont pas ici pour un autre motif. Cela fait, par ces

transparents crépuscules du mois de juillet, une population vraiment

heureuse. Le feuillage des arbres plutôt fanoché que fané, la brûlante

langueur de l'atmosphère, les magnificences des couchers de soleil

derrière les grêles tours du Trocadéro ou la masse imposante de l'Arc,

une sorte de nonchalance et comme de détente dans l'activité des

passants, tout contribue à cette impression d'une ville de plaisir,

particulièrement dans ce quartier à demi exotique, avec la prodigalité

de ses hôtels privés et le faste tapageur de son architecture. «Ces gens

sont tous gais...,» pensai-je en regardant les promeneurs, «essayons de

faire comme eux...» Et je m'appliquai à me représenter les convives que

j'allais rejoindre dans quelques minutes. Toré d'abord? Albert Toré, un

vieux beau plus blond que nature, très rouge, avec une espèce de sourire

de fantôme dessiné mécaniquement sur sa vieille bouche, le plus

anglomane de tous les Français. Il a ce ridicule délicieux de se croire

irrésistible, parce qu'il a été, quinze ans durant, le _fancy-man_

attitré d'une duchesse anglaise. Son culte posthume pour cette grande

dame, morte et enterrée depuis des années, se traduit par les

familiarités les plus hardies avec les femmes qu'il rencontre

aujourd'hui et qui ne sauraient évidemment repousser un homme distingué

jadis par lady ***. C'est encore un catoblépas, mais triste.--Saveuse,

le baron de Saveuse? Celui-là n'a aucun ridicule. Il est joli garçon,

quoique un peu marqué, spirituel et même instruit; mais il faudrait ne

pas savoir que son élégance vit d'expédients et que ses amis l'appellent

volontiers la Statue du Quémandeur. Combien en aura-t-il coûté à Louis

Servin de Figon pour l'avoir à sa table?--Quant à Machault, c'est un

géant qui n'a d'autre goût ici-bas que l'escrime, un gladiateur en habit

noir et en gilet blanc qui s'entraîne d'assauts en assauts et de salle

en salle. Excellent homme d'ailleurs, mais qui ne peut pas causer avec

vous cinq minutes sans que le contre de quarte apparaisse. C'est celui

que je préfère aux autres et je dînerais avec lui seul sans m'ennuyer,

car s'il est un monomane de l'épée, il faut ajouter qu'il est brave

comme cette épée elle-même et qu'il ne lui est jamais venu à l'idée de

se servir de son talent extraordinaire pour justifier une insolence.

S'il est athlète, c'est par plaisir et non par mode. Eh bien! le dîner

sera passable avec les hommes, mais les femmes?--Christine Anroux?...

Je la connais trop bien. Avec ses cheveux en bandeaux, ses yeux

candides, sa physionomie de fausse vierge, c'est le type de la fille qui

se donne des airs de femme du monde et chez laquelle on devine un fond

affreux de positivisme bourgeois. Cela sort de chez la procureuse et

vous permet à peine de dire un mot leste. A cinquante ans, Christine

aura un million et davantage, elle se sera fait épouser classiquement

par un honorable nigaud; elle jouera à la châtelaine bienfaisante

quelque part en province. Rien de plus banal qu'une pareille créature et

rien aussi à quoi les hommes résistent moins. Et Gladys sera comme

Christine. Bah! Je m'en irai aussitôt après le dîner... Et je songeais

encore: «Mais pourquoi Louis m'a-t-il invité là, à brûle-pourpoint, moi,

Claude Larcher, qui n'ai même plus pour moi la vogue de mes deux

malheureuses premières pièces et qui besogne dans les journaux, comme un

pauvre diable d'ouvrier de lettres? Est-ce qu'une femme titrée lui

aurait dit du bien de ma dernière chronique?...»

