X.

Nos jeunes passagères s'étaient assises sur une longue banquette du

côté de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile,

_elles regardaient la mer en pleurant_ [5].

[Note 5: _Pontum adspectabant flentes_.]

Une d'elles, placée à l'écart sur un amas de toiles et de câbles, ne

pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient à deux sources taries qui

n'ont plus rien à donner; ils avaient la teinte de l'épuisement.

Cette pauvre créature ne rencontrait aucune distraction dans un

spectacle si nouveau pour elle.

Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abîme.

Dans les chants des matelots délivrés de la terre.

Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages,

des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de

beaux auspices, entre le double azur de l'Océan et du ciel.

Notre jeune passager Alcibiade s'arrêta respectueusement à quelques pas

de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqués

de ceux qui les reçoivent.

--Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?

--Un peu mieux... merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui

venait de la source des larmes.

--Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici

pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des

hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien

à connaître dans le malheur, que la guérison.

--Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des

insultes... Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir?

--Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens.

Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin

votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais

soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la

rue de Rohan.

--Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent

de mélancolie mortelle.

--Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement

les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs

préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera

pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un

rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car

l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons

assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous

ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade

dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut

pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur

Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et

pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au

bord du tombeau pour ne pas y descendre.... Ne rougissez pas de ce que

vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on

est jeune!... Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier

homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours

de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui

fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre

métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien

d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il

a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas

voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de

votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie

et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous

relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans

un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde

et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le

bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre

convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain.

Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune

bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui

partent de l'âme.

Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet

entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'_Églé_.

Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen

Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces

terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les

intelligences et à tous les dévouements.

Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois,

ce que l'histoire a oublié.

L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui.

En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une

de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.

Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient

descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le

Palais-de-Justice.

Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs

souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la

cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse,

ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police

leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot

infernal de la rue Saint-Nicaise.

Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse

vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les

brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un

vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de

l'Équateur.

Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se

reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des

regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les

flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre

nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.

Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent

du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les

déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui

semblait n'exister que pour eux.

Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les

purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs

corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation

politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient

s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur

désignait comme le doigt du géant des mers.

Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est

celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan.

Les hommes, qui sont toujours prêts à s'égorger dans une bataille civile

sur les deux côtés du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec

des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon

du même pays, dans les solitudes de la mer.

Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance

de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et

se partagent leur pain et leur manteau.

Le communisme, inventé par saint Martin, a toujours fleuri à l'ombre des

mâts et des voiles; c'est la religion des marins.

On la retrouverait dans les villes, si les maisons étaient des

vaisseaux.

Le navire marchand, l'_Actéon_, parti de Cayenne et faisant voile pour

Rochefort, rencontra l'_Églé_ en pleine mer, et lui fit des signaux de

détresse.

Les deux vaisseaux se rapprochèrent, et l'_Eglé_, qui avait tout, fit

d'abondantes largesses à l'_Actéon_ qui n'avait rien.

On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des

nouvelles de Cayenne et de Paris.

On se rendit des visites à l'aide d'embarcations croisées, et quoique

les passagers de l'_Églé_ eussent quitté la France depuis fort peu de

temps, beaucoup d'entre eux écrivirent à la hâte des lettres à leurs

familles et à leurs amis, et les jetèrent dans la boîte de l'_Actéon_.

Il avait à coup sûr, à bord de ces deux navires, toutes les opinions

qui divisaient alors cette pauvre France éternellement divisée, depuis

l'invention de la fraternité.

Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des

thermidoriens, des modérés, des constitutionnels.

Eh bien! quand l'_Actéon_ qui avait mangé sa dernière ration, eut été

ravitaillé généreusement, tous ces hommes qui représentaient la France

de 1801 se serrèrent les mains, se baignèrent de larmes, se souhaitèrent

toutes les félicités humaines, et leurs adieux se croisèrent longtemps

sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur

destination.

Maurice, notre jeune transporté, n'avait pas perdu un seul incident de

cette scène.

