des deux voyageurs, l’officier de spahis _Perraud_ et le docteur
_Béliard_ furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de
Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin,
la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre
les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine.
Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou,
après Mage et Quintin, fut _Paul Soleillet_, qui, venant de Saint-Louis
et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le
20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au
Sénégal en 1879.
Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur
autrichien _Oskar Lenz_, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et
Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à
Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna,
Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880.
A la fin de la même année, le capitaine _Galliéni_, accompagné des
lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol,
quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou
par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et
s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou,
sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois
d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la
signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être
fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes.
En 1883, le docteur _Collin_ visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il
était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait
accepter le protectorat français.
Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur
américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était
allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là
au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il
raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles,
disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses
notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques
passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait
suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en
1887.
Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako
(1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon
sérieuse. En 1884, l’enseigne _Froger_ amena du Sénégal au Niger une
canonnière démontable, le _Niger_, qu’il mit à flot en aval des rapides
de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau
_Davoust_ s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve
jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau _Caron_
construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le _Mage_ ; ne recevant
pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à
Manambougou sur le _Niger_ et, escorté de deux chalands, le
_Manambougou_ et le _Titi_, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter
Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir
manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ;
empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le
prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna
Koulikoro.
A la même époque, le lieutenant _Binger_ commençait la merveilleuse
exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des
découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la
première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant
traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans
escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait
sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait
quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla,
traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il
révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la
chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les
cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo-
Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le
_nâba_ Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba,
visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son
itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène,
venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant
avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il
avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale
de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les
renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais
il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et
d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on
trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage.
Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le
lieutenant de vaisseau _Jayme_ reprenait les tentatives de
reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le _Mage_, sans
pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point.
Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine _Oberdorff_
explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le
lieutenant _Plat_ continuait la mission.
En 1890 le docteur _Crozat_ visitait San et le Yatenga et entrait en
relations, à Ouagadougou, avec le _nâba_ Bokari-Koutou[364].
De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine _Monteil_, accompagné de
l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de
Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le
Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori,
où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M.
Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le
Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son
compagnon après des fatigues excessives.
En 1891-92, le lieutenant _Marchand_, qui avait été nommé résident
auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso
et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire.
En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut-
Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent
effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la
conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler
l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou
complétée en 1894 par le mulâtre anglais _Fergusson_[365], lequel visita
Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants
_Baud_ et _Vergoz_ (région de Say), le commandant _Decœur_ (région de
Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur _Grüner_ et du
lieutenant _Von Carnap_ (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le
capitaine _Toutée_, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre
Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et
Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna
(Côte d’Ivoire) et l’administrateur _Alby_, venu aussi du Dahomey par
Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir
l’accès de la ville, tandis que le capitaine _Destenave_, alors résident
à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi.
L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis
Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau
_Hourst_, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du
docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland
_Jules-Davoust_, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en
repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à
l’embouchure du Niger.
En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue
_Lejeal_, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises
de Hombori.
Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du
Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM.
_E.-F. Gautier_ et _R. Chudeau_ qui, en 1904-05, firent faire un pas
décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant
_Desplagnes_ qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la
région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des
Tombo.
Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre
et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille
bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais
parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la
connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume.
[Illustration : Carte 19. — Les grandes explorations.]
[Note 354 : Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90
après Jésus-Christ.]
[Note 355 : Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure
du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des
Italiens, les frères Vivaldi. Ce voyage fut suivi de quelques autres au
XIVe siècle, faits par des Espagnols et des Normands. Les Portugais se
montrèrent surtout à partir du XVe siècle.]
[Note 356 : Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs
meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir
aux passans, et s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les
plaisirs de quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le
plus souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont
fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes doctes et
religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des autres peuples
lesquels demeurent en Afrique. » (Edition Schefer, 1er vol., page 118).
Et plus loin : « Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans
raison, sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en
chose que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes,
sans loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par
conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent echaper,
sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans meilleur jugement
et sens naturel que les autres. » (_Ibid._, page 121).]
[Note 357 : Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à
1650), Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, fit plusieurs voyages de
Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais sa
qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les
explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard, entre
1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou, comme captif
des Maures, un matelot français nommé Paul Imbert ; ce voyage, pour
d’autres raisons, peut difficilement être rangé parmi les explorations
du Soudan.]