Je calomniais le pauvre garçon, comme je pus m'en convaincre dès les

premiers mots que me dit sa maîtresse, à mon entrée dans le salon du

cabaret élégant où se tenaient déjà tous les invités. J'arrivais le

dernier. Il donnait, ce petit salon que le chasseur avait désigné, en

m'y conduisant, du nom poétique de «salon des roses,» sur une terrasse

couverte autour de laquelle frémissaient des feuillages fantastiquement

éclairés par en bas. Sous les arbres du jardin du restaurant se tenait

un orchestre de tsiganes qui jouaient des airs de leur pays, avec ce

mélange de langueur et de frénésie qui fait de cette musique la plus

lassante mais aussi la plus énervante de toutes. La lumière des bougies

luttait dans la pièce contre le dernier reste de jour qui traînait dans

le crépuscule. Les chandeliers et le lustre où brûlaient ces bougies se

perdaient dans un enguirlandement de fleurs. D'autres fleurs paraient la

table. Elles révélaient le goût de Saveuse dont le regard inquisiteur

surveillait involontairement chaque détail. A voir la correction des

hommes et la toilette des deux femmes, Christine tout en bleu, Gladys

tout en blanc, il était impossible de se croire sur les terres ouvertes

du demi-monde. Des perles admirables se tordaient autour de leur cou,

elles étaient à demi décolletées, avec un air délicieusement

aristocratique, et la beauté jeune dans un décor de raffinement aura

toujours pour mes nerfs d'artiste plébéien un attrait si puissant que

je cessai du coup de philosopher et de regretter ma complaisance devant

l'invitation improvisée du sire de Figon, d'autant plus qu'à peine

présenté, Gladys me dit avec un léger accent anglais et du bout de ses

dents, qu'elle a charmantes:

--«Votre ami vous a-t-il raconté que je lui demande de me faire dîner

avec vous depuis au moins six mois? Et cela a failli manquer. Il ne vous

a su à Paris que ce matin, mais il a fallu qu'il allât chez vous

aujourd'hui même. Si vous n'aviez pas été libre, j'en aurais eu une

vraie peine...»

J'en appelle à de plus sages. Qui n'eût été heureux d'être interpellé

ainsi par une créature du plus caressant aspect? Gladys est grande. Ses

bras nus,--elle portait sur le droit et tout près de l'épaule un noeud

de velours noir,--sont d'un admirable modelé. Sa taille est fine sans

être trop mince, son corsage laisse deviner un buste de jeune fille,

quoiqu'elle soit toute voisine de sa trentième année; comme à la manière

dont sa robe tombe, sans tournure, on reconnaît la femme souple et

agile, la joueuse de _tennis_ qu'elle est restée, célèbre parmi les

paumiers. Ses rivales les plus jalouses lui accordent une élégance

accomplie dans l'art de porter la toilette. Ses mains souples et menues

révèlent son origine créole. Elles étaient gantées de suède en ce

moment, ces petites mains, et remuaient un éventail de plumes sombres

d'où s'échappait un vague et doux parfum. Cette origine créole est aussi

reconnaissable à toutes sortes de traits d'une grâce très personnelle.

La bouche est un peu forte. Les yeux noirs, aussitôt qu'ils s'animent,

s'ouvrent un peu trop. «Ils sont fendus en amande,» dit Gladys en riant,

«mais c'est dans l'autre sens!...» L'expression de ces yeux, tour à tour

étonnés et tristes, futés et romanesques, la palpitation rapide des

narines, le frémissement du sourire, donnent à ce visage une mobilité de

physionomie qui dénonce la femme de fantaisie et de passion. Il semble

qu'il y ait de la courtisane du XVIIIe siècle dans Gladys, et pas

trop de la fille férocement calculatrice de notre âge positiviste et

brutal. Ce soir-là, elle portait une robe blanche attachée d'un saphir à

la naissance de la gorge. Dans ses cheveux châtains à reflets blonds

tremblait un noeud de rubans rouges. En me parlant, j'avais vu ses

joues délicates se roser, l'éventail s'agiter entre ses doigts. J'eus un

mouvement de fatuité dont je fus bientôt puni, mais qui me fit prendre

place à côté d'elle avec un très vif plaisir, quand Figon donna le

signal de nous mettre à table avec la cérémonie qu'il apporte aux

moindres fonctions de sa carrière d'élégant. Que c'est étrange de faire

une fonction de ce qui devrait être un plaisir, et de s'amuser par

métier!

--«Voyons le menu,» disait Machault gaiement, tandis que les chaises

achevaient de se ranger, les serviettes de se déplier et que

s'établissait l'espèce de silence dont s'accompagne tout début de repas.