Il recevait la première des leçons que l'expérience des voyages lui

tenait en réserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut,

s'agitait, en réflexion muette, au fond de son coeur.

Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait

assisté à cette touchante rencontre derrière la vitre de sa cabine, et

tout en observant, il avait écrit une lettre, non à sa famille et à ses

amis, mais à la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur.

Cette lettre, modèle de candeur et de naïveté adolescentes, était donc

adressée à Lucrèce Dorio, que Maurice avait laissée, à la rue Mesnars,

le soir de son arrestation.

On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honnêteté primitive de

son style et de son esprit.

«Chère Lucrèce,

«Un poète a écrit cette pensée: _Plus loin les corps, plus près les

âmes_!

«Je sens aujourd'hui que cela est profondément vrai.

«Ainsi, plus je m'éloigne de vous et plus je m'en rapproche.

«Quand je serai aux extrémités de ce monde, votre âme, soeur de la

mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil.

«Des juges stupides peuvent séparer nos corps, mais aucune force humaine

ne peut briser cette chaîne invisible et immatérielle de deux âmes qui

ne sont qu'un souvenir.

«Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore

parmi les vivants.

«Mais je sais bien d'où m'est venue la force au dernier souffle de mon

agonie.

«J'ai senti éclater en moi un si violent désespoir à l'idée de mourir

loin de vous, que la mort a reculé devant son oeuvre et m'accorde un

sursis.

«Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie où votre divinité dérobe

au ciel ce qu'elle donne à la terre.

«Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses écloses

dans le coeur de la femme, quand elle est à la fois épouse, soeur et mère,

et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon âme, c'est

votre amour.

«MAURICE DESSAINS.

«_A bord de l'Églé, en pleine mer_.»

Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons

d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit:

--Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux républicain

d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de

complaisance pour les déportés, dont il partage sournoisement les

opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice

Dessains.

Maurice regardait avec de grands yeux ébahis le passager, et cherchait

dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner à cette figure.

--Vous ne voulez donc pas me reconnaître, citoyen Maurice? dit Alcibiade

en souriant.

Eh bien! je vous laisse chercher; à bord tout sert d'amusement. Je

vous livre l'énigme de ma personne... En attendant, je vois que vous

venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de

vous exposer à l'air, qui est très-vif, je serai heureux d'être votre

facteur.

Maurice remercia d'un signe de tête, ferma sa lettre, mit l'adresse.

_A la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1._

Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la

commission.

Sans commettre le délit d'indiscrétion, Alcibiade crut pouvoir lire

l'adresse de cette lettre, avant de la confier à un passager de

l'_Actéon_.

--Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!... Voilà une lettre qui

n'arrivera pas à bon port.

Et comme il se dirigeait vers la dunette pour réfléchir sur la conduite

qu'il devait tenir vis-à-vis de Maurice, il aperçut Sidore Brémond,

assis à côté du banc de quart.

Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix

contenue:

--Citoyen Alcibiade, j'ai confié la barre à mon lieutenant, et je suis

ici comme un chasseur à l'affût pour voir si _ce que vous savez bien_

se montrera. Mon coeur me bat comme la première fois que j'entendis le

premier coup de canon de l'Anglais.

--Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tête, ce que vous

attendez ne paraîtra pas. Oh! n'ayez point de souci!... tout va de mieux

en mieux... c'est moi qui ai consigné Maurice dans sa cabine; je suis

son second médecin: il en faut toujours un second pour corriger le

premier.

--Que Dieu vous rende vos soins! dit Brémond en serrant la main

d'Alcibiade.

--Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui.

--C'est convenu, mon patron... Adieu, j'entends la cloche qui sonne le

dîner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe première

qualité... Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que

personne ne soit malade à bord depuis le départ?

--C'est que nous avons eu presque toujours vent arrière, citoyen

Alcibiade...

--Ah! voilà encore une chose maritime que j'ignorais, mon maître.

--Je vous en apprendrai bien d'autres à Madagascar, dit le pilote en

riant; mais soyez toujours pour mon fils le second médecin qui corrige

le premier.

Nuit des tropiques.

Le transporté (1/4) · 第 20 / 23 题