Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se

prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle

au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors

Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou-

Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita

durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou,

n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près

de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par

Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’_almami_

(ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon

l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui,

puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à

_Diégounko_ une _zaouïa_ (couvent), où il forma de nombreux disciples,

tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de

Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or

qu’il faisait tirer du Bouré.

Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa

ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses _talibé_,

franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le

Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut

une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille,

gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le

Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux

magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor.

Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village

natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’_almami_ Mahmoudou, puis

Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M.

Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les

réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et

retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses

partisans grandissaient d’année en année. L’_almami_ du Fouta-Diallon,

effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit

l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où

il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à _Dinguiray_, en

raison de l’hostilité croissante de l’_almami_ du Fouta-Diallon (1848).

=II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro=

(1848-54).

A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des

préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans,

musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.

Il visa d’abord _Tamba_, où résidait un chef mandingue qui commandait

aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une

réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en

pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette

réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie.

Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans

succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer

directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux

Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de

_Labata_, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi

par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la

famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps

une défaite à Bandiougou Keïta, chef du _Ménien_ (au Nord-Est de

Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au

secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes

de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques

mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette

province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le

nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses

lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses

partisans. Le _Bouré_ fit sa soumission et accepta de payer tribut.

Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils

_Habibou_ et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la

rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans

grande résistance de _Solou_ (ou Sollou ou encore Soulou) et de

_Kakadian_, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa

dans le _Bambouk_, où il s’établit à _Dialafara_. Son lieutenant Mamadi

Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le

Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du _Fouladougou_ (cercle

actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le

Gadiaga et s’installa à _Farabana_, tandis que ses lieutenants pillaient

_Makhana_[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la

propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ».

Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à

Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant

qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens.

C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour

inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant

été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et,

quittant Farabana, se dirigea sur _Dramané_[298] et _Bongourou_ (près et

en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro

contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ;

cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en

face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées

un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche,

le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre

deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.

Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’_almami_ Youssouf qui avait prédit la

fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des

contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar

pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et

Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur

l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux

musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens,

auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le

gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens

du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant

de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait

trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit

qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel

avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants,

sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui.

Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj

passa le Sénégal à _Sontoukoulé_ (près et en amont de Kayes), arriva le

lendemain à _Koniakari_ évacué, se dirigea sur Séro, repoussa

victorieusement une attaque des Maures _Askeur_ et parvint en quelques

jours à _Yélimané_, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats.

Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il

arriva à _Tango_ où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès

de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les

Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à _Simbi_,

où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse

pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur

du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des

Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire

leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à _Nioro_, où Kandia lui

remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une

modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854).

Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de

l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il

imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea

les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les

autres et distribua celles-ci à ses _talibé_.

=III. — De Nioro à Ségou= (1854-1861).

Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta

pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les

Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les

soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était

infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux

assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les

Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent

tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve

et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et

exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et

croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes

après eux.

Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son

armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans _Kolomina_ par un chef

massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en

poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une

fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son

armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide,

le Banmana Daba, et vint tomber sur _Kandiari_, village fortifié, qui

lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des

renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit

pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de

prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit

mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana

harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer.

Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit

l’armée du Kaarta jusqu’à _Karéga_, réussit à massacrer un grand nombre

de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée

massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu.

Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle

forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite

de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de

_Diabigué_ et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette

poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à _Bambibéro_, mais

il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive.

A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina,

demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les

Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui

comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que

le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia

contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye :

Alfa-Oumar rencontra cette armée à _Kassakéré_ et la mit en déroute.

Ensuite, El-hadj prit et détruisit _Diangounté_, où s’étaient réfugiés

des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était

alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait

qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de

Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur

nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi

rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari

d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça

par son frère Ali (1856).

Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à _Guémou_[301], un

autre à _Diala_, et se rendit à _Saboussiré_, sur le Sénégal, pour punir

les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta

(1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris,

ainsi que le Natiaga. Mais restait _Médine_, où résidait Kinnti-Sambala,

roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par

Faidherbe.

Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent

repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et

le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort

n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du

mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois :

la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à

se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue

de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal,

ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute

l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se

retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du

Natiaga purent réoccuper leurs provinces.

La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions

nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les

renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il

fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il

leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk,

perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au

passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et

se réfugia à _Koundian_, où il fit construire par son maçon Samba

Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses

lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple

en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il

envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage,

afin de se procurer de l’or et des captifs.

En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à

un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme

chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il

traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril

1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-

Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où

il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo),

au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au

cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou,

El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à _Oréfondé_ (entre Saldé et

Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son

égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro,

qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du

Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et

enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de _Matam_,

fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce

poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés

et se rendit à _Guémou_ du Guidimaka, à quatorze kilomètres de

Bakel[302], où il fit construire une forteresse.

Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude

affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur

la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à

Arondou[303], du brick _Pilote_ qui, mitraillant à bout portant son

armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de

sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou

(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la

place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra

dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté

depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou

vice-roi à Nioro son esclave _Moustafa_, El-hadj marcha contre les

Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le

Diangounté et vint tomber à _Merkoya_ sur les Banmana du Bélédougou et

du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups

jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya,

où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les

morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait

de détruire _Bangassi_, capitale du Fouladougou.

A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel

s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée

aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube,

bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six

officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré-

Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers.

Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du

Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le

conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut

se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre

avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou

et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar,

mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali

sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse.

Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer

Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer

vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait

les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de

ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres

suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à

Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ

d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à

_Markona_, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ;

à _Damfa_, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à

ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue

de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à _Niamina_, qu’il

trouva abandonné (avril 1860).

Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers

le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de

Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à _Oïtala_, sur cette même rive et à

quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata,

fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il

dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye,

qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son

architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs

ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues

des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant

que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait

fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses

obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut

pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes

furent capturées.

Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait

autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle

des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir

prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug

des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou.

Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur

_Sansanding_, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa

cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure

aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et

nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou,

informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer

Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui,

disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait

converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant

à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de

partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander

à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers,

5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette

armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à _Koni_, à quarante

kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller

prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint

se réunir à celle du Massina à _Tio_, en face de Sansanding. Durant deux

mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre,

se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs

des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj

se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la

tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler,

mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée

du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit

traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous

le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus

en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre

deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi

et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861).

El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit

camper ses deux colonnes à _Kéranion_ ou Kérango (rive droite, près de

Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille

hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio,

il se mit en marche vers Ségou et vint camper à _Bamabougou_ ou

Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre,

mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et

se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut

le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte

de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans

résistance dans _Ségou-Sikoro_[306] privé de ses défenseurs (10 mars

1861).

=IV. — De Ségou à Hamdallahi= (1861-62).

Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens

fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient

fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser

la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de

chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les

prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se

fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des

officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro

de fortifications importantes et construisit un réduit où furent

enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries,

la poudre, etc.

Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était

réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000

hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à _Kogou_, en vue de

Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour,

à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains

et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre

l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée,

s’échappa encore et put atteindre _Touna_, sur la rive droite du Bani,

où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara

de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas

pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 26 / 36 段