D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la

première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et

incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à

l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient

taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier

l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors

d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur

maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels

El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne

servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée

de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de

partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs

faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres,

mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de

Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même

langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui

les menait au combat.

L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut-

Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la

Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la

colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire

du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de

l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi

n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement

sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et

en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré

au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement

mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume.

_Samori Touré_[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro

près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo

(Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou,

prit _Sanankoro_ et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du

Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger,

entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula _amir-el-

moumenîn_[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il

franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur

_Kangaba_ et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la

rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit

de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de

notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-

Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui

par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les

hostilités au début de 1882, en allant au secours de _Kéniéra_, sur la

rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori

assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère _Fabou_ attaqua le

colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita.

Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après

avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako.

Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à _Sibi_ et coupait la

ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de

Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à

4 kilomètres au Sud de _Bamako_, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le

colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril,

avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako,

durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses

qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un

combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à

Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril,

Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta

200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et

les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide

d’une colonne volante.

Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le

colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des

postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes

de Samori.

En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako

sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un

poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que

commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de

l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri,

près de _Nafadié_, au passage difficile de la rivière Komodo. _Malinké-

Mori_, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au

moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en

déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par

3.000 _sofa_ qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire

construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti,

vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié,

qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés

par les _sofa_ de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou

qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori

considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant

dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux

tirailleurs : _Al tarha bôké Niagassola !_ « Allez vous soulager à

Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes

indigènes).

Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 _sofa_

établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké-

Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que

Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux

feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le

lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885,

arriva le 16 janvier 1886 à _Galé_, que Malinké-Mori venait d’abandonner

en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de

Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de

la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute.

Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour

l’accorder, que tous les _sofa_ se retirassent sur la rive droite du

Niger ; _Oumar-Diêli_, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres

pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding

évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès

de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine

indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète

Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France

tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du

Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait

et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils _Kièoulé-

Karamoko_, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325].

Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine

Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité,

étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux

sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats

de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de

Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était

borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou

et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.

La même année, Samori entrait en guerre avec _Tièba_[326], roi de

_Sikasso_, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au

commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le

lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage,

était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il

ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps

dans le camp de l’_almami_, devant Sikasso, mais ne put déterminer

Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être

renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la

tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de

Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre

d’hommes, mais finalement l’_almami_ dut lever son camp et s’en

retourner bredouille.

En mai 1889, des _sofa_ de Samori firent des incursions sur la rive

gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’_almami_

d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa

lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers

avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec

quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887

Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie

de ses propres Etats.

Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de

Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou,

qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant-

colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa

Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la

puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme

gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de

poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du

Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà

d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou.

En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger

_Ténétou_ et _Bougouni_, qui se rendirent à lui au moment où le

lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ;

Bonnier poursuivit l’_almami_ au Sud de Bougouni, mais dut abandonner

l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou.

C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et

Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une

réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut-

Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré _Sarankièni-Mori_,

qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays

birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et

extermina, près de _Dokita_, le détachement anglais du lieutenant

Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut

envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le

relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut

recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.

Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui

commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo-

Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper _Bouna_, que Samori avait accepté

de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas

et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de

Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre

décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations

eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les

commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’_almami_ vers le Sud-

Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers

détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin,

puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à

_Guélémou_, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une

reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden.

Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ;

à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau,

mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon

avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme

Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans

environ.

Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée :

celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée

des fils, neveux et petits-fils de l’_almami_ et de quelques autres

jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons

d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de

Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre,

de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient

recrutées selon les besoins ou les facilités du moment.

Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient

d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de _bilakoro_

(enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou _bila_) ; devenus

_koursitigui_, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15

ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats

réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour

assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs

fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers,

véritables soldats, portaient le nom de _sofa_ (littéralement « père du

cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais

parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le

métier de palefrenier.

Les _sofa_ étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à

piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières

provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du

Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements

européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou

fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les

forgerons que Samori traînait partout avec lui.

[Illustration : Carte 18. — L’empire de Samori.]

