L'_Eglé_ eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui
sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.
La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les
voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve
une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui
s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine
contre les coquilles à trois-mâts.
Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte
livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent,
les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des
voix qui dirent: _Voilà un grain!_
Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!
C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la
bataille des vagues et des hommes.
C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent,
et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques,
ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne
sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.
Le pont de l'_Eglé_, balayé par le vent et argenté par l'écume des
vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.
Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.
La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.
Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient
Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'_Être suprême_
dans une loi insérée au _Moniteur;_ eh bien! ces philosophes, réunis
dans le club flottant de l'_Eglé_, priaient Dieu comme les autres, et ne
s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe
siècle n'aient pas navigué.
Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue
Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à
Saint-Cloud.
Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits.
L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les
vaisseaux et les marins.
L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut
que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener
dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la
terre se promener sur lui.
Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers
et tièdes, des flots cléments, des régions sereines.
C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur
énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de
langueur au fond des abîmes.
L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le
soleil.
Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'_Eglé_ ne se montra
point sur le pont.
Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.
Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de
Maurice.
Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois,
l'_Eglé_, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues,
avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut
coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.
Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé
par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les
étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité
inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.
L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses
nuits.
Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes,
nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.
Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de
déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.
En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change
pour aller juger les pâles humains.
Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés
au-dessous de zéro.
Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils
contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée
spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur,
d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques
de Dieu.
La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir
soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des
trésors d'extases.
Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des
mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui
s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.
Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques,
acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains.
Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes
merveilles.
Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres
altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies
intérieures et ses beaux rêves de long avenir.
Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme
l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.
Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la
création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et
de la mer.
Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de
ravissement.
Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait
à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en
attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les
réveiller comme un officieux ami.
Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il
n'avait pu reconnaître la veille.
Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux
voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient
bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de
la rue Mesnars.
--Pauvre femme!--dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire
un rêve bizarre...
--Comme tous les rêves, dit Alcibiade.
--Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la
corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme
ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie
ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de
fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La
voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées
dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je
m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan.
Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la
durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et
disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée
lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension.
J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages
d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec
tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis
elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un
cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.
--Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce
matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle
Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle
prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur... Voyons, parlez-moi avec
franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?
--Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?
--Hélas! non, mon cher Maurice... Je crois que vous avez étudié
profondément _le Contrat social_, la théorie d'Anacharsis Clootz et la
Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de
l'amour... On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour
elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour
notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses
qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes
pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but
honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser
la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait
tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue
Mesnars?
--J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait
Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a
pas deux manières d'aimer.
--C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous
voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au
moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content
de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne
pourrait vous accorder.
--Quelle récompense?--demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses
grands yeux noirs.
--Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme... Avez-vous un
frère ou une soeur?
--Non, dit tristement Maurice.
--Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce
navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une
soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous
croiriez-vous récompensé?
--Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me
parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans
condition.
--Lucrèce est votre premier amour?
--Oui.
--Vous n'avez jamais aimé d'autre femme?
--Jamais... Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen
Alcibiade?
--Mais oui, assez souvent même.
--Quand on est veuf?
--Avant.
--À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?
--Au parti du genre humain.
--Alcibiade, vous calomniez!
--Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne... Enfin,
dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce
Dorio?
--C'est une femme digne de respect.
--Ah!
--Comment, ah!
--C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un
homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent
s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela
décourage et empêche le retour à la vertu.
--J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec,
--Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne
faites aucune allusion...
--Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de
la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes
dans l'eau.
--Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la
franchise, et surtout de la clarté... Si j'étais sur le point d'épouser
Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à
votre amitié, que me répondriez-vous?
--Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.
--Et pourquoi?
--Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le
mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que
nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a
conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour
s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.
--Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec
un art diabolique... Voici la dernière que je vous fais: Vous
connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le
rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?
--Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une
déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas
un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans
sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état
olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous,
mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les
compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des
coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir
de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue
d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de
pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de
vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés
contre votre repos de mari.
Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa
main, et parut absorbé dans ses réflexions.
--Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme
pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous
m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les
habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en
faisant la part de leur exagération... Au reste, que suis-je en ce
moment?... un malheureux! un déporté! un vagabond!... Est-ce bien le
moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi?
--Voilà de la sagesse! dit Alcibiade... Voilà les bonnes réflexions
qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage
qu'on laisse sur la terre... Et maintenant, je vous ai promis une
récompense, et je tiendrai ma parole... Maurice, la santé vous est
revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je
leur enseignerai une destination... Maurice, votre père est vivant, et
vous le verrez!
En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux,
son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne
saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.
Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer
l'allégresse qui éclatait dans son coeur.
--Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai
votre père. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne
ment pas, quand une frêle planche vous sépare de l'abîme de l'Océan. Ce
que je vous dis est donc la vérité. Pas un mot de plus. Descendez à
votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernière nuit.
Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mât, regardait,
avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses
gestes et de ses mouvements.
C'était un père qui se _réjouissait de son fils_, comme la mère dont
parle le Livre Saint [6].
[Note 6: _Matrem filiorum lætantem_.]
Mer calme, coeur agité.