«J'ai deux assauts dans le bras...» Et il fit saillir les muscles de son

biceps sous le mince lasting de son habit d'été. «Ah! j'ai tiré avec un

gaucher de régiment... Ce que j'ai eu de mal!... Cristi! Je voudrais

bien trouver le fleuret qui touche tout seul...» Il rit très haut de sa

plaisanterie, puis consultant le menu: «A la bonne heure! Voilà un dîner

qui a du bon sens.» Et il détailla les plats à voix haute. «On pourra

manger. Mes compliments, Figon...»

--«Faites-les au maître,» dit Figon en montrant Saveuse.

--«Mon Dieu!» répondit ce dernier, «c'est si simple! Il s'agit, dans ces

mois-ci, de trouver des animaux dont la chair ne soit pas tourmentée

par l'amour... Le boeuf, il ne l'est plus... Le dindonneau, il ne

l'est pas encore... C'est la base de ce menu, et pour le reste, il

suffit d'un peu d'idée et de venir en causer soi-même avec le chef...»

--«En aurais-tu à me recommander?» interrompit Christine, «si je me

marie, il m'en faudra un...»

--«Bon,» fit Gladys en se penchant vers moi, «elle va vous raconter

qu'un prince lui a demandé sa main et qu'elle hésite!... Et de

l'autre...,» ajouta-t-elle en me montrant d'un clignement Toré qui,

placé à sa droite, grimaçait sataniquement, «le vieux me fait le

genou... Il pense à sa duchesse. _You are a very jolly fellow..._,»

cria-t-elle à l'anglomane en lui donnant un coup d'éventail, «mais

chasse gardée!...»

Puis, après quelques minutes où la conversation s'était faite générale:

«Vous connaissez Jacques Molan, m'a raconté Louis?...» interrogea-t-elle.

--«Je l'ai beaucoup connu autrefois,» repris-je, «il m'a même dédié son

premier roman.»

--«Je sais,» fit-elle, «_Coeur brisé!_... Ah! que j'ai aimé ce

livre!...»

Ses yeux devinrent profonds et songeurs. Il y eut un silence entre nous.

Je ne serais pas digne du nom d'homme de lettres si je n'avais pas

éprouvé, ne fût-ce qu'une seconde, la petite impression de contrariété

du Trissotin qui entend louer un Vadius. Quoique nous ne nous voyions

plus, Jacques Molan et moi, depuis des années, qu'en passant et sans

jamais causer de rien d'intime, j'ai gardé un souvenir de sympathie à

cet ancien ami. Je goûte son talent, bien que sa manière douloureuse,

toute en raffinements et en complications, ne me satisfasse guère,

aujourd'hui que j'ai renoncé à ce que nous appelions ensemble les

névroses des adjectifs. Je suis prêt à écrire dix articles pour

démontrer que Jacques excelle à entremêler la finesse de l'étude de

moeurs faite d'après nature à la sensibilité la plus fine. Oui, je

ferais son éloge de tout coeur, et sans rien trahir de mon secret

jugement sur les défauts de cette nature. A l'heure présente, Jacques

est devenu le plus sec et le plus menteur des hommes. Il ramène cette

sensibilité comme les gens chauves ramènent leurs cheveux. Le besoin de

l'argent et celui du tapage sont les deux seules passions demeurées

sincères chez cet artiste, épuisé de succès comme d'autres le sont de

misères et de désastres. Il y a dans toutes les pages sorties de la

plume de ce romancier sentimental un fond de cabotinage qui me gâte tous

ses effets de style, et une mièvrerie qui répugne à toutes les virilités

donc je suis épris maintenant. Le malheur est que cette lucidité sur les

défauts de Jacques s'accompagne chez moi d'une espèce de mécontentement

qu'il ait tant réussi,--dont j'ai un peu honte. Que ce soit mon excuse

pour n'avoir pas accueilli avec plaisir l'enthousiasme de ma jolie

voisine. Enfin, puisque j'ai eu le bon goût de me taire!...

Je la regardais rêver maintenant. La musique des tsiganes montait, plus

enivrante à mesure que les musiciens s'enivraient eux-mêmes en jouant.

La nuit était tout à fait venue et les feuillages des arbres se

découpaient sur un ciel noir où perçaient les étoiles. Les convives

bavardaient gaiement et Saveuse commençait de raconter que le matin même

il avait rencontré, dans les couloirs d'un grand hôtel meublé, une

certaine Mme de Forget. Je suis demeuré naïf sur ce point. Je

continue à ne pas comprendre la facilité avec laquelle certains viveurs

à Paris déshonorent une femme dont ils ont surpris le secret. L'habitude

aidant, j'espère m'y faire.

