Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de
Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en
appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en
appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait
divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours
à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes
de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.
Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont
la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même
beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous
l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina
le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de
succession en usage dans le pays était le système de succession
patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la
succession en ligne directe.
Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout
du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud-
Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord
son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence
néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des
Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou
et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les
habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à _El-
Mokhtar Bekkaï_, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint
auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de
ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à
en chasser la garnison peule (1844).
_Hamadou-Sékou_, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans
après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du
Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce
à une convention passée avec _El-Bekkaï_, frère d’El-Mokhtar, les
susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut
décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception
d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le
recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.
Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils _Hamadou-Hamadou_,
au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna
de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées
dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici
qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en
1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après
quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre
à mort. _Ba-Lobbo_ cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et
arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume
assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie
des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le
récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses
successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de
celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire
toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul.
[Illustration : Carte 14. — Le royaume du Massina.]
[Note 204 : L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à
celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de
l’empire banmana de Ségou (ch. X) et à celle de l’empire toucouleur
d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (ch. XI). Afin de ne pas me répéter
trop souvent, j’ai omis dans le présent chapitre un certain nombre de
détails que l’on trouvera dans les trois chapitres suivants.]
[Note 205 : 1er vol., p. 228 et 229.]
[Note 206 : Il est difficile de savoir quelle est exactement la
population que Sa’di désigne par le terme de _Zaghrâna_ : tantôt il
s’agit, semble-t-il, de Berbères (peut-être les Sakhoura actuellement
vassaux des Kounta), tantôt le même mot paraît représenter des Soninké
(peut-être ce mot devrait-il se lire _Diagharana_, « gens du Diaghara ou
Diaga ») ou des Sorko.]
[Note 207 : Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en
mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du
lac, mais il désigne aussi bien les rives ouest, sud et est que la rive
nord.]
[Note 208 : M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me
semble difficile à admettre puisque le _Tarikh-es-Soudân_, notre seul
guide en la matière, fait intervenir dans la mort de ce prince l’askia
Issihak I, lequel régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les
dates données par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent
avec les indications fournies par Sa’di.]
[Note 209 : Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les
Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui
de leur père (par exemple Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou-
Poullo), indépendamment du nom de clan, qui se place toujours le dernier
et qui, pour tous ces princes, est Diallo.]
[Note 210 : Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils
avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des
Banmana qui allaient razzier le pays de Dienné. Le caïd de cette ville
avait alors cherché à s’emparer de Ténenkou, mais avait été mis en
déroute.]
[Note 211 : Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment
où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et
complété ensuite en 1655.]
[Note 212 : Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663
à 1810, d’après la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil.]
[Note 213 : De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie
des Bari.]
[Note 214 : Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et
Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du
prénom arabe Ahmed. Généralement les Peuls transposent l’aspiration
avant l’_a_ initial (d’où la prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis
que les Mandé la suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi) ;
les lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent
Ahmadou.]
[Note 215 : Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari
portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls
le nom donné à tous les fils aînés —, il importe de les distinguer les
uns des autres en désignant toujours chacun d’eux par une expression qui
ne puisse prêter à ambiguïté : c’est pourquoi j’ai adopté de préférence
les appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et Hamadou-
Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas donner lieu à
confusion.]
[Note 216 : Presque tous les détails concernant la vie et le règne de
Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés
à la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil ; on les retrouvera, bien
plus développés, dans ce très remarquable travail (pages 265 à 276).
J’ai utilisé aussi la monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de
Kersaint-Gilly (1909).]
[Note 217 : Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois
litres.]
CHAPITRE IX
=La domination marocaine à Tombouctou
(XVIe au XVIIIe siècles)=
=I. — Les pachas nommés par le sultan= (1591-1612).
1o _Gouvernement du pacha Djouder_ (1591). — Nous avons laissé[218] le
pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le
dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était
réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à
Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces
d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à
Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant
ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance
tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une
escorte de 80 soldats, le pacha _Mahmoud-ben-Zergoun_ ; ce dernier avait
ordre de chasser Issihak du pays des Nègres.
