Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de

Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé _Mademba_,

s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment

lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en

1891 à _Sansanding_, constituant, avec cette ville comme capitale, une

sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre

indigène de _fama_, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre

1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700

fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El-

hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba-

Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba

parvenait à mettre ses assaillants en déroute.

Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on

avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon

(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi

Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait

vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que

lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout

par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint

enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois.

Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à

combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée

aujourd’hui dans la Guinée Française.

En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine

Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier

à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se

lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à

Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba.

Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait

contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face

de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait

d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les

Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé

Bodian.

Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se

révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut

attiré dans un guet-apens à _Bla_ et y trouva la mort le 12 février

1892. Le capitaine _Briquelot_, en tournée dans les environs, apprit cet

événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste

provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de

1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens,

onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour

de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la

place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les

Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla

sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous

massacrés.

Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions

constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent

à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique :

Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et

autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos

protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous

prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que

l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile.

Le lieutenant _Huillard_, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le

mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et

tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une

petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se

dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le

22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé,

ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin

et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli

et battit les Peuls révoltés à _Nougoula_ et à _Ouo_ ; les vaincus

franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala.

Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à _Koïla_ le 22 juin

et, le 26, Bonnier dispersait à _Dosséguéla_, sur la rive gauche du

Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement

Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du

fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient

toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne

firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux

Français.

Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi

que les _tondion_[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les

Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En

décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de

la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et

malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et

soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian.

Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet

et il mourut peu après de sa blessure.

DELAFOSSE Planche XXVIII

[Illustration : _Cliché Delafosse_

FIG. 55. — Poste de Gaoua.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.]

Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin

de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la

lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon

qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait

gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant

même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas

disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre

Samori.

Cependant le général avait repris personnellement la direction des

opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et

le Ouagadou, installé un poste à _Goumbou_ sous le commandement du

capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les

fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec

le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays

minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de _Kenntiéri_ et de

_Mpessoba_ grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet _Dougbolo_ et

fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls

révoltés.

Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend

par San au Massina, mais est arrêté à _Dienné_ par Alfa-Moussa, qui

commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre

d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le

lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait

reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis

s’empare de _Bandiagara_ qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et

installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la

fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident

auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à

Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et

Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du

Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard.

Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de _Douentza_, mais sa

résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine

_Blachère_ et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say.

Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori

était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné.

Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre

qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le

commandement du Soudan au lieutenant-colonel _Bonnier_ (fin 1893).

Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de

Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif

vers le Nord[374] ; un poste fut créé à _Bougouni_ et les bandes de

l’_almami_ furent rejetées dans la Côte d’Ivoire.

A la même époque, des événements graves se préparaient à _Tombouctou_.

Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau _Boîteux_, après avoir

poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou

sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre,

l’enseigne _Aube_, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations,

était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le

lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding

tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute

hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il

repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et

châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit

du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à _Takoubao_, entre

Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du

capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti,

d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister

les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le

colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le

commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et

Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le

vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens

et 200 tirailleurs indigènes.

Le commandant _Joffre_, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts :

suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à

_Niafounké_ (24 janvier) et sur les bords du marigot de _Goundam_, où il

créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les

restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une

forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin

à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed-

Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux

Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine _Gautheron_

repoussait les Irréghanaten près de _Koura_ et le commandant Joffre

mettait en déroute, à _Koïratao_ et près du lac _Fati_, un fort parti

composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le

commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel-

Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna,

chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6

septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et

des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les

Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375].

Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les

opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva

retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête,

interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna

surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la

colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général,

_de Trentinian_, en 1895.

Durant cette dernière année, le capitaine _Destenave_, alors résident à

Bandiagara, conclut un traité à _Ouahigouya_ avec Bagaré, qui venait

d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à

Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la

soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la

vallée de la Volta jusqu’à _Ouarkoy_ et dans l’Est de la Boucle du Niger

jusqu’à _Dori_. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires

intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir

des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la

même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est

battu à _Sangha_ et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où

il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376].

La même année (1896), les lieutenants _Voulet_ et _Chanoine_ durent

batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la

révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de

Ouagadougou, s’emparèrent de _Yâko_, mirent en déroute — avec une

cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers

du _nâba_ Bokari-Koutou, entrèrent à _Ouagadougou_ (août 1896) et y

établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers

le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à _Sati_ un traité

avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit

proclamer _nâba_ Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de

Ouagadougou (20 janvier 1897).

Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant _Pelletier_ établissait en

1897 un poste à _Say_, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en

1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre,

le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait

la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir

occupé _Louta_, il était attaqué à _Karémanguel_ par six mille guerriers

que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14

mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine

battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine _Scal_, alors résident

à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près

de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait

prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine

_Hugot_, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à _Mansara_ par les Bobo,

les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier,

un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé.

Le commandant _Caudrelier_, de son côté, installait le lieutenant Spiess

à _San_, fondait un poste à _Sono_ et un autre à _Boromo_ et prenait

possession de la haute Volta ; puis le capitaine _Braulot_ établissait

des postes à _Diébougou_ et à _Lorhosso_, et se rendait de cette

dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances

rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le

commandant Caudrelier occupait _Bobo-Dioulasso_, puis, au début de

l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une

vive résistance.

Le 1er mai 1898, le colonel _Audéoud_ s’emparait de _Sikasso_ sur

Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre

XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent _Bratières_, qui

faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait

prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires

de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des

conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en

1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la

Gold-Coast.

Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement.

L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le

lieutenant _Modest_ au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899

et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine _Ruby_,

puis par le capitaine _Pelletier_ et le lieutenant _Schwartz_, qui

fondaient le poste de _Gaoua_. Le lieutenant-colonel _Pineau_, en

revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste

de _Koutiala_ ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à

_Koury_ et un poste était créé à _Hombori_. Au Yatenga, le capitaine

_Bouticq_ complétait notre prise de possession et installait un poste

définitif à _Ouahigouya_, puis le capitaine _Bouvet_ achevait de

soumettre les Samo réfractaires (1899).

D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines

fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895,

avec l’envoi dans cette ville du commandant _Réjou_, muni des

instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le

capitaine _Florentin_ avait été attaqué à _Farach_, près du Faguibine,

par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel-

Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux

portes mêmes de Tombouctou : le capitaine _Gouraud_ les dispersa et

dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à

_Soumpi_. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par

le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par

Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même,

soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait

irréductible.

En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des

troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de

Tombouctou ; ils furent surpris à _Akenken_ et mis en déroute par le

capitaine _Laperrine_. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation

s’améliorait sensiblement : nous occupions _Ras-el-Ma_ en mai 1896, puis

_Néré_, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y

recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en

janvier 1897, le lieutenant _Wirth_ pacifiait les pays situés entre

Niafounké et Goumbou et occupait temporairement _Bassikounou_.

En juin 1897, les lieutenants _de Chevigné_ et _de la Tour_, opérant une

reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent

massacrés par un parti de Hoggar à _Sériri_, près de Rhergo, avec la

plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le

capitaine _Menvielle_ avait à repousser de nombreuses attaques des Kel-

Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant

_Bellevue_, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant

opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était

devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à

six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet

1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu

de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui

se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant

_Goldschen_ parvint à surprendre Abiddine à _Gourdjigaï_ et lui infligea

une sérieuse défaite.

En 1898, le lieutenant _de Gail_ organisa à Tombouctou le premier

peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour

la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant _Klobb_

battait les réfractaires à _Bourem_ et le lieutenant _Delestre_, attaqué

à _Zenka_ par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait

d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à _Dongoï_. Au mois

de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de _Bamba_ ; un

autre poste était créé peu après à _Gao_, Ngounna était tué par le

lieutenant _Gressard_ et son fils venait à Tombouctou offrir la

soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar.

Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était

visitée en 1898-99 par _Coppolani_ qui, accompagné de M. Arnaud,

parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et

obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad-

Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures

répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à

_Araouâne_, que traversa en 1900 le lieutenant _Pichon_, en revenant

d’une reconnaissance à _Bou-Djebiha_, dans la région de Mabrouk.

=IV. — L’organisation et la mise en valeur= (1899-1911).

Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer

comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie

actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser

l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à

réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter

l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases

avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon

remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en

valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M.

_Ponty_, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore

celle à laquelle se dévoue M. _Clozel_ depuis cette dernière date.

Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que

colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la

Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du

haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué

résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ;

enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux

territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un

officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait

l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son

représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du

haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des

généraux Archinard et de Trentinian.

Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de

nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près

l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies

côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ;

le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur

général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et

avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis.

Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français,

dénommé cette fois _Haut-Sénégal et Niger_, une colonie analogue aux

autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en

lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des

territoires militaires.

Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations

n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses

destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui,

de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être

remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M.

Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à

Koulouba, près Bamako.

Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au

début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente

des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et

Kounta).

Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 :

à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des

Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans

incident réellement grave.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 35 / 36 段