Et Saveuse parlait: «...Voilà qui est piquant,» me dis-je, «et si

j'avais mis la main sur un paquet?... Elle, une sainte, et qui ne veut

pas me recevoir, sous le prétexte que je ne respecte pas les femmes?...

Elle ne m'avait pas vu. Je grimpe l'escalier derrière elle, je la vois

disparaître derrière une porte sans même frapper; je regarde le numéro,

je descends et je vais consulter la liste des voyageurs affichée en bas.

Aucune mention dudit numéro, bien entendu. Ma curiosité fut si fort

piquée que j'attendis là cinq gros quarts d'heure d'horloge, à la porte

de l'hôtel. Au bout de ce temps, elle reparaît. Je la salue avec un

respect! Elle me salue avec une dignité!... Mais, dix minutes plus tard,

qui voyais-je déboucher par cette porte d'hôtel?... Devinez...

Laurent!... qui a la sottise de rougir comme un collégien et de me

raconter, là, tout de suite, sans que je le lui demande, qu'il est venu

rendre visite à des parents de province... Et, pour couronner le tout,

ce grand niais de Moraines qui me dit au cercle, comme on venait de

prononcer le nom de la Forget:--«Savez-vous que cette pauvre jeune femme

a encore passé deux heures aujourd'hui dans un hôpital? Elle se tuera à

soigner les malades!...»

--«Je les reconnais bien là, vos femmes du monde...,» dit Christine.

--«Et moi, les hommes du monde,» fit Machault en montrant Saveuse avec

un air d'entier mépris qui me réconcilia pour toujours avec le brave

escrimeur. L'intonation avait été si insolente qu'il y eut un froid.

Saveuse sourit comme s'il n'avait rien entendu, et tout à coup Gladys,

qui avait été «dans la lune,» comme le lui dit Figon, se tourna vers moi

de nouveau et me demanda:

--«Quel homme est-ce au juste que Jacques Molan?»

--«Bon,» s'écria Christine, «Gladys qui parle littérature!... Larcher,

demandez-lui de vous montrer sa jarretière. Elle y fait broder comme

devise le titre du dernier roman dont elle s'est toquée... Est-ce vrai,

Gladys?...»

--«Parfaitement vrai,» dit cette dernière en riant. «Vous voyez,»

ajouta-t-elle en s'adressant à moi, «que si jamais vous voulez peindre

le demi-monde, il ne faudra pas me prendre comme modèle... Je suis une

trop mauvaise cocotte... Que voulez-vous? Voilà à quoi je pense au lieu

de chercher des vieillards à plumer ou de petits jeunes gens...» Et

s'adressant à Christine:--«Qu'a-t-on fait à la Bourse aujourd'hui?...»

Christine haussa les épaules en souriant d'un mauvais sourire.

--«Oui, quel homme est-ce que Jacques Molan?» insista Gladys.

--«Demandez-moi plutôt quel homme c'était,» répondis-je. «Depuis deux

ans je ne l'ai pas vu cinq fois...»

--«On change si peu,» fit-elle avec un gentil hochement de sa tête.

«Regardez Toré.»

Le vieux maniaque entendit son nom et cligna de l'oeil. Le fait est

qu'en ce moment, la lumière jouait sur sa teinture blonde et que

l'espèce d'éclat flave de ses cheveux rendait irrésistiblement comiques

les laideurs de son masque vieilli. Tout luisait en lui d'un éclat

grotesque: son teint allumé par les libations auxquelles il se livrait

sans rien faire que prononcer un monosyllabe de temps à autre, sa lèvre

mouillée, le plastron de sa chemise et le revers de satin de son habit.

La conversation avait repris son cours. Saveuse racontait une nouvelle

histoire en surveillant du regard Machault qui s'entonnait du champagne,

et, par moments, riait très haut. Figon baissait et relevait ses

paupières, suivant l'occurrence, avec le sérieux qui le rend si comique.