[Note 320 : Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et toutes les

lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des secrétaires.]

[Note 321 : A. Mévil, _Samory_.]

[Note 322 : Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère Massorona

Kamara ; tous deux étaient des Mandingues, originaires l’un du

Ouassoulou et l’autre du Konian (région de Beyla).]

[Note 323 : Samori n’aimait pas être appelé par son prénom tout court,

ce qui constitue chez les Mandingues une formule d’appellation peu

respectueuse ; on le désignait généralement par le titre d’_almami_, qui

signifie l’« imâm » (le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on

en ait dit, l’abréviation d’_amir-el-moumenîn_ « prince des croyants ».]

[Note 324 : Ce village est différent du Nafadié près duquel eut lieu le

combat du Komodo.]

[Note 325 : Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori fit mettre à

mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un esclave et non un

fils de l’_almami_.]

[Note 326 : Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par Babemba,

son frère ou son neveu.]

CHAPITRE XIII

=L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.=

A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le nom de

l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes qui ont joué

un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis les premiers

siècles de notre ère : cependant, les territoires qui ont constitué cet

empire étant situés, d’une manière générale, en dehors des limites de la

colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger, je n’ai pas cru devoir consacrer

un chapitre spécial à cet Etat ; néanmoins, il me paraît indispensable,

en raison de l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que

ceux-ci lui ont fait subir, de donner au moins un résumé de son

histoire, telle qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que

j’ai eus entre les mains[327].

Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien des Etats

ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en a pas moins

été réelle : les uns n’ont été que des royaumes plus ou moins vassaux

des grands empires dont nous avons parlé déjà, les autres ont su garder

leur indépendance. Chacun de ces petits Etats mérite également de

trouver ici son histoire, si succincte qu’elle soit.

DELAFOSSE Planche XXVI

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 51. — Tombouctou, vue générale.]

[Illustration : FIG. 52. — Les restes de l’ancien fort de Médine, près

de Kayes.]

=I. — L’empire de Tekrour.=

J’ai dit précédemment que la ville de _Tekrour_, qui donna son nom à

l’empire dont elle fut momentanément la capitale et à la population

centrale de cet empire — celle des _Tekarir_ ou Toucouleurs —, était

vraisemblablement située sur le Sénégal, tout près du village et du

poste actuels de Podor[328].

Il est très probable que « Tekrour » n’était pas le nom indigène de

cette ville et que ce nom lui a été donné par les Berbères, lesquels

nous l’ont transmis par l’intermédiaire des Arabes, de même qu’ils nous

ont transmis par l’intermédiaire des Ouolofs celui par lequel nous

désignons les « Toucouleurs »[329].

Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque très

ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises vivant à

proximité du Sénégal ; ses premiers habitants devaient appartenir à une

population de race noire — ainsi que le dit expressément Yakout —, dont

les descendants sont encore appelés aujourd’hui « Tekrouriens »

(_Tekarir_) par les Maures leurs voisins et « Toucouleurs » par les

Français, sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont,

comme je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans

lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute qu’un

élément restreint.

Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur les deux

rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive nord, à une

époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés vers le Sud plus

loin que l’Adrar mauritanien et où les Ouolofs, les Sérères et les

Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par les

Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible de fixer

jusque vers la fin du VIIIe siècle de notre ère, le pouvoir était entre

les mains d’une famille autochtone appartenant, disent certaines

traditions, au clan des _Sal_. L’autorité de l’empereur de Tekrour

s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens proprement dits, lesquels

habitaient le Fouta actuel et la rive nord du Sénégal faisant face au

Fouta, mais aussi sur les Sérères et les Ouolofs : c’est l’ensemble de

ces trois peuples, semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de

_Maghzara_.

