Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en

1333, que l’empereur mossi du Yatenga, _Nasségué_, pénétra à Tombouctou,

mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette

incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir

dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son

coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les

Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu

furent reconstruits.

L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi

fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du

Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année

suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la

randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que

la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus

puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle

n’arriva à Mali qu’en 1336.

Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par

l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux

princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et

que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps

nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut

pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se

faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est

ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son

père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de

Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient

affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue.

11o _Règne de Souleïmân_ (1336-1359).

Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali

sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi

considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous

sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de

l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais

surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de

son voyage une relation fort intéressante.

J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali

en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de

grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur

adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj

Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de

remerciements et de nombreux présents.

En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme

au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir

son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute

il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn-

Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission

politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des

renseignements intéressants sur la situation politique et économique de

cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda,

alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous

les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année,

une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali,

traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité.

Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé »,

dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs

de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de

l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que

toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif

d’_el-mebstîn_ »[173].

Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez

d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa

une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux.

L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver

à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de

l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession.

Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques

mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout

à l’heure.

Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174]

sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân.

Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa,

puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en

vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors

exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à

Oualata, se vendait de 8 à 10 _mitskal_ (100 fr. environ au taux actuel)

la charge de chameau, et de 20 à 30 _mitskal_, parfois 40, à Mali ; ce

sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux.

De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à _Tâsser-hala_, où le chef de la

caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il

envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet

envoyé cent _mitskal_ d’or. Les voyageurs atteignirent _Oualata_ deux

mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou _farba_ de

l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville

s’appelait _Mansa Dio_ (peut-être _Mansa-dion_ « serviteur de

l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la

ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta

fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes

blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le

_farba_. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la

population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-

Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La

ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le

système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant

à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans

fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et

exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux

lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs.

Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et

Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit

ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur

remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles

à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient

vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles

dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces

arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de

singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de _gharti_,

c’est-à-dire de _kharité_[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile

mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des

calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient

les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients

végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en

verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de

l’_anli_, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des

poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de

l’espèce appelée _fonio_ — qui servait à faire du cousscouss et de

l’_assîda_[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations

recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites

aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même

région.

A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du

_Diagara_ ou _Diagari_ (pays de Diaga), habité par des commerçants

ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs

ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite

malékite ; les premiers appartenaient au clan des _Sarhanorho_ et les

seconds au clan des _Touré_. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au _Nil_

(Niger), qu’il atteignit à _Kara-Sakho_, c’est-à-dire au marché de Kara,

près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la

rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve,

dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers _Kabora_ (sans doute

Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers

Gao, puis vers le _Maouli_ (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est

dans le pays des _Limi_ (probablement les habitants du Kebbi), ensuite

vers le _Noufé_ (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la

branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers

le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.

Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ;

les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans

éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière

dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume

ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins

nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très

puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères)

qui osaient s’aventurer sur ses domaines.

De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière _Sansara_[179],

laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une

autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son

arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale

mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui

y était installé.

Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait

des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé

Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur

se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait _Mansa

Souleïmân_, et Ibn-Batouta fait observer que _mansa_ signifie

« sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de

bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme

d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un

morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait

caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des

réclamations : l’empereur lui donna alors 33 _mitskal_ et un tiers de

poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent _mitskal_, soit

en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.

L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une

cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au-

dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient

cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de

l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à

travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce

d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les

tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves

sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les

porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des

fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait

ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter

le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient

en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia-

Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de

la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des

archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du

trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une

épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le

seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots,

l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui

ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires

civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en

dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres.

Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et

d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et

des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur

lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient

chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient

à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la

chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant

fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait

à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour

la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par

les mêmes intermédiaires.

A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses

audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum

de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette

estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée _bembé_ dans la langue du

pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le

prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en

forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du

palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en

étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes

semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances,

d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui

marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et

d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents

esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du

tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier

ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les

deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait

de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue.

D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples,

celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par

son nom, disant : _Mansa Souleïmân kî_, ce qui veut dire exactement en

mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ».

Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par

son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux

haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte

jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se

redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la

parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se

jetait de la poussière sur le dos et la tête[183].

Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son

turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la

véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait

confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la

lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand

l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de

poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue

nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par

Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie

de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque

fois que le sultan lui adressait une parole agréable.

Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali,

au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices.

On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se

vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont

une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le

cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce

jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards

de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à

cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon

et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant

l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du

prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance

à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays.

Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le _bembé_

et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des

carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des

lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre

officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le

prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre

femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un

bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en

s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de

l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de

Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels

frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans

blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou

faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga

prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur

remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 _mitskal_ d’or ;

un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en

guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite

les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, _dyêli_, pluriel _dyéla_)[185],

s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec

rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses

telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel

empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose.

Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom

dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa

tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin

sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait

observer Ibn-Batouta[186].

Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le

pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée

jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la

mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire

rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600

_mitskal_ de marchandises et ne lui offrait que 100 _mitskal_ en

paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger

l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi,

l’empereur destitua le chef de Oualata.

La principale femme de Souleïmân, nommée _Kâssa_ ou « la Reine », et qui

était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et

le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le

séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la

Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui

n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais

on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de

Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince.

Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ;

dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient

inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des

étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce

que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup

aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il

constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à

force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient

pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne

leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des

deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se

découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il

leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies

dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des

animaux morts sans avoir été égorgés.

Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se

payaient jusqu’à 100 _mitskal_ (environ 1.200 francs). Les chameaux y

étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il

quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares

en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se

dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le

Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit

seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188].

Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que

les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde,

laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement

le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du

Sénégal.

Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la

rive gauche de la rivière ; le chef ou _farba_ de ce village, appelé

Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays

aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient

venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux

aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave

que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après

s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189].

Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à _Korimansa_, village situé, dit-il,

à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages

actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la

rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en

acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à _Mîma_ ou au

Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo

et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353.

La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa

porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou _farba_, qui

s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au

nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une

culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les

nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à

Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de

Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger,

achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui

fit boire du _dolo_ au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale

comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan,

abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise

de monnaie.

A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il

signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors

du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez

par Sidjilmassa.

12o _Règnes de Kamba et de Mari-Diata II_ (1359-1374).

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 16 / 36 段