Christine écoutait Saveuse et piquait de-ci de-là une interruption. Moi,

tout en débitant sur mon ancien camarade de bohème des phrases

d'article, j'admirais comme Gladys me posait par instants des questions

qui témoignaient d'une lecture assidue des romans de Jacques: _Coeur

brisé_, _Anciennes Amours_, _Blanche comme un lys_, _Martyre intime_.

Elle savait par coeur ces oeuvres aussi maniérées que leur titre.

Cette fois, mon envie n'eut pas de bornes. Évidemment cette fille était

devenue amoureuse folle de l'écrivain à travers ses livres, et elle ne

m'avait fait inviter par Figon que pour me demander sans doute de lui

ménager un rendez-vous avec l'objet de son culte. Je n'en doutai plus

lorsque au dessert elle posa sa serviette devant elle et dit:

--«Ah! que j'ai chaud!... Monsieur Larcher, voulez-vous me tenir

compagnie un petit quart d'heure sur la terrasse?... Ah!» fit-elle,

quand nous fûmes accoudés sur la balustrade parmi les feuillages, et

tandis que le rire de nos compagnons abandonnés nous arrivait à travers

les fenêtres, «quelle vie! Et qu'ils sont bêtes!... J'ai un de mes

petits amis qui m'appelle toujours: Sa pauvre Beauté... Beauté, je ne

dis pas, mais pauvre, ah! que c'est vrai!»

Elle prit une rose qu'elle avait piquée à son corsage au commencement du

dîner et se mit à en mordre les pétales avec colère, en fronçant le

sourcil. Au-dessous de nous, les tables, dont nous apercevions les

blanches nappes à travers la verdure, retentissaient d'un bruit de

fourchettes et de couteaux. Les tsiganes continuaient de jouer, et

Gladys, après avoir jeté la rose défeuillée à terre, reprit en

s'éventant doucement:

--«Je vous ai dit que j'étais une si mauvaise cocotte et voilà que je

vous parle comme au premier acte de la _Dame_!... Est-ce assez peu dans

la note, une femme habillée par Laferrière, dont les journaux parlent en

l'appelant la belle Gladys, qui va au Bois avec des chevaux à elle, à

qui l'on vient de payer ses dernières dettes et qui se plaint...? Et

tout cela parce que j'ai pensé à mon histoire avec Jacques Molan... Ne

me regardez pas en ayant l'air de me dire: Mais alors pourquoi me

demandiez-vous quel homme c'est...? Toute cette histoire s'est passée

là...,» elle se toucha le front avec la pointe de son éventail, «et là,»

et elle mit ce même éventail contre son coeur!... «Je ne l'ai jamais

vu, je ne lui ai jamais parlé, je ne lui ai jamais écrit... et pourtant

c'est tout un petit roman... Voulez-vous que je vous le conte?...»

demanda-t-elle en me coulant un regard de côté. Il était un peu trop

visible que tout dans cette partie fine avait été organisé en vue de ce

mot-là, depuis l'invitation de Figon jusqu'à l'appel sur la terrasse.

Mais ce qui me fit lui pardonner la ruse de cette petite mise en scène,

c'est qu'elle en avait un peu honte et aussi qu'elle me l'avoua

ingénument.

--«Oui,» dit-elle comme répondant à ma pensée, «quand j'ai désiré vous

voir, c'était un peu pour cela, mais si je vous avais trouvé moqueur,

vous n'auriez rien su... Que voulez-vous? Je sens que vous êtes bon et

que nous serons amis...»

J'étouffai un soupir sous prétexte de lancer une bouffée du cigare que

je fumais. Ce n'était pas tout à fait le rôle auquel je m'étais préparé

que celui de confident. Mais le naturel de cette fille, l'espèce de

poésie qui se dégageait d'elle dans ce milieu si contraire à toute

poésie, l'originalité de cette confession sentimentale dans ce décor,

avec ces viveurs à côté, cette nuit douce, le bruit des dîners et des

voitures mêlé à la musique des tsiganes, tout contribuait à me rendre

aimables ces quelques minutes, et ce fut de bonne foi que je pris la

petite main de Gladys et que je la lui serrai en lui disant:

--«Moi aussi, je crois que nous serons amis... Dites votre roman et

n'ayez pas peur. Je ne me suis jamais moqué que de moi-même...»

* * * * *

--«J'avais vingt ans...,» commença Gladys après s'être recueillie. Je

redoutai ce début, comme celui d'un récit appris par coeur; mais non.