Les villes principales de l’empire étaient : _Aoulîl_ (sur la côte de

l’Atlantique, au Nord du lac de Biakh ou lac de Teniahya) qui

fournissait le sel et l’ambre gris ; _Senegana_, chef-lieu de la

province du même nom et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après

Bekri à l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de

St-Louis ; enfin _Tekrour_, capitale de l’empire et résidence habituelle

du souverain, dont les habitants, au dire d’Edrissi, se vêtaient — au

XIIe siècle — de couvertures de laine et se coiffaient de petits turbans

de même tissu, les gens riches seuls portant des vêtements de coton et

des sortes de burnous. L’empereur ne résidait pas toujours à Tekrour

même puisque, lors de l’arrivée des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait

à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par

conséquent de Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les

provinces extrêmes de l’empire ; nous avons vu que ces pays

commencèrent, durant la seconde moitié du VIIIe siècle, à être colonisés

par des Soninké venus du Ouagadou ; lorsque l’empire de Ghana fut, un

peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam

devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana.

Vers l’an 800, _Ismaïl_, l’un des chefs de l’immigration judéo-syrienne

au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant deux siècles environ

entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels devinrent les Peuls.

Au début du XIe siècle, Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut

tué par un Tekrourien nommé _Ouâr Diâdié_, _Ouâr Diâbi_ ou _Ouâr

Ndiaye_, fils de Râbis[330]. Ce personnage fut le premier prince de la

deuxième dynastie toucouleure, ou tout au moins autochtone, du Tekrour,

laquelle demeura au pouvoir environ trois siècles ; il se convertit à

l’islamisme, fit embrasser la religion nouvelle par la majorité des

Toucouleurs et par les Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses

successeurs embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des

contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut.

Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés du

Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au Tekrour

vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de la dynastie

issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan toucouleur des Dénianké,

rival et ennemi de celui des Koliâbé[331]. On eut ainsi, de 1250 à 1350

environ, la dynastie des _Sossé_.

Elle fut renversée au bout de cent ans par les _Ouolofs_ qui, après

avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un nommé Ndiadiane

Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les rives du Sénégal pour

se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de Tekrour vers 1350 et

annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La situation redevint donc ce

qu’elle était au début, c’est-à-dire qu’on eut un seul empire allant de

l’Atlantique au Galam, avec cette différence que, de vassaux du Tekrour,

les Ouolofs en étaient devenus les suzerains[332].

Le Fouta ne reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné

d’ailleurs par une dynastie peule, celle de _Koli Galadio_. Ce

personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo Galadio[333],

qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué au Kingui en 1512 par le

premier _askia_ de Gao. La mère de Koli, d’après certaines traditions,

était mandingue et aurait été donnée en mariage à Tindo par un prince du

clan des Keïta, descendant de Soundiata[334]. Koli, fuyant le Kingui,

arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur

ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à

l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le

Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au Bambouk,

mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se porta vers

l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères contre les Ouolofs

et, avec l’aide des premiers, infligea une sanglante défaite au

souverain du Diolof, qui se jeta dans une pirogue et remonta le cours du

Sénégal jusque près de Bakel, se réfugiant à _Gallat_, non loin de

Touabo. Koli, traversant le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat

et le tua[335]. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour ne plus

constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli s’établit

définitivement, redevint la province centrale du Tekrour reconstitué.

Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils _Yoro-Diam_, qui fut

remplacé lui-même par son frère _Galadyi-Tabar_, lequel « ne peut être

comparé qu’à l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses

vertus ». Après Galadyi régna son neveu _Kato_ ou Kata, fils de Yoro-

Diam, auquel succéda son frère _Samba-Lam_[336] ; celui-ci demeura 37

ans sur le trône et fut remplacé par son fils _Boubakar_, qui régnait

encore au temps où fut écrit le _Tarikh-es-Soudân_, c’est-à-dire vers

1650. J’ignore, quant à présent, les noms des successeurs de Boubakar.

André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta à

_Guyorel_ (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et sur la rive

gauche du Sénégal : cette localité était le port desservant la résidence

habituelle du _siratik_, c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du

Tekrour ; Brue ne nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait

se trouver dans le Bosséa, mais il nous dit que le _siratik_ demeurait

une partie de l’année à _Goumel_, à deux jours en amont de Guyorel : ce

Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes et se plaçait en tout

cas en un point voisin de Matam[337]. Brue se rendit lui-même à Goumel

et y vit le roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des

traits plus fins que les Nègres, ce qui prouve qu’il avait conservé des

traces visibles de son origine peule ; le fils de ce roi s’appelait

alors Boukar-Siré.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 29 / 36 段