2o _Gouvernement du pacha Mahmoud_ (1591-95). — Mahmoud arriva à
Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord
construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le
manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef
du port les ayant toutes emmenées lorsque l’_askia_ avait envoyé aux
gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit
deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et
les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et
le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de
Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le
cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en
tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux
barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter
l’armée.
DELAFOSSE Planche XXIII
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 46. — La pointe de Kabara.]
Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9
septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit
définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis
à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des
Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la
bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou
Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en
longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de
Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait
chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté
d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il
avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes
de 20 fusiliers chacune.
Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés
par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer
Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le _balama_
(maître du palais) _Mohammed-Gao_, frère d’Issihak, avec cent cavaliers,
et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la
prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille
retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao
proclamèrent ce dernier _askia_ en remplacement d’Issihak II, qu’ils
déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le
royaume songaï du _Dendi_ qui, comme nous le verrons, demeura
indépendant des Marocains.
Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition
et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la
couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la
main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao,
et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui.
Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur,
accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du
Niger et se retira à _Tonfina_, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le
mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592.
L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao,
qui fut de nouveau et solennellement proclamé _askia_ et envoya libérer
ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en
1586 par l’_askia_ Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents
passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses
proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha
Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc.
L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit
favorablement les ouvertures de l’_askia_ et lui demanda des vivres.
Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la
rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara
à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses
ministres — et notamment le _hi-koï_ (chef de la flottille) Laha —
voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais
Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement,
fut écouté. Lorsque l’_askia_ fut arrivé en vue du camp marocain, qui
était établi à _Tintyi_, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de
lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le _hi-koï_
voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les
troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à
Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue.
L’_askia_ continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le
pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita
Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de
Mahmoud se précipitèrent sur l’_askia_ et ses lieutenants et les
dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï,
demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns
furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les
autres réussirent à s’échapper, notamment _Oumar Kato_, ancien
lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao.
Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le _hi-koï_, le _Gourman-fari_ et
seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd
Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de
l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous
périrent ainsi, à l’exception du _hi-koï_, qui fut crucifié. On mit
aussi à mort deux fils de l’_askia_ Daoud qui, pourtant, s’étaient
présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de
_Slimân_, autre fils de l’_askia_ Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le
nomma « _askia_ du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari
Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la
conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son
souverain.
Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la
mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de
l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre
d’_askia_ du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence _Nouha_,
comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments
épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs
notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à
s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la
frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les
gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de
la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer
plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où
le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit
une garnison de 200 fusils à _Goulané_ (sans doute l’un des trois
villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au
Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région
entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et
l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à
lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie
de forêts touffues et de marécages. Au combat de _Bourneï_ (?) entre
autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains
manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité
de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de
maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de
mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six
colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec
l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut
retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de
1593.
Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi,
de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia,
chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la
nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre
1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille
des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et
commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé
mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et
promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à
coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de
parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par
ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce
dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester
tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et
leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer
que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la
population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent
tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire
d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan,
et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg,
sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à
la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa
casbah.
Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers
sous les ordres du caïd _Mâmi-ben-Barroun_, qui entra dans la ville le
27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de
Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis
lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la
cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment
de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier
celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le
caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et
emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à
Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.
Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme
représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats
s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne
cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le
caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba
Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva
dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or.
Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le
gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée
de la ville en jurant sur le Coran et sur le _sahih_ de Bokhari qu’il ne
venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une
fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens
des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants
marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou,
délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de
cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300
soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le
Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient
des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot
qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper
à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva
dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à
mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons
furent envoyées à Tombouctou.
Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs
s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la
garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki,
chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus
qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc
à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de
Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et
500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi.
Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à
la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg,
qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des
Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance.
Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition
du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la
route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il
fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité
contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai
parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il
avait échoué dans sa lutte contre l’_askia_ Nouha. Déjà, il avait, du
Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en
public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-
Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du
pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en
dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un
terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer
qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour
voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où
habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas
visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les
habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces
maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud
fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan,
dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier,
famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples
du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la
mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent
massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on
emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi
Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il
trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces
richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au
sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des
femmes.
Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé
par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour
recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put
d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était
étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette
brèche qu’on put faire embarquer la garnison.