jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’_ardo_ du
Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou
moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo —
relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné,
selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier,
sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat
compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays,
Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.
De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de
Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga
Diallo, furent : son fils aîné _Bouhima_ ou Ibrahim (1404-24) ; son
second fils _Alioun_ (1424-33) ; _Kanta_, fils aîné de Bouhima
(1433-66) ; _Alioun II_, second fils de Bouhima (1466-80), et _Nia_ ou
Aniaya, fils de Kanta (1480-1510).
Le _Tarikh-es-Soudân_ nous donne quelques renseignements, surtout
généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et
Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de
Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une
seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il
avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord
Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo,
dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un
dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des
Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou
Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée
Bounga, il eut un septième fils, Maka.
DELAFOSSE Planche XXII
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.]
Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent
vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II
que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut
repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le
marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même _ardo_
que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa
marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite
aux Mossi.
Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à
l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du
premier _askia_ Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette
annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent,
fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu,
sous le commandement de _Demba-Dondi_, l’un des frères de Nia ou Aniaya,
ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à
l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même,
Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de
l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère
Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa
résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale,
les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche
du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou),
tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et
le Bani.
Le successeur de Nia Diallo fut _Soudi_ ou Saouadi, petit-fils de
Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils _Ilo_
et _Hamadou-Siré_, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige
fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la
volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux
fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa
du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut
défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci
invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait
régné un an (1539-40)[208].
_Hamadou-Siré_ (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre
ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place _Hamadou-Poullo_,
frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles
qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé
plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le
pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu _Boubou-Ilo_
(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de
Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la
conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui
venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante
défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la
caste des Mabbé ou Maboubé.
Après Boubou-Ilo régnèrent _Ibrahim-Boye_ (1551-59) et _Boubou-Mariama_
(1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à
Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son
expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt-
quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup
d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla
une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils
de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils
de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha
aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre
d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se
réfugia à _Fi_, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le
départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III)
succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama
refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu
comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao,
et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il
préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi.
Il fut remplacé au Massina par _Hamadou-Amina_, fils de Boubou-Ilo
(1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia
Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama,
qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à
Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent
désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur
suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle
de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta
ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et-
Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700
soldats marocains et songaï et joignit l’_ardo_ près de Diaga en un
endroit appelé _Touloufina_. Hamadou avait avec lui un grand nombre
d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il
s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du
caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de
la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être
débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina,
qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’_ardo_ s’enfuit
jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina
en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de
la province du Karadougou. Arrivé en face de _Ténenkou_, sur la rive
droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville,
leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ;
les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur
la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha
Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut,
fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit
grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à
Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il
devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara
sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina,
Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina,
un prince de la famille royale nommé _Hamadi-Aïssata_.
Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara
et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le
commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son
concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai
dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et
un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou-
Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à
Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-
Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua
sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère
défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de
respecter désormais le territoire formant son royaume.
_Boubou-Aïssata_, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père
et régna de 1603 à 1613. Après lui vint _Bourahima-Boye_, son frère
(1613-25), qui eut comme successeur _Silamaga-Aïssata_, frère de père et
de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27)
et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.
_Hamadou-Amina II_, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en
1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit
le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de
venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’_ardo_ refusa.
Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le
Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et
fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs
derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et
revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour
l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et
l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-
Soudân_, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller
visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-
Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha.
En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y
chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés
pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les
remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le
pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le
concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison
de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le
20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de
Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’_ardo_ se replia sur Kéké et les
débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y
trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes
de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur
territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes
et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana
(Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux
chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet
1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent
l’_ardo_ à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire
au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative
pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à
Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien
faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les
laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur
chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à
hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux
chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il
prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi
du Massina, son cousin _Hamadi-Fatima_, fils de Bourahima-Boye ; ensuite
il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau
de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de
leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille
ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs
du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un
émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui
Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à
l’_ardo_ en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps
l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put
retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux
de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le
conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans
d’un règne glorieux mais souvent agité.
Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs,
qui furent : _Alioun III_, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), _Gallo-
Haoua_ (1673-75), _Gourori_, fils du précédent (1675-96), _Guéladio_
(1696-1706), _Guidado_, neveu du précédent (1706-61), _Hamadou-Amina
III_, fils de Guidado (1761-80), _Ya-Gallo_ (1780-1801) et _Hamadi-
Dikko_ ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou
moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus
depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs
banmana de Ségou[212].
Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait
ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans.
Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que
quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms
musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce
fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la
dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons
voir à l’instant.
=II. — Dynastie des Bari= (1810-1862).
Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles
réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire.
Au début de leur organisation, le clan _Diallo_ ou des Dialloubé avait
le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du
commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre
siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le
clan des _Daébé_, qui est connu également sous les noms de _Bari_ et
_Sangaré_ et qui correspond au clan toucouleur des _Si_ et au clan mandé
des _Sissé_[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré
avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé.
A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina
central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de
Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé
_Hamadou-Lobbo_ ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une
femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père
s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina
central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et
qu’on appela pour cette raison _Hamadou-Hamadou-Lobbo_, c’est-à-dire
« Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils
reçut le surnom de _Sékou_ ou « vénérable » (corruption du mot arabe
_cheikh_), on l’appela _Sékou-Hamadou_, c’est-à-dire « Sékou fils de
Hamadou »[215].
Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se
mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses
expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau
peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant
expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa
mère Fatimata, et y fonda une école. Ses _talibé_ ou disciples s’étant
rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de
Hamadi-Dikko, l’_ardo_ du Massina, leur chercha dispute et confisqua
leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur
conseilla de tuer le fils de l’_ardo_, ce que firent les _talibé_.
Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir
auprès de Soï.
Cependant l’_ardo_, effrayé des agissements et de la renommée
grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de _Da_,
alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses
généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du
cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri
comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu
était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit
occuper la rive du Niger par les guerriers de l’_ardo_ et celle du Bani
par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara).
Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou
proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri,
battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de
Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa
disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un
grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles
auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi
lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la
panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par
son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils
se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de
Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670
environ, sur le Massina.
Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan-
Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui
demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute
de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont
jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son
autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi
Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de
l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent
leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi-
Dikko, le dernier _ardo_ du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet
répudia ce titre d’_ardo_ (guide, conducteur, chef de migration ou de
tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’_amirou-
l-moumenîna_ (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu
Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’_amirou_ tout court
(commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en
en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko.
Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés,
toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui
envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son
nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui
avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses
environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait
malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège
devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de
facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au
cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se
rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent,
alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels
formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la
suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur
appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu
par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha,
entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle
autorité vers la fin du XIXe siècle.
Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et
au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village
qu’il appela _Hamdallahi_ (glorification de Dieu) et dont il fit sa
capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers
1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui
prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait
misérablement.
Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216],
les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un
cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts
consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de
la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et
le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent
militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en
nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi
en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une
vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De
plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui
consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens
riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la
fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un
_moudd_[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le
reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les
serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la
nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels.
En dehors des impôts existait la taxe de l’_oussourou_ ou du dixième des
marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant
au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à
payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était
partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux
parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des
hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains
qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.
Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois
fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de
nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On
faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les
ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les
guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il
y avait cinq généraux : le général en chef ou _amirou mawngal_ résidait
à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il
surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant
la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou
Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné,
pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les
Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara,
pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième
général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest :
c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo.