Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à
Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque
vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un
instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que
j’appellerai la fin de la domination marocaine.
Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des _askia_
du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660.
_Rois du Dendi_ : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o _bis_
Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier _askia_ du Dendi à
proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o
Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux
précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage
et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux,
égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le
lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur
de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du
précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha
Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi
Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o
Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils
du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj,
frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o
Daoud III, frère du précédent.
_Askia du Nord_ : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o
Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo
(1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du
_balama_ Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed-
Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV
(1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69).
=III. — La fin de la domination marocaine= (1660-1780).
La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de
prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent
parallèle entre la période des _askia_ de Gao et celle des pachas de
Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir
du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la
désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la
règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les
derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité
passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être
mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que
luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs
soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations
sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas
et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs
hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du
pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande
que celle des Arma.
Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une
expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands
de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans
quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une
fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant
pour lui sans faire l’expédition annoncée.
Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois
divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les
soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième
se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces
divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut
devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le
pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu
du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une
succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés.
Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ renferme la biographie des 155 pachas marocains
ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155
pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128
pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque
règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui
demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit
ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des
règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques
mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne
goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ;
il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi
(1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça
l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par
l’auteur du _Tedzkiret_, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est
déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans !
Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces
tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère
que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur
l’évolution du pays. Il en est de même des _askia_ du Nord, qui
continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et
dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces
derniers. Quant aux _askia_ du Dendi, ils conservèrent probablement le
commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des
pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de
Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le
royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous
manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période
postérieure au temps de Sa’di.
Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la
domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.
En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï
Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut
remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï
El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers
princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides
en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de
1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et
les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de
payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier
sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis,
Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina
occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna
sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur
Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y
recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242],
prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et,
durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce
souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed
parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination
qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à
peu avec les Arma.
Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés
rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison
qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha
Mansour dit _Seniber_ chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de
captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de
façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième
pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à
des Peuls Sidibé.
La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha
Mohammed-ben-Hammedi.
Le pacha Mansour dit _Koreï_[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à
1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges
publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires
percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de
traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni
abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent
les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou
Harikouna, que gênaient les _Bambara_ du Débo[245], prit d’assaut et
saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient
pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une
expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les
Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on
ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les _legha_,
esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces
exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de
Tombouctou, après un violent combat, en 1719.
Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la
vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant
la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible
avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore
pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le
troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha
entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-
Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait
venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à
son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des
batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible
des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus,
mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le
calme et la prospérité.
Le pacha _Bâ-Haddou_, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille
_mitskal_ d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, _aménokal_ ou
roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de
Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des
forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les
véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du
pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des
Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou
des indigènes. Cependant, l’_aménokal_ des Oulmidden venait à Tombouctou
se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions.
C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un
interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent
pour livrer Tombouctou au pillage.
En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-
Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de
Seniber, se porta à _Togaya_ (ou Togaï), à quelques heures en amont du
port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans
arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. _Oghmor_, chef des Kel-Tadmekket,
se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba,
traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve,
passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette
ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des
troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou,
où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les
femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua
les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain
matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber,
acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent
tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire,
Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut
payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et
Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre
se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où
ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île,
sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent
sortir que grâce à l’_askia_ du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête
et les ramena à Tombouctou.
L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i,
fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir
surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de
riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or
(sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours.
Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que
toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population
durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers
pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola
encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient
maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger)
dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac
Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est-
à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de
Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de
Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les
gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou
des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains
armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs
de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils
croyaient que chaque comète est un présage de malheur.
Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut
donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la
domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les
restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat
organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta
à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que
chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt
des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient
les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du
reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les
Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et
en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette
différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs
fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur
banmana de Ségou.
On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du
moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant
« marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit
administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais
bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le
_Tedzkiret-en-Nisiân_, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba,
Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place,
Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).
=IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.=
Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de
renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les
temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces
renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la
première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao
au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est
l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles
et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré
l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des
faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de
terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes
monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de
l’occupation française[251].
1o _La ville de Tombouctou._ — Le nom de la ville est prononcé par les
autochtones _Tombouctou_ ou _Tomboutou_ ; les Arabes l’écrivent
généralement _Tinboktou_ et certains Européens ont tiré de là
l’orthographe _Timbouctou_. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme
originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu
de Boktou », _Boktou_ étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme
chargée de la garde de ce puits.
Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve
aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par
les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la
première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et
qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est
seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance
et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des
opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre
Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions
appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de
Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la
ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du
Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui
avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut
à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté
Tirakka[252].
Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle
le _Tarikh-es-Soudân_ étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné,
mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres
de la célèbre famille des _Akit_, à laquelle appartenait Ahmed Bâba,
auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces
savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du
Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis
avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs
et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également
représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké.
Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une
situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe
nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui
à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise
étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de
pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner
ses lumières à Fez.
Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la
grande mosquée (_dyinguer-ber_) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli,
ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des
Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli,
lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une
nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore
visibles aujourd’hui[254]. Les _imâm_ de la grande mosquée furent
d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au
règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en
même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint
pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son
successeur, le premier _imâm_ blanc, était originaire de Tabalbalet et
s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule
nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la
fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du _Tarikh-es-Soudân_.
Le second _imâm_ blanc fut un homme du Touat, le troisième était
originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les _imâm_ de la
grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère.
Quant à la mosquée dite de _Sankoré_, elle fut bâtie, à une date
inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et
généreuse. Les _imâm_ de cette mosquée ont toujours été de race
blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255],
ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages
originaires du Maghreb ou du Fezzân.
Une troisième mosquée, dite de _Sidi-Yahia_ en l’honneur de l’ancêtre
des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors
maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar
Komdiago, frère du premier _askia_ de Gao.
Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de
citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, _Ahmed Bâba_
et _Sa’di_. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à
Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis
que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même
_Ahmed_, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses
disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au
témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le
meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé _Mohammed
Barhayorho_ ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se
perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de
ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed
Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en
captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben-
Zergoun, en même temps que le célèbre cadi _Abou-Hafs Omar_ ; emprisonné
à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par
Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256].
J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la
ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis
avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.
Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de
l’_askia_ Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de
cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout
d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis
recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres
maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute
aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut
achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses
boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient.
Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se
montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles
avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus
d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait
et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait
de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et
de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries
importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries
représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient
une once romaine.