C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que

se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux

empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il

existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était

absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans

cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se

rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son

empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu

profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour

commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme

préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du

côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa

poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses

ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne

pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de

criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres

et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive

réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à

la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont

sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre,

ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne

dirigeaient pas eux-mêmes les opérations.

Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho-

nâba actuel ; ce furent : _Zombéré_, fils de Ouarga ; _Kom I_, fils de

Zombéré ; _Sagha_, fils de Kom ; _Roulougon_, fils de Sagha ;

_Savadoro_, fils de Roulougon ; _Karfo_, fils de Savadoro ; _Baoro_,

fils de Roulougon ; _Koutou_ (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par

une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; _Sanom_ (1850-1890), fils

de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une

colonne contre Lallé ; _Bokari-Koutou_ (1890-96), frère de Sanom, qui

reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès

de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les

Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à

3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il

dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; _Mazi_ (1896-97),

frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; _Ouobdérho_ ou _Kouka_

(1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la

suzeraineté de la France ; enfin _Kom II_, qui règne à Ouagadougou

depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de

l’empire.

2o _Organisation intérieure._

Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en

cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en

quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées

à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements

provinciaux étaient ceux de _Gounga_, _Ouidi_, _Larallé_, _Baloum_ et

_Kamsoro_ : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne

impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de _Tenkodogo_,

_Boussouma_, _Béloussa_ et _Yâko_. Ainsi que je l’ai dit plus haut,

chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton

en villages.

L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à

l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les

rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient

régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur

administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la

levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était

obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors

(empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En

revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne

parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est

ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de

Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.

Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des

désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux :

ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des

rois de Boussouma et de Béloussa.

L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui

résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs

fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces

impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par

ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts,

qui était de droit gouverneur de la province de _Larallé_ ; 2o le maître

de la cavalerie, gouverneur de la province de _Ouidi_ ; 3o le maître de

l’infanterie, gouverneur de la province de _Gounga_ ; 4o le chef des

eunuques, gouverneur de la province de _Kamsoro_ ; 5o l’intendant, chef

des pages, gouverneur de la province de _Baloum_ ; 6o le chef de l’armée

ou _tamsôba_ ; 7o le chef des gardes impériaux ou _samandénâba_ ; 8o le

chef des prêtres ou _pouinâba_ ; 9o le maître des sacrifices ou

_gandénâba_ ; 10o le chef des serviteurs ou _dapouinâba_ ; 11o le sous-

chef des serviteurs ou _kambonâba_ ; 12o le chef des musiciens ou

_bindénâba_ ; 13o le chef des bouchers ou _mendonâba_ ; 14o le chef des

palefreniers ou _ouidianga-nâba_ ; 15o le maître des marchés, chef des

percepteurs des droits de place, ou _daranâba_ ; 16o le chef des

musulmans ou _yarhnâba_. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le

titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche

parenté du titulaire précédent.

L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (_sorhoné_, pluriel

_sorhondamba_), de gardes (_samandé_), de palefreniers (_ouirