La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette était
inévitable, comme on le pense bien.
Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupéfaction sans pareille,
comme si deux morts se retrouvaient vivants.
Les demandes et les réponses se croisèrent entre leurs bouches avec une
vivacité qui n'attendait jamais les dernières syllabes.
Louise mit pourtant plus de lenteur à expliquer sa trop mystérieuse
présence à bord de ce navire.
Il est vrai que la candeur de Maurice était toujours prête à
s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de
Louise leurs plus scabreuses difficultés.
Au reste, Alcibiade, qui avait prévu cette rencontre, avait aussi dicté
à Louise un rôle qui sauvait la délicatesse de la jeune femme, sans trop
s'éloigner de la vérité.
Louise dit à Maurice que, dégoûtée de la vie depuis ses derniers
malheurs, elle avait accepté les secours d'un parent, et qu'elle allait
dans quelque colonie anglaise, où elle espérait vivre du travail de ses
mains.
Cette rencontre portait avec elle son péril.
Maurice avait voué depuis longtemps à Louise une affection fraternelle,
et, sans doute, il se refusait à l'idée d'élever ce doux sentiment à la
hauteur de l'amour.
D'ailleurs, Louise était dans cette phase du veuvage où l'austère robe
de deuil semble exclure toute profane affection.
Maurice se sentait donc à l'aise à côté d'une femme qu'il regardait plus
que jamais comme sa soeur.
La rencontre se réduisait au bénéfice d'une liaison intime, mais chaste,
commencée dans une mansarde et continuée sur le pont d'un navire.
C'était un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une
longue traversée, à la plus grande satisfaction de tous deux.
Cette réflexion fut faite simultanément par Louise et Maurice, tant elle
était naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet.
Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil,
au lever des étoiles, au spectacle de l'Océan, aux manoeuvres du
vaisseau, associer enfin leur amitié mutuelle dans toutes les peines et
toutes les joies que cette vie maritime leur promettait à tous deux.
Quel charme dans ce rêve qui, chaque jour, devait s'épanouir en
consolante réalité!
Sidore Brémond et Alcibiade assistèrent de loin à cette première
entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en réjouirent, en songeant
qu'il y avait là une diversion heureuse dont le résultat, quel qu'il
fût, devait amener la guérison morale de notre jeune déporté.
Aussi le père et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur
absence, et de toute autre manière, tous les développements de cette
chaste union, de cette fraternelle amitié.
Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que
Maurice, hasardèrent sur le dénouement une opinion qu'auraient partagée
beaucoup d'hommes expérimentés.
L'_Églé_ passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait à
l'immobilité.
Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le
souffle était mort.
Les longues flammes pendaient le long des mâts comme des peaux de
serpents exposées au soleil par un naturaliste.
Le pavillon tombait lourdement de la poupe et traînait sa frange dans
l'eau.
La mer ressemblait à une plaine de saphir toute coupée de lames d'or.
C'était comme un désert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours
à voir passer les étincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil.
Une rosée de lumière flottait dans l'air et couronnait d'une auréole la
cime des mâts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides.
Cependant une fraîcheur suave montait de la mer au pont du vaisseau,
comme l'éventail agité devant la face d'un émir.
Les matelots, dispensés du travail par la léthargie de l'Océan,
dormaient sous les tentes avec une volupté qui se laissait lire sur
leurs visages, et leurs lèvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine
exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre
deux horizons embrasés.
Louise avait adopté une place à l'écart, sur le pont, où elle
s'occupait, par contenance, d'un travail à l'aiguille qui lui permettait
de se livrer à toutes les distractions.
Sa toilette de bord brillait par une négligence adorable; cependant, par
une coquetterie si naturelle qu'elle était innocente, aucun des charmes
de la jeune femme n'était perdu pour le plaisir des yeux.
La robe de serge noire s'échancrait très-bas, au dessous de la racine du
col; les manches absentes laissaient à découvert deux bras charmants,
dont l'éblouissante nudité trouvait son excuse dans les ardeurs
intolérables du tropique; il était facile de voir que, toujours à cause
du climat équinoxial, la jeune femme avait réduit son ajustement à sa
plus indispensable simplicité; la robe accusait la beauté du corps, sans
aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutôt ne se voit
point, dans les pays septentrionaux, où la rigueur du climat accumule
les étoffes intérieures avec une menteuse profusion.
Au centre de ce foyer d'atmosphère lumineuse et flottante, aucun rayon
n'était plus éblouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de
l'équateur n'était pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux.
Partout cette merveille de beauté gracieuse aurait commandé l'adoration;
mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et
sous l'obsession de ce démon du midi qui brûle le corps et l'âme, la
beauté de Louise était un écueil plus terrible que le roc à fleur d'eau,
relevé par Davis sur ces mêmes parages de l'équateur.
Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant,
il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le
doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir
de ses lèvres, comme un mensonge.
Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise
sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme:
--Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos
cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail.
--Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus
le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un
peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.
--Quelle crainte?
--Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il
pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre,
dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver
jusqu'à nous.
--Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela!
--Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous
serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer.
--Je ne demande pas, mieux,--dit Maurice en souriant,--jamais je n'ai
connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul
endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici,
entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce
que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des
haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle
l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la
veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr
qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle
jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais
je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.
--Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester
ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que
les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent
quand ils se sont reposés?
--Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prêt à signer
un bail perpétuel. J'ai pris à bord de si douces habitudes, que mon coeur
se déchirera quand il faudra les quitter.
--Quelles habitudes?--demanda Louise avec une naïveté qui commençait à
se faire fausse.
--Mais il me semble que vous les connaissez,--dit Maurice avec une voix
qui commençait à se faire émue;--je passe toutes mes journées auprès de
vous, et je n'ai même jamais donné un regard à ces oiseaux de passage
dont vous venez de me parler.
--Citoyen Maurice,--dit Louise en souriant,--regardez là-haut... le vent
monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer.
Votre désir ne sera pas exaucé. Je sens que nous marchons. Voyez comme
l'eau change de couleur... Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui
nous fait ses adieux... Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil
aujourd'hui?
--Non.
--Quel non sec!... et pourquoi, citoyen Maurice?
--Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les
passagères descendent à l'entrepont quand la nuit est venue... Si, au
moins, il y avait ici, comme partout, un long crépuscule; mais la nuit
tombe lourdement sur la ligne de l'équateur avec le dernier rayon du
jour.
--Y a-t-il une raison pour cela?--demanda Louise en feignant de n'avoir
pas saisi le côté mystérieux de la colère de Maurice contre la nuit.
--La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phénomènes,
et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crépuscule sous
l'équateur, elle a prouvé qu'il ne devait peint y en avoir.
--Voilà la nuit! dit Louise en se levant avec vivacité.
--Vous descendez, Louise?
--Il le faut bien... toutes les passagères ont déjà disparu... Adieu,
citoyen Maurice, à demain.
--Adieu, Louise... maintenant je vais regarder les étoiles, puisque je
n'ai plus rien à regarder sur le pont.
Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il
avait prise après le départ de la jeune femme; une main tomba sur son
épaule; il se retourna et vit Alcibiade, habillé de blanc de la tête aux
pieds, comme un planteur.
--J'ai travaillé tout le jour dans ma cabine--dit Alcibiade avec un
sérieux forcé--et je viens respirer aux étoiles un instant avec vous.
--C'est vrai!--dit Maurice avec embarras--je ne vous ai pas rencontré
une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous?
--Oh! d'une bagatelle... d'un mémoire que je veux envoyer à l'Académie
des sciences.
--Un mémoire sur quoi?
--Sur le phénomène de l'eau de l'Océan, dans les régions de l'équateur.
--Vous avez remarqué un phénomène? demanda naïvement Maurice.
--Oui, et depuis trois jours ce phénomène m'absorbe. J'ai découvert que
l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne
marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni
sel. J'en ai causé avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre,
lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le
laboratoire de chimie, et que nous soumettrions à une analyse minutieuse
dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister à cette expérience,
Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire
quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat.
--Mais,--dit Maurice, toujours plus embarrassé,--je suis très-ignorant
de ces choses-là... Je ne vous serai pas d'une grande utilité... Ennui
pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire.
--Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commencé, il faut que
j'aille jusqu'au bout. J'aurai terminé mon mémoire après-demain, et
ensuite... ensuite--ajouta-t-il d'un air épanoui et en se frottant les
mains,--je me livrerai à un amusement pour me récompenser de mon
travail.
--Ceci est plus acceptable, dit Maurice.
--Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose où je refuse
un associé.
--Laissez-moi réfléchir, citoyen Alcibiade.
--Épargnez-vous la peine de réfléchir sous l'équateur, il fait trop
chaud. Je vais vous dire la chose... Maurice, laissez-moi vous dire deux
mots, bien bas à l'oreille... J'ai découvert au fond de mon coeur, le
premier germe d'une passion.
--Dans quel genre?
--Genre féminin! belle demande! connaît-on une autre passion, à mon âge,
et sur le domaine de Vénus Aphrodite, pour parler encore un peu la
langue du Directoire défunt...
--Vous avez un amour à bord?--dit Maurice, avec une émotion qu'il ne
s'expliquait pas bien.
--Oui.
Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le
roulis l'eussent pris à l'improviste, après le calme plat.
--Ah! vous aimez une femme du bord!--dit-il en riant faux.
--Que voulez-vous,--poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un
marquis de comédie,--il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie
de garçon! La révolution m'a forcé d'être une antithèse vivante,
j'accepte mon destin. Je suis né gentilhomme et la République m'a fait
roturier; je suis né riche et la banqueroute m'a ruiné; je suis né
Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis né célibataire,
il faut que l'amour me fasse mari.
--Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agité.
--À l'arrondissement de Madagascar, c'est décidé. Ce sera un antithèse
de plus. Je ne suis pas veuf, et j'épouse une veuve.
--Une veuve!--répéta Maurice comme un écho sépulcral;--il y a donc des
veuves ici?
--Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je
veux épouser! mais une blanche blonde, une Européenne charmante comme la
douceur, belle comme la grâce, divine comme la volupté. Je vous dirai
son nom demain. Adieu; je vais travailler à mon mémoire sur la nature
des eaux de l'Océan équinoxial.
Maurice, foudroyé de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, où il
resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'_Églé_.