1o _Les origines._ — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les

Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur

apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en

occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des

Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement,

ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces

de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une

description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou.

L’un de leurs clans principaux, celui des _Kouloubali_, s’était établi

dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et,

vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé _Kaladian_, se fixa à

_Markadougouba_, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les

autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au

moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous

la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux

Marocains.

Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, _Notémé_, demeura à

Markadougouba ; un autre, appelé _Danfassari_, établit sa résidence à

_Ségou-koro_ et y jeta les bases d’un Etat indépendant. _Souma_, fils de

Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur

tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le

triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660

environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit _Biton_, véritable

fondateur de l’empire de Ségou.

2o _Dynastie des Kouloubali_ (1660-1740). — _Biton Kouloubali_

transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand-

père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque,

ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas

de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à

faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne

pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le

caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que

dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part,

l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés

les _askia_ de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une

réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant

comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit

avec une célérité et un succès remarquables.

Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du

prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa

sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter

en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer

d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit

l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant

la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à

obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre

de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence.

Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire

jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa

pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus

s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de

son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina

(1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain

mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au

Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali

aux proportions d’un simple petit royaume isolé.

Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait

craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité

sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se

constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé

qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton

payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de

droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le

graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne

pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le

contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se

constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses

fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi

privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur,

prenait le nom de _ton-dion_, c’est-à-dire « esclave de la compagnie

réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était

immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les _tondion_ formèrent ainsi

une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable

maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements

volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en

plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers

_tondion_ et ensuite leurs descendants[271].

Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une

flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono.

Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une

grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces

derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de

capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même

pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un

impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et

entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des

courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre

part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche

sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes

les taxes de passage et de transport des particuliers.

Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des

instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes

qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces

derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali

de la branche aînée, dits _Massassi_[272], quittèrent la région de

Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que

Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la

convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga,

Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du

Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin.

Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit

solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa

sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas

reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants

commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers

l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs

de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues

du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le

siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou.

Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce

fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et

Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du

Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger.

Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près

Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à

conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du

Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette

dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de

taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui

livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton

les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses

meilleurs _tondion_.

J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par

un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à

Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du

tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur

une pointe de fer.

Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou _Denkoro Kouloubali_

(1710-40), qui fut proclamé à _Ségou-bougou_, sa résidence habituelle du

vivant de son père, et fonda ensuite _Ségou-koura_, près du Ségou actuel

où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les

chefs des _tondion_, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali,

parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se

baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la

plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour

souverain un autre fils de Biton, nommé _Ali_[276] ; du vivant de son

prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y

était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un

cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son

prénom musulman. Les Banmana et notamment les _tondion_, une fois

dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel

Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui

appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi

ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et

le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé _Ton-mansa_ ou

_Ton-massa_, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa

guise d’un millier de _tondion_, mit à profit le mécontentement

général ; avec un autre chef de _tondion_ qui avait le commandement de

la cavalerie et s’appelait _Kaniouba-Niouma_, il organisa un complot qui

aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince

et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux

filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de

Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de

Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277].

3o _Les tondion au pouvoir_ (1740-1750). — _Ton-mansa_, après

l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa

capitale à _Ngoï_, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il

ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme

on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits

et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les

autres chefs des _tondion_, mécontents de ces projets grandioses, le

tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place _Kaniouba-Niouma_

(Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et

appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans,

après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses

partisans, et fut remplacé par un de ses collègues _Kafa-Diougou_ (Kafa-

le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après

un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition,

Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait

sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la

dynastie des _Diara_[278]

4o _Dynastie des Diara_ (1750-1890). — _Ngolo Diara_ avait une

cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en

effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince,

aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt

en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de

ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10

ans environ, était devenu l’esclave de Biton.

Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à

lutter contre les _tondion_, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment

contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou-

koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un

usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta

sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé _Ségou-Sikoro_

qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous

ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres

civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme

empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son

avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750.

Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu

amoindrie sous les _tondion_, et réussit à réfréner les ambitions des

chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en

1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le

croyaient encore sur le trône, l’appelaient _Wooloo_[279], ajoutant

qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à

la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et

les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de

Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des

Banmana.

DELAFOSSE Planche XXIV

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).]

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).]

Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de

chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à

Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à

Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding),

Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à

Ségou-Sikoro, auprès de son père.

Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer

l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant

huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et

à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans

le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux

Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de

cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi-

Baba.

Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur

Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa

disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de

la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga,

pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à

la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga

refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition

ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo

contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant

d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau

d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en

grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné

durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.

L’aîné de ses fils survivants, _Niénékoro_ ou Nianankoro, lui succéda.

Mais il était à peine monté sur le trône que son frère _Makoro_, fils

d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro

s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux

quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles

ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait

l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin

d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor

impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs

services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors

empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de

son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro,

qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition,

mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne,

attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans,

Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant

à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine

de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à

Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant

les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui

donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut

décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait

bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois

cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura :

l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais

elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à _Diofina_, au Sud de

Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro

par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit

mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).

Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson

ou _Monson Diara_, et régna de 1792 à 1808[283].

Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à

faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré

la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la

lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du

Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec

hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la

conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à

piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en

particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se

trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi

étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre

Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans

le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita)

par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre

en retraite.

Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana

dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de

les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la

circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint

attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était

alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce

dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la

route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans _Guidingouma_, chef-lieu

du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta,

puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place

par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois

de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des

assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des

Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de

Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ;

comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses

Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre,

il reprit le chemin de Ségou (1796).

Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces

luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou

par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à

Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien

accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou

par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince

l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations

avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.

Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et

avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le

tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou.

Ce prince mourut dans son village de culture de _Sirakoro_ (entre Ségou

et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808).

Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. _Da_, le

premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les

disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’_ardo_ Hamadi-Dikko,

celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons

vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi

n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté

de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec

le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur

un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré,

gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de

Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une

assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré

par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le

Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en

amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les

dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.

Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : _Tièfolo_ (1827-39) ;

_Niénemba_ (1839-41) ; _Kérango-Bé_ (1841-49), qui fit une expédition au

Bélédougou[284] ; _Nialouma-Kouma_ (1849-51) ; _Massala-Demba_ (1851-54)

et _Touroukoro-Mari_ (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en

pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte

aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le

huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne

prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères,

_Ali Diara_ (1856-62).

Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays

avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des

empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés,

quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El-

hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne

relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se

trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre,

tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses

cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions

dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir

arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le

règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et

les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta,

les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et

Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête

toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de

toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent

en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent

pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286].

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 24 / 36 段