Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie

et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un

guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne

l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour

se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot,

Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée.

Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa

le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran,

dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se

hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa

bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi

accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où

régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et,

usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une

deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du

Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa

définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé

d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant

cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani

et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la

région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre

le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula

et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête

du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé

Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et

Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors

Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à

la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et

l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes

n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et

s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui

fût opposée.

Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et

imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes

qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas.

Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque

distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de

ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au

Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du

Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus

respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le

commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer

du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa

main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des

quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans

le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et

l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les

guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses

troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154].

Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de

Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida

d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant.

Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette

lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en

1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire

mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire

de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de

Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales

de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et

les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève

échéance.

En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute,

Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à

Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar,

s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en

comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par

respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière

localité, — il reprenait la route du Sud.

La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à

l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une

nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à

proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant

l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée

_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du

berceau de sa dynastie.

On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de

Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que

la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute

confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la

question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj

Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni)

en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un

endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au

Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou,

lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette

dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route

actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de

voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding,

traversa en bac la rivière _Sansara_ près de son embouchure dans le

Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si

l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le

nom de _Samsarah_ à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout

près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la

solution indiquée par M. Binger[156].

Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt _Mali_, tantôt

_Melli_ ou _Mellé_[157], tantôt _Mandi_ (notamment par les Portugais) ou

_Mandé_, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué

précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding,

pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte

d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul,

que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait

véritablement _beled Beni_, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des

Beni ». On a supposé généralement que _Beni_ — dont l’orthographe ainsi

fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant

« enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis

par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et _Beni_

était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait

rapprocher de ce mot les _Benays_ ou _Benais_ que Marmol et Dapper

signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et

Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger

lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était _Nianimadougou_

ou simplement _Niani_ ou _Nani_ : or le _b_, le _y_ (ou _ni_ dans les

langues soudanaises) et l’_n_ se confondent aisément dans l’écriture

arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en

sorte que le _Beni_ d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon

fautive mise pour _Yani_ ou _Niani_ ou _Nani_.

Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la

fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions

militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants

continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à

l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre

devise _ense et aratro_. La contrée avoisinant Mali était alors à peu

près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui

aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui

enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le

vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la

forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais

transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un

vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ;

mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne

s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre

les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches

reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le

vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se

montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses

soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en

incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite

les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et

convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le

vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides

et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il

lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout

de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères

du Soudan.

Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata

ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé _Amari-Sonko_[160], avant

même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk,

englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara,

dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de

Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le

Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de

l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez

les Ouolofs.

Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête

donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un

Peul nommé _Maham Boli_. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre

du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du

Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un

des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de

terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu

demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur

l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de

simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au

cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une

malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa

mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se

sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y

trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161].

5o _Règne de Mansa-Oulé_ (1255-1270).

A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de _Mansa-

Oulé_, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint

relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père

mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous

savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan

mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277.

Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne

de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs

généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa-

Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec

son armée et y fonda le royaume du _Bambougou_ ou du Bambouk qui fut

vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé,

Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de

Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du

_Konkodougou_ sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale

provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré,

laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou

(cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du

Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un

troisième royaume vassal de Mali, le royaume du _Gangaran_.

6o _Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari_ (1270-1285).

Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des

maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164].

Mansa-Oulé eut pour successeur son frère _Ouati_, qui régna probablement

de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet _Kalifa_. Ce

dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et

il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son

adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines

après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un

neveu utérin de Soundiata, nommé _Aboubakari_, lequel dut régner de 1275

à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces

« nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne

utérine.

7o _Règne de Sakoura_ (1285-1300).

A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé

_Sakoura_ ou _Sabakoura_, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus

puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions

couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de

Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait

que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique,

mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de

langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali

que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus

généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de

l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que

c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la

Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune

capitale soudanaise un centre commercial important.

Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek

En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions.

C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an

1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des

Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la

terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le

firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé

sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des

messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain

et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de

Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré

à côté de ceux de ses prédécesseurs.

8o _Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II_ (1300-1307).

Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le

départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après

l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui

succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari

II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou

cinq ans.

9o _Règne de Kankan-Moussa_ (1307-1332).

Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire

l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis

au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut

son surnom : _Kankan-Moussa_ doit en effet se traduire par « Moussa de

Kankan »[166].

Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-

Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il

devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie

berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand

historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie

de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant.

La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en

pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une

quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses

80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois _kintar_, c’est-à-dire

probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur

de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de

60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une

canne d’or du poids de 500 _mitskal_, soit environ trois kilos. Il passa

par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar

Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut

l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la

maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine

fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan

n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial

pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine

une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa

pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en

aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or,

tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don

de 100.000 pièces d’or.

A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou-

Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia

d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays,

l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent

par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait

habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une

grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à

Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui

demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était

pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce

qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi

laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée

désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est

ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de

Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ;

l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur

donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter

à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les

bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la

traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs,

par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.

C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que

l’un de ses généraux demeurés au Soudan, _Sagamandia_, s’empara de Gao

sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire

de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors

qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses

nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande

pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de

soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son

nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur

de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.

El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui

ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à

toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à

l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait

un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le

poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison

rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un _mihrab_,

le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait

encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très

satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à

Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es-

Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait

servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient

visiter Tombouctou et on appela pour cette raison _Mâdougou_ (terre du

maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction

de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le

marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le

témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile,

coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de

toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de

l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à

Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à

Gao, et qui devint la grande mosquée (_djinguer-ber_) dont les ruines

existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce

fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit

de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli

déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire

d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser

son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000

_mitskal_ de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000

francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000

_mitskal_ d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur

Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna

3.000 _mitskal_ au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père

passait pour avoir instruit Soundiata.

Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de

Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des

enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière

ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou.

Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez,

qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après

l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir

de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la

victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un

interprète appartenant à la tribu des _Massîn_[170] étaient chargés de

remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas

demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et,

après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya

à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de

la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi-

Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ;

l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce

dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et

ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul-

Hassân parvinrent à Mali.

Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint

des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao,

Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès

reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient

tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait

tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre

le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la

forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat,

à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les

contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en

particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone

d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette

restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens

arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne

pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses

domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de

s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone

d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla —

n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus

surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer.

10o _Règne de Maghan_ (1332-1336).

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 15 / 36 段