Tout de suite, je vis que ses souvenirs affluaient en foule et la

troublaient. Elle les avait devant elle et non plus moi, et elle

continuait: «J'avais vingt ans, il y a des jours et des jours de cela...

Ne me faites pas de compliments, beaucoup de jours. Comptez onze fois

trois cent soixante-cinq... Je vivais à Paris et j'étais sage, très

sage... J'habitais avec ma soeur aînée Mabel. C'est depuis qu'elle est

morte que je suis devenue ce que je suis... Comment nous étions venues à

Paris, toutes deux seules, malheureuses petites créoles, presque de

petites négresses blanches, ça, c'est un autre roman, celui de ma vie...

Mon père était un ingénieur anglais qui avait fini par aller chercher

fortune au Chili; là, il avait rencontré ma mère, une octavonne... Vous

voyez qu'il n'y a pas beaucoup de sang noir sous ces ongles,» et elle

les fit briller à la lumière de mon cigare comme des chatons de bague,

«mais il y en a tout de même.--Après des hauts et des bas, nous avions

tout perdu. Nos parents étaient morts et nous étions ici pour recouvrer

une créance sur le Gouvernement français... Mon père avait travaillé

pour vous aussi. Pauvre père! A-t-il eu du mal dans sa vie et pour que

sa fille préférée fût la Gladys qui vous raconte toute cette

histoire!... Enfin, nous vivions comme je vous ai dit, Mabel et moi, et

nous n'avions pas un sou, pas ça,» insista-t-elle en faisant craquer son

ongle contre une de ses dents dont la nacre brilla entre ses lèvres

fraîches. «Toutes nos misérables ressources avaient été mangées. La

créance? Chimère, et nous vivions... Comment?... Aujourd'hui que je

dépense soixante mille francs par an, rien que pour ces chiffons...,» et

elle battit ses jupes souples de sa main et avança son pied, «je me

demande comment nous ne sommes pas mortes de faim, de froid, de

dénûment. Pensez donc, Mabel avait trouvé une place d'aide à la vente

dans un bureau de tabac, sur les boulevards. Elle n'avait pas voulu que

je l'acceptasse.--«Non, tu es trop jolie,» m'avait-elle dit, et je

tenais le ménage. Ne le dites pas à Figon,» ajouta-t-elle en riant, «il

me diminuerait s'il savait que ces mains,» et elle les montra encore,

«ont fait la cuisine chez nous pendant deux ans... Nous occupions trois

petites chambres dans une impasse derrière Saint-Philippe-du-Roule. Et

je travaillais aussi, à quoi? A ces petits ouvrages de femmes que l'on

peut faire sans avoir appris de métier: j'ai brodé, j'ai bâti des robes

de poupée, j'ai assorti des perles, j'ai donné quelques leçons

d'anglais, et aussi fait des traductions de romans, moi, Gladys

Harvey!...» Elle prononça ces mots comme Louis XIV disait: Moi, le

Roi!... «Et à travers tout cela, j'avais le temps de me parer. Je n'ai

jamais été aussi jolie qu'alors, avec une certaine robe que j'avais

coupée et cousue moi-même; je la vois encore, toute bleue, et qui fut

perdue en une fois, parce que je l'avais mise pour sortir, par une

après-midi de dimanche, au printemps. La pluie nous prit en plein bois

de Boulogne et nous n'avions pas sur nous, Mabel et moi, de quoi

seulement entrer à l'abri dans un des cafés qui se trouvent de ce

côté-là. Quand je passe dans mon coupé le long de cette allée, et que

je me souviens de mon désespoir, croyez-vous que je regrette cette bonne

misère et nos dîners en tête-à-tête, ces dimanches? Une semaine sur

deux, Mabel avait un jour de congé, et c'était alors, dans notre petite

salle à manger, une fête à ravir nos bons anges:--deux chaises de

paille, une table de bois blanc que nous couvrions d'une serviette, et

nous restions des heures à causer longuement, doucement, à nous sentir

si près l'une de l'autre, dans cette grande ville dont nous entendions

la rumeur qui nous rappelait le bruit de la mer, là-bas,--pouvions-nous

dire dans notre pays, puisqu'il ne nous y restait plus rien, rien que de

si tristes souvenirs?

Pastels: dix portraits de femmes · 第 1 / 14 段