1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et _Soumangourou_ (ou
Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous
son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour
disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en
1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de
la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son
propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire
l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du
Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux
de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes
dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et
Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers
1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le
Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord.
C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de
_Oualata_ : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir
sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à
Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire
respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il,
et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des
Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides.
Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des
infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les
principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance
vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté
desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs
chameaux et qu’on appelait à cause de cela _Birou_, ce qui signifie
« les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana
comme port commercial du désert.
Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à
se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta,
qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako.
Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue
naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de
l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de
Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier.
La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de
Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il
succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua,
puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le
même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors
que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé,
trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le
nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne
pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement
de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de
ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il
dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où
il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso
d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba
jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à
ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso.
Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en
efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne
pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez-
moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les
forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la
saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit
sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une
autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une
troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et
avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de
son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à
se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde
immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du
Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en
puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus
haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait
contraint à retourner à Sosso.
Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue,
comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la
province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de
Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou
ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro.
L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans
l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois
il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre
défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué-
Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida
de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son
fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que
dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de
sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut
user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se
donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite,
elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu
crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au
monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là
en effet mon _tana_[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un
ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors
s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva,
sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros
d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou,
monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois
arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta
tout.
Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un
coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après
gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une
partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses
ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la
flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que
l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran.
Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur
toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata
te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci,
furieuse, courut révéler à Soundiata que le _tana_ de son frère était un
ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué-
Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de
douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou.
Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se
rencontrèrent à _Kirina_, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata
arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par
Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir,
demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui
répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que
l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses
hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? »
On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux
armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode
homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire
qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher
derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue :
chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et
les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef.
Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et,
saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même
sur Soumangourou.
La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux
yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu.
Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et,
depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore
ce baobab à Kirina[148].
La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche
magique rebondit jusqu’à _Soro_, ricocha de là à _Sorokoto_, puis à
_Kénientou_, puis à _Morolanga_, et alla enfin tomber à _Ségala_.
J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces
points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou.
Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve
entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition,
ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en
face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-
Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait
et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des
divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris
le Kaniaga lui-même.
Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut
lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso :
Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient
jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence
non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit
une ville qui fut appelée _Mandé_ ou _Mali_ en souvenir du pays
d’origine de son fondateur et du berceau de son empire.
Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les _Sossé_, ils se
décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers
l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans.
Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces
Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta
une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus
tard par la conquête ouolove.
[Illustration : Carte 12. — L’empire de Sosso.]
[Note 143 : Voir 1er volume, pages 256 à 263.]
[Note 144 : Tirakka a été mentionnée par Bekri ; voir plus haut,
chapitre III, page 70.]
[Note 145 : Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que le roi de Ghana
fut vaincu par « les gens de Sosso » qui, d’ailleurs, ne demeurèrent pas
dans le pays et retournèrent chez eux, emmenant en esclavage un grand
nombre d’habitants de Ghana.]
[Note 146 : Objet sacré ou interdit.]
[Note 147 : On place parfois cette rencontre au Nord de Goumbou, où se
trouve en effet une localité du nom de _Kérina_, mais il me paraît
invraisemblable que les deux chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un
venant de Sosso et l’autre de Kangaba.]
[Note 148 : Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina porte à sa base,
près du sol, un étranglement dont la légende attribue l’origine au fait
que l’arbre aurait été gêné, dans sa croissance, par le bracelet de
Soumangourou.]
CHAPITRE VII
=L’empire de Mali ou empire mandingue
(XIe au XVIIe siècles).=
De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan
occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le
plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son
histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est
simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales
écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne
fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le _Tarikh-
es-Soudân_, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une
vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on
comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des
Arabes et des Portugais.
1o _Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles._
On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la
fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le
dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à
La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition
nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette
date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au
_Mandé_, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké,
c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le
Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi
sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à _Kangaba_, sur la
rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait
probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence
politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que
commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa
transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et
qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.
D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait
été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine,
fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef
lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés
par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar
étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion
du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la
famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du
mouvement almoravide.
Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle
_Baramendana_, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh
Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot
_Baramandéna_ et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du
Mandé », en rapprochant _bara_ du terme _ouara_ ou _ouâr_ employé chez
certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149].
D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des
païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux _soubarha_ ou
« jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le
contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique
du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles
circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au
Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race
bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne
faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi —
le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à
Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois
le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit
prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous
deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les
formules sacrées et le néophyte répondant _amen_ ; ils prièrent ainsi
toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber
abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa
résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le
pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).
Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme
lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela
_El-Moslemâni_ (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute
Bekri, demeura païenne.
Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le
trône du Mandé était occupé par un nommé _Hamama_, le plus ancien
souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom
exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils _Dyigui-
Bilali_, auquel succéda vers 1200 son propre fils _Moussa_.
2o _Règne de Moussa Keïta dit Allakoï_ (1200-1218).
Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le
surnom d’_Allakoï_. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait
l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un
événement, de répondre _Alla koï_ ! c’est-à-dire « Dieu certes ! »,
voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes
choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’_Allakoïta_
« ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en _Koïta_ ou
_Keïta_ : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais
assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de
Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des
Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent
encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ;
seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de
branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de
cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de _Mansaré_ ou
_Massaré_ qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez
les Soninké, « lignée royale ».
Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut
en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage
de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande
renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son
autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.
3o _Règne de Naré-Famaghan_ (1218-1230).
Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il
était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut
sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de
l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la
rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés
dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des
Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui
formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent
la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba
afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur
industrie.
4o _Règne de Soundiata_ (1230-1255).
J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre
l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions
Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de
Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce
dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du
même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de
Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-
Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro,
Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari,
Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent
alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après
l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur
avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler.
DELAFOSSE Planche XXI
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 42. — MADEMBA, fama de Sansanding, et le général CAUDRELIER.]
Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de
ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des
jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de
taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et
aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la
légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution
par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait
débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux.
Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le
Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui
attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de
rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est
universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de
_Soundiata_, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la
syllabe _soun_ ne représente un titre de souveraineté analogue au
_sonni_ de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le
sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en
partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le
nom complet du vainqueur de Soumangourou était _Mari-Diata-Téguen_ ; il
ajoute que, dans la langue du pays, _mari_ veut dire « prince descendu
d’un roi », _diata_ « lion » et _téguen_ « petit-fils ». Le
renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne _diata_ ; quant
à _mari_, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître »
ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire
un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription
approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ».
Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit
exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân,
mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe
ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien
n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi,
pour ce qui est de _téguen_, on pourrait y reconnaître le mot _denkèni_,
qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui
aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années
qu’il comptait au moment de son avènement.