Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées

du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate

Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en

1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la _Société de Galam_, qui

dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à

Makhana (fort _Saint-Charles_), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et

envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations

furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841

et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve.

En 1844, le gouverneur _Bouet-Willaumez_ traçait un remarquable

programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire

adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que

dix ans plus tard par _Faidherbe_. Ce dernier, après s’être distingué à

Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant

Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36

ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande

des habitants de la colonie.

Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de

cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et

prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et

de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal.

=II. — La marche au Niger= (1854-1880).

Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les

gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que

l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ».

Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les

noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe

(1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade

(1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).

Dès 1855, _Faidherbe_ concluait un traité d’amitié avec le roi du

Khasso, occupait _Médine_, résidence de ce prince, au terminus extrême

de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont

les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855

qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du

lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain,

Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient

d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par

Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait

les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367],

laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec

une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un

grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la

maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les

indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de

cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être

abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers.

Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El-

hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors

commandée par un mulâtre de Saint-Louis, _Paul Holle_, assisté de sept

Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine

Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et

Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou

matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses

hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre

l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui-

même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés

de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des

murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après

plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups

de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se

rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le

sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot

recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les

Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux

croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4

juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les

troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort.

Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans

le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine.

Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la

rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs

pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à

Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés

cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux

seulement arrivèrent à Médine.

Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses

défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il

conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision

de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître

l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des

munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de

disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de

subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs

avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne

restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux

gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation

semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il

paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en

temps utile.

Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le _Guet-N’dar_, ayant à

son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25

laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement

critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des

eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des

Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui

parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières

pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se

porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur

les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi

englouti, le _Guet-N’dar_ tenait pourtant en respect les Toucouleurs,

mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès

pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à

son secours, le 16 juillet 1857.

Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans

le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le _Podor_,

avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue,

attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet

au matin, le _Basilic_, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens

et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et

venait mouiller à trois kilomètres de Médine.

Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant

que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se

fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers

toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe

sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme

blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment

favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne

tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots

du _Basilic_, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre

son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe.

L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il

était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt

que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur

délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des

racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses

compagnons, avait duré trois mois[369].

Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe

brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les

Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-

hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en

déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis,

où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper

Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au

capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on

dut abandonner l’entreprise dès 1860.

J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser

définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de

Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859.

L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno-

Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la

Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à

Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se

réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le

Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est

pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863,

Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre

précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-

hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils

étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat

au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des

renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant

l’occupation.

La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans

plus tard, sous le gouvernement de _Brière de l’Isle_, qui arriva au

Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne _Reybaud_ la

position de _Saboussiré_, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16

kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait

fonder en 1879 le poste de _Bafoulabé_ et parvenait à faire demander au

Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer

de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal

au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête

de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies.

La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le

capitaine _Galliéni_ vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un

traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en

s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à _Dio_, au Sud de Daba,

par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village,

lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les

Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs

repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des

Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako,

comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il

franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une

quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne

pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité

qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce

document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en

pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une

sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage.

Cependant le lieutenant-colonel _Borgnis-Desbordes_, nommé commandant du

Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à _Kita_ le 27 février 1881 et

Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait,

le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir

revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais

le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne

correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple

autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne

put-il pas être appliqué.

=III. — La grande conquête= (1880-99).

A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à

un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier

n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En

fait, la fondation du poste de _Kita_, que j’ai signalée à l’instant,

appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire

du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période,

furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard

(1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des

gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac-

Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et

enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier

gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié

(1895-1900).

Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement

supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut

successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui

ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes

(1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et

Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant

supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français,

érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à

1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan

(1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les

colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la

colonie de 1893 à 1895.

Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le

gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant-

gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général :

ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ;

remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au

Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en

laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On

procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de

l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin.

J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la

grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les

détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les

empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires,

ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.

Le 9 janvier 1881, le colonel _Borgnis-Desbordes_ quitte Médine à la

tête d’une colonne et occupe _Kita_, où il crée un poste le 27 février.

Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à _Kayes_, la

navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers

la majeure partie de l’année.

Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment

de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train

de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé

auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter

davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début

de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé

par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de

Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et

installe un poste à _Bamako_ le 1er février suivant ; nous avons vu plus

haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau

poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou,

frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était

mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait

sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de

Bamako (avril 1883).

Durant la campagne de 1883-84, le colonel _Boylève_ travaille à

maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui,

le commandant _Combes_ (1884-85) dégage les abords de Bamako et le

Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à

Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait

été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été

bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant

Combes avait sauvé la situation (juin 1885).

En 1885-86, le colonel _Frey_ doit de nouveau dégager Niagassola, après

quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle

que l’_almami_ implore la paix, signe le traité que lui présente la

mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko.

Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en

1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le

25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français.

Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel

_Galliéni_ se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un

traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur

venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut

d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à

laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en

fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu

un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et

le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit

sa soumission.

Le colonel _Archinard_, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la

nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient

sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait

alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le

colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa

et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis

que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou.

Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la

conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le

lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la

première fois, était presque exclusivement composée de troupes

indigènes, il arrive en face de _Ségou_, traverse le Niger sur des

pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que

Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari

Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant

auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le

capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de

_Ouossébougou_ le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part

de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter

dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le

capitaine Mangin était parmi les morts.

Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur

notre ligne de postes et attaquent _Talari_, _Mahina_ et _Bafoulabé_,

s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont

repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend _Koniakari_

et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les

Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers

la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir

installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le

lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires

banmana.

Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de

Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des

auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre

colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de

l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard

quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de

marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon

et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se

ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à

Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud),

propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le

22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des

feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur _Niogoméra_ avec huit canons,

trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4

kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement

dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs

évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre,

elle traverse _Koriga_ et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs

que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le

convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois

compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève _Katia_ le 30

décembre et arrive le 1er janvier 1891 à _Nioro_, que les Toucouleurs

ont évacué.

Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant

Marchand, s’est réfugié à _Kolomina_, à 30 kilomètres au Sud de Nioro.

Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des

Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche

dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux

heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de

la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500

prisonniers.

Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma,

s’était réfugié au Massina.

Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement

notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.

La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari

Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur

lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine

Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel

Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne

d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait

rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais

les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de

Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui

appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes

de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points,

notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les

Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou,

se refusaient à se plier devant les exigences des _sofa_ de Bodian.

C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans

Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et

le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait

se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces

deux officiers ; _Diéna_ fut pris le 24 février 1891, après une

résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés

dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens.

Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu

menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le

colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et

Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’_almami_ vers l’Est.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 34 / 36 段