Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha

à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils

renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au

cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre

confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ;

conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le

Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en

arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à

dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er

juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des

prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et

rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596.

D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de

Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé

que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou.

Profitant de ce que le pacha était parti dans le _Hadjar_ (la région

pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui

venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le

sultan envoya au Soudan le caïd _Mansour_, avec l’ordre de mettre à mort

Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui

lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats

marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de _Ouallam_

(près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones :

c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été

averti par Slimân, l’_askia_ du Nord, de la folie d’une pareille

entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il

fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son

tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché

de Liki(1595).

3o _Interrègne_ (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée

marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam

sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’_askia_ Slimân

au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou

Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd _Mansour_.

Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595.

En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la

mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en

déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent

emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’_askia_ Slimân, comme

faisant partie de la population de ses Etats.

Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il

était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi

du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette

situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le

commandement des troupes.

Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à

Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder

l’avait fait empoisonner.

4o _Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba_ (1597-98). — Le sultan envoya

alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28

décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?)

le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.

5o _Interrègne_ (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre

le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme

chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598.

Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au

Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le

remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et

Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant

que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et

qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan

envoya donc au Soudan le pacha _Ammar_, mais sans le faire accompagner

de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en

décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à

Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599.

6o _Gouvernements des pachas Ammar_ (1599-1600) et _Slimân_ (1600-04). —

Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-

Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par _Slimân_, lequel arriva à

Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de

Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech.

Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au

maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols.

Ayant découvert que l’_amîn_ ou trésorier El-Hassân était un

concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor.

7o _Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko_ (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-

Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21

août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès,

tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya

Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc.

Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au

moment où l’_askia_ Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses

fonctions l’_amîn_ El-Hassân et le laissa même diriger et

l’administration civile et l’armée[230].

Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et,

en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï

Zidân monta sur le trône de Marrakech[231].

Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près

tous ses pouvoirs au caïd _Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_, qu’il avait

fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et

demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu

après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan.

Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur _Moustafa_ et, après celui-ci,

_Hâroun-Dangataï_, fils de l’_askia_ Daoud. En 1608, Hâroun envoya son

_hi-koï_ attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux

Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’_askia_ du Nord,

qui s’appelait aussi _Hâroun_ et était fils d’El-Hadj II. Ali, se

rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué

(Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du _hi-koï_, à travers le

territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna,

_fondoko_ ou _ardo_ des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia

auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité

avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près

et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le

fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir

Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce

qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et

remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de

cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait

observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la

richesse en bétail des Peuls de la région.

En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné,

après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette

ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le

Bani et vint camper à _Tarfeï_, sans doute près de Mopti. Mais, un

désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et

la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée

songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du

Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où

le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à

ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son

bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la

forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces

événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se

rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et

s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la

montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier

surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en

déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être

précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un

retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin

du Dendi.

Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du

gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections

dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se

transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de

Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la

casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant

par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou

Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés

des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le

débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en

définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent

de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut

pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où

Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou.

On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des

complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le

caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte

amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à

mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui

par l’_askia_ du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de

Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu

dans leur pays.

En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’_El-

Amîn_, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre

lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée

songaï et la joignit à _Tyirko-tyirko_, au fin fond du pays de Benga ou

Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre

Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se

tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef

de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer

bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son

général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements,

qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de

cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.

=II. — Les pachas nommés sur place= (1612-1660).

A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar

(1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la

désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à

tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des

caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec

Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers

Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs

descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les _Arma_ issus des

mariages des Marocains avec des femmes indigènes.

_Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_ se fît proclamer pacha à Tombouctou le

11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et

remplacé par _Ahmed-ben-Youssof_. Cette année-là, la sécheresse fut

extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des

cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la

famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre,

et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette

dernière année, on aperçut une comète.

Le 27 mars 1618 arriva le pacha _Ammar_, envoyé par le sultan ; il prit

le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel

Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes

et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment

d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait

cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en

juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha _Haddou-ben-

Youssof_. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut

remplacé par _Daoud_, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous

apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi.

Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par _Mohammed-el-Mâssi_,

qui révoqua l’_askia_ du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12

ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce

Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans

de règne, fut remplacé par _Hammou_ le 4 novembre 1621.

A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes

militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les

autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait

que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise

entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant

possession du pouvoir, révoqua l’_askia_ du Nord en exercice et le

remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la

famille royale ; ces _askia_ du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts

n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien

qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour

eux, le pacha prenait le reste.

Le _Tarikh-es-Soudân_ ne signale pour cette période que des choses

insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du

roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha _Ali-ben-Abdelkader_ en

1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et

envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix,

en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non

sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner

entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au

pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en

septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des

pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme

considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison

marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ

pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à

l’intervention de l’_askia_ du Nord, qui l’avait accompagné : cet

_askia_ se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous

le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao,

mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à

mort (juillet 1632).

Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et

remplacé par _So’oud-ben-Ahmed_ le 17 octobre 1632. C’est peu après

l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis

à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui

voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ;

sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre

déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à

l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à

Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément

la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné

et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte

de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion,

les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au

pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une

députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut

remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé

lui-même par Saïd-ben-Ali.

Sur ces entrefaites, _Ismaïl_, frère du roi du Dendi Daoud, vint à

Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan,

_askia_ du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha

fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels

le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il

renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause

qu’en 1639 le pacha _Messaoud-ben-Mansour_ (qui avait, en 1637, déposé

et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par

Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la

résidence habituelle de l’_askia_ du Sud (sans doute non loin de Say) ;

Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la

capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’_askia_ du Nord. Les Songaï

vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi

Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les

femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï

déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed-

Sorko.

De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou :

beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette

famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui

pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait

pas de se livrer à la culture d’une manière permanente.

L’_askia_ du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans

et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé

par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj

Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son

ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par

Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que

j’ai racontée au chapitre précédent.

Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut

à son tour remplacé en 1647 par _Hamid-ben-Abderrahmân_. Ce dernier se

distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui

accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son

autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire

et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec

l’_askia_ du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait

le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et

s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit,

avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa

troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko

(région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux.

Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui

lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des

plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur

laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha

transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou

Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être

Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de

poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis,

revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du

mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet

lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal,

un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son

campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une

caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha

tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise,

revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le

27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De

Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des

pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de

Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour

près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le

retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales

et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende,

puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le

remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir

razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours

le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï,

en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra

(pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y

coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et,

en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou.

Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de

châtier la tribu de _Sonfontir_ (tribu de Peuls Dialloubé commandée par

Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la

rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que

son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la

mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il

avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de

Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre

adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la

soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il

ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition,

attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le

caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les

Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par

Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou :

du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à

Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara,

trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi,

deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours.

Le pacha _Yahia_ remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition

du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de

la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba :

cette expédition n’eut aucun résultat.

En 1652, sous le pacha _Ahmed-ben-Haddou_[236], successeur de Yahia, le

chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste

marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les

pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé

Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la

fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân

qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à

Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237].

Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben-

Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission

des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed-

ech-Chetouki, dit _Bouya_ (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha

de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de

reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à

partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au

nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du

pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas

furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à

mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la

conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels

le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on

peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année

1660.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 21 / 36 段