guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier
refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de
s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait
refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de
quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler
d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un
an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils _Ahmadou_ le
commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit
jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour
aller s’établir près de _Dougassou_, sur les bords d’un lac situé non
loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée.
Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux
Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de
Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa-
Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes,
_sofa_ et _talibé_[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani
et arriva à _Konihou_, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina.
Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors
Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El-
hadj à _Saéwal_ (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ;
ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger
des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de
l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une
nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait
plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer :
El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et,
si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa
merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi,
Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les
forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une
fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant
d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de
Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux
officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies
sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké
l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant
s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en
arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles,
de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à
cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « _Haïwa !
haïwa !_ » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en
déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une
balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses
dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs,
plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la
poitrine de trois chefs _talibé_, en disant : « Pour mon grand-père,
pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que,
avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put
traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât
sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le
Bani en pirogue.
Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et
arriva le soir devant _Hamdallahi_, qui n’était pas défendue et que ses
habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon
ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar
avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite
celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite
entrèrent en dernier lieu (1862).
Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger,
alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa
grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du
Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait
déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce
qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis
aux fers.
Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui
les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à
lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862).
Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors
que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et
Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce
dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin
1862).
=V. — La mort d’El-hadj-Omar= (1864).
Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une
colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des
Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci
accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux
troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant
arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et
les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le
rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à
l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent
dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj
voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70
esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par
une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il
engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des
Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette
lettre[310].
Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à
Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863),
lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient
fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le
commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce
commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert
avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo-
Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro,
l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se
débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces
et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la
lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous
leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur
Tombouctou ; battu à _Goundam_ (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh
pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad-
Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le
Massina (avril 1863).
Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper
de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se
trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce
massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina.
Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El-
hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils
obtinrent 500 _talibé_, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés
de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village,
ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des
_talibé_. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer
sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono
qu’escortaient 300 _talibé_ ; en arrivant près de Dienné, les porteurs
jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la
route ; les _talibé_ prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en
tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet
incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et
Ségou[311].
Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième
fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville
abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au
Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé
Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut
mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué
avant d’avoir pu gagner Hamdallahi.
El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue,
beaucoup de _talibé_ désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège,
commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une
nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son
neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux
Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se
trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa
capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par
l’armée de Ba-Lobbo à _Ngoro_, dans un ravin du Pignari, voyant ses
meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans
la grotte de _Dayambéré_ (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim,
se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les
Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet
(septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par
Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite
à Bandiagara.
=VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs= (1861-90).
Nous avons vu qu’_El-hadj-Omar_ était entré à Ségou le 10 mars 1861 et
que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il
avait laissé dans cette ville son fils _Ahmadou_, en lui confiant le
commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un
an auparavant, l’empire banmana de Ségou.
L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été
sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un
solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous
les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le
_dionfoutou_) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient
leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un
autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces
fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye,
nommé Samba Bakili et surnommé _Samba Ndiaye_, qui avait appris le
métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage.
Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de
directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les
batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête
d’Ahmadou.
Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi
au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et
retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les
Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs
militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant
toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de
ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863).
Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires
banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de
cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la
rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante
d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils
furent dans le réduit d’Ahmadou, les _talibé_ les entourèrent et les
saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou
les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la
conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi,
demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana
au bord même du fleuve.
Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863,
ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la
révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province
vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou,
sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait
acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se
révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj
avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré
la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou
pour l’avertir du mouvement, _Boubou Sissé_ ouvrait les portes de la
ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre
armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de
Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa
de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents,
Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire
sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui
trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ;
puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une
plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant
qu’il en eut la force.
Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des
colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des
Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut
défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu
Siré-Adama (novembre 1863).
Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à
Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels _Tierno-Alassane_,
lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure
pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua
aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent
le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ;
ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand
désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils
(décembre 1863).
Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y
avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et
ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre,
Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la
payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou
envoya _Abdoul-Belnadio_ attaquer Sansanding ; les choses se passèrent
comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer
dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent
un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313].
Vers avril 1864, _Kégué-Mari_, frère et successeur de Ali, commença à se
mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier
envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité
ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans
communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il
entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était
réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de
l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de
ses troupes.
En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou,
à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à
rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.
Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir
la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant
pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les
restituer ; des _talibé_, ayant pris à des Banmana, au marché de
Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner
cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter
les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions
ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite
aux femmes de tresser leur chevelure en cimier.
Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à
_Togo_, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de
Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement
de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient
120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les
Banmana s’emparèrent de la poudre et du _tabala_ (tambour de guerre) de
Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier,
Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou
Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin,
emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos
environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de
rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions
que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant
le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques
kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé
avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se
contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des
patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en
recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul
coup par amusement sous peine de coups de corde.
Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux _talibé_ leur
manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en
avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la
mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et
soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats
se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de
leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la
valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au
dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et
désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux _sofa_
de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais
reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils.
Il y eut, entre _talibé_ et _sofa_, une scène de défis et de disputes
qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté
les _talibé_ et les _sofa_, il fit de même auprès des _Toubourou_[314],
puis des Peuls, puis des Diawara.
Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on
arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de
bataille : les _talibé_ en quatre colonnes au centre, les _sofa_ et les
Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la
route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont
Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500
mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en
avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et
400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et
les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes
composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre
s’avancèrent au pas en psalmodiant _la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul
Allah_ : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul,
et des _sofa_, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au
centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno-
Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les _talibé_
du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-
Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à
cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de
charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en
désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils
s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups
d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa
cavalerie. Les _talibé_ et les _sofa_ entrèrent dans le village, où
commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques
minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et
les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir,
beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne
renfermait plus que de rares défenseurs.
Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et
mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités
sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à
coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre
des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut
pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la
fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en
profiter.
Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des
_talibé_, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec
3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas
se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des
esclaves en attaquant les Banmana.
Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin,
emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce
jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de
Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer _Dina_, village
de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où
s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de
Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna
l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y
dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition
préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut,
l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui,
une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent
dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique
se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la
place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ;
mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent
dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants
battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi.
Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais
incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien
qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés
et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes
d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se
livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour.