fils de l’empereur, nommé _Ouamtanango_, dirigea une expédition
militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance
avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme
sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les
montagnes les Dogom autochtones.
Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre
fils de ce dernier nommé _Ya-Diga_, jaloux des lauriers de Ouamtanango,
alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se
trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi
sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de
son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur,
vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes
sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes
à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le
pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui
résidait alors à _Goursi_, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la
poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin,
l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en
arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura
donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à
Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui
une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se
sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui
aussi proclamer empereur des Mossi (_Môrho-nâba_) et fonda un second
Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé
_Yatenga_, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive
remonterait donc à la fin du XIIe siècle.
Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé _Kouda_ comme
le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi
indépendant au _Riziam_.
A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui
Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés
par des descendants de Ouidiraogo : celui du _Zandoma_, vassal de
l’empereur de Ouagadougou ; celui du _Riziam_, indépendant ; celui de
_Goursi_ ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait
plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga.
A Ya-Diga succéda son frère _Yaouloumfao-Gama_, qui dut régner de 1200 à
1225 environ. A la mort de ce dernier, _Kourita_, deuxième fils de Ya-
Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné _Guéda_ ; mais celui-
ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à
s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut
(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé _Tounougoum_.
Ensuite régnèrent _Possinga_ et _Nasségué_, tous les deux fils de
Tounougoum.
C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut
lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous
savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par
Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia,
puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes
de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place.
A Nasségué succédèrent ses fils _Somna_ et _Vanté-Baragouan_. Ce dernier
(1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la
province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de
Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130].
_Bonga_ ou _Lambouéga_, fils et successeur de Vanté-Baragouan
(1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de _Zandoma_, jusque là vassal
de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles
circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans
de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne
amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de
Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit
alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de
reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier
descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres
vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce
fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats —
qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le
Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo.
Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition
donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici
« fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer
la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula
entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six
empereurs furent : _Sougounam_ (1410-1430) ; _Kissoum_ (1430-1435), qui
transféra la capitale de Goursi à _Sissamba_, à dix kilomètres à l’Ouest
de Ouahigouya ; _Zangayella_ (1435-1460), qui annexa le canton de
Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore
indépendante du Yatenga ; _Lanlassé_ (1460-1475) ; _Nasséré_ ou
_Nassodoba_ (1475-1500) et _Yamba_ (1500-1530).
Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui
s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à
Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans
après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac
de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce
dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le
fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en
1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les
allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance
en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant
les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de
l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe
dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré
dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait
alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le
but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques
dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131].
Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les
traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième
successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation,
les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant
fils de Bonga. Ce furent : _Niogo_ (1530-1560), _Parima_ (1560-1590),
_Koumpaougoum_ (1590-1620) ; _Nâbasséré_ ou Nasséré II (1620-1660), qui
tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de
Ouagadougou ; _Toussourou_ (1660-1690) et _Sini_ (1690-1720)[132].
Ensuite régna _Pigo_ (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré,
et qui transféra la capitale de Sissamba à _Tziga_, à 30 kilomètres au
Sud-Sud-Est de Ouahigouya.
Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort
de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais
_Ouabégo_, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima,
usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à
Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de
l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils
avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors
inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un
poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille.
Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un
Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle
Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par
l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134]
donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls
Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en
1754.
_Kango_, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle
et, dans un endroit inhabité appelé _Gossa_, il fit construire une
grande forteresse à étages qu’il appela _Ouahigouya_ ou mieux
Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les
chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode
usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et
le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts
pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers
banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en
débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de
colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe
dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la
nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le
feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent
assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou.
Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut
venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il
fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre
civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville
s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les
lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une
colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de
succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi
de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135].
Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi,
près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi
décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en
désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel
entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse
enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière,
apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume,
l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le
nouveau-né et l’étouffèrent.
_Sagha_, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida
à Tziga. _Kaogo_ (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition
malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga.
_Tougouri_ (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la
guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après,
parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume
de Yâko au Yatenga. _Tanga_ ou _Kom_ (1822-25), deuxième fils de Sagha,
fit colonne contre les Samo de la région de Koury.
_Ragongo_ (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son
frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la
forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint
sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers
étaient ivres de _dolo_ (bière de mil), la mit en déroute et
reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.
_Ridimba-nâba_ (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son
surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré-
nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais
_Diogoré-nâba_ (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et
régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son
règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept
ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger.
_Totébalobo_ (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint
aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y
pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi
mossi indépendant du _Riziam_, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de
Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à
Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne,
chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à
son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de
Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase.
_Yemdé_ (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du
Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé
que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension
territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le
Djilgodi. Après lui régnèrent : _Sanoum_ (1877-79), fils de Kaogo ;
_Noboga_ (1879-84), fils de Tougouri ; _Pigo II_ (1884-85), fils de
Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne.
_Baogo_ (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les
frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi
et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef
des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo,
firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors
à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de
son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine
Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa
lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères
survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894,
mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec
Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo
alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et,
blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895.
_Bagaré_ ou _Bouilli_ (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à
Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur
Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine
Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la
soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet
officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le
village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce
dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des
frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur
Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de
Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le
proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef
provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le
commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé
_Sidayété_. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et
força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa
capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y
vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de
Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à
Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le
départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à
Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle
actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à
Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ
de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant
Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave,
qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un
résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet).
_Liguidi_ (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des
Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une
colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900).
_Koboga_, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à
Ouahigouya depuis 1902.
L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou
le titre de _Môrho-nâba_ ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement
bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont
Sissamba, Tziga et Ouahigouya.
L’empereur nomme les _soloum-nâba_ (chefs de province) et approuve la
nomination des _tenga-nâba_ (chefs de village). Les chefs de province et
les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année
saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux
dignitaires de la cour étaient et sont encore : le _togou-nâba_, chargé
de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain,
d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de
transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture
au successeur de l’empereur défunt ; le _ouidi-nâba_, chef de la
cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du
souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des
Samo ; le _rassoum-nâba_, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur
des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls
Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du
trésor ; le _baloum-nâba_, maître du palais, chef des pages,
palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et
gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le _sôba-nâba_,
introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le
_samandé-nâba_, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou-
nâba ; le _ouidikim-nâba_, lieutenant du ouidi-nâba ; le _bagaré-nâba_,
gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ;
le _bougouré-nâba_, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le
_kom-nâba_, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des
fantassins ; le _diaka-nâba_, gardien des amulettes impériales apportées
autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le _yaogo-nâba_, gardien des
sépultures impériales ; le _saba-nâba_, chef des forgerons et lieutenant
du kom-nâba ; le _tôm-nâba_, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de
donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière
nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de
poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.
L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les
Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à
proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à
l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à
un droit de circulation payable en nature.
Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de
leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces
fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun
une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de
village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la
nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours
des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au
chef de leur province.
A côté du chef de village mossi (_tenga-nâba_), il existe souvent un
_tenga-sôba_ ou « maître de la terre » qui est généralement le
descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays
avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le _tenga-sôba_,
quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi
n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le
tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un
fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont
sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens
rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres,
c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge.
=III. — L’empire de Fada-n-Gourma.=
La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au
début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des
premières colonisations mossi au Yatenga. _Diaba Lompo_, fils de
Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit
la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché
actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose,
à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup
moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans
doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup
plus effacé.
La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui
se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le
24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga
— appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le
descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je
crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être
plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition,
sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq
ans, ce qui est beaucoup.
Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les
noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils
Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis _Labi Diédo_ :
ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné
à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré
de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche
contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la
flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui
régnèrent Tentuoriba, puis _Tokourmou_, réputé pour sa jalousie et sa
férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses
traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens
du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en
lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux
groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau
brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache
blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit
pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière,
à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à
l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue
survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent.
Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne
savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi,
Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna _Yendablé_ (fin du XVIe
siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre
Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs
furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou,
Yempadougou, Yenkouaré et enfin _Bantchandé_, l’empereur actuel.
Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était
réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait
des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi
qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en
guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de
Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida
l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission.
Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français
eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.