[Note 358 : On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père
Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement
partie de l’expédition du Félou. (Voir à ce sujet l’_Histoire du
Sénégal_ du professeur Cultru).]
[Note 359 : Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons
n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.]
[Note 360 : On a souvent attribué la priorité de la découverte de
Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint
cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix mois. Ce matelot, qui avait
fait naufrage près du Cap Blanc et avait été capturé par les Maures avec
ses compagnons, parvint ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul
anglais et prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant
sa captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis en
doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde généralement à le
considérer comme apocryphe. Fût-il véritable d’ailleurs, le voyage
involontaire d’Adams serait à classer dans la même catégorie que celui
du matelot français Paul Imbert, lequel du reste aurait
incontestablement l’avantage de la priorité. A mon avis, ce serait
plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur d’avoir, parmi les
voyageurs européens, atteint le premier Tombouctou, bien que Lenz
affirme, d’après les dires des indigènes, que Park aurait passé en vue
de Kabara sans s’y arrêter et ne serait pas entré à Tombouctou.]
[Note 361 : Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham,
Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent
qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper ici.]
[Note 362 : En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à
Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage
durant les années suivantes.]
[Note 363 : Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur
allemand _G. A. Krause_, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé
jusqu’à San, Dienné et Bandiagara, voyageant seul et portant lui-même
son léger bagage. Arrivé à Douentza, sur la route de Tombouctou, il
revint au Mossi, traversa le Gourounsi, passa par Sati et arriva à
Kintampo en 1888. Il convient de rendre justice à cet explorateur
modeste qui, le premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de
la Volta. En 1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé
par Salaga jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.]
[Note 364 : Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la
mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier,
puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait de maladie à Tengréla, où se
trouve son tombeau.]
[Note 365 : Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de
la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de
Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la défaite d’un détachement
anglais par Sarankièni-Mori.]
CHAPITRE XV
=L’occupation française=
=I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal= (1698-1854).
C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du
premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève
aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger.
Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations
avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du
XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui
avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire
français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait
été conservé est la _Gallaire_, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement
où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à
partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois
remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les
riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine
Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le
privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les
Normands recommencèrent leurs voyages.
En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie
privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la
première tentative régulièrement organisée de l’implantation française
au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège
et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le
gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de
Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le
premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les
rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres
de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé
par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires
de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer
la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel
établissement fut également détruit par l’action de la mer et la
Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations
dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison
de la ville de Saint-Louis.
En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit
de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son
tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en
1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet,
bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de
Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une
autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la
Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la
même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le _Léger_.
En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en
Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à
l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de
Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690).
Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de
l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive
gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque
distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le
premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort _Saint-
Joseph_ et le commandement en fut confié au moine augustin
_Apollinaire_ ; une convention avait été passée à cet effet entre André
Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en
1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue
le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un
point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France,
était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique,
les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le
nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les
employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la
nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient
au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié.
Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui
avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie
du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la
seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des
Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François
et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit
la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les
fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à
Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du
Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de
Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à
renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort,
Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près
de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions,
Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue
quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort
près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de
l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même
nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du
Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise
avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le
nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort
_Saint-Pierre_, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de
la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect
les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont
les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la
compagnie.
En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait
fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui
conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année
suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper
l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île
d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution.
Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait
remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé _Levens_ fonda deux comptoirs
en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de
la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des
mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très
confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant
que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration
méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par
Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut
suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et
de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de
l’assassinat du minéralogiste Pelays.
Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph
et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la
France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure
du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la
suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île
de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même
année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule
du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais.
Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun
enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une
colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs
nommés par le roi[366].
Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le
fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un
emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé
entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les
Soninké du pays appelèrent _Toubaboukané_, c’est-à-dire « escale des
Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la
rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de
Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782
d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près
abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous
le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau
l’année suivante, après l’assassinat de Rubault.
Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus
aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation
française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en
1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817.
En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan
méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers
ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage
d’une partie de l’expédition avec la _Méduse_ — empêchèrent alors la
réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de
Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste,
mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une
occupation permanente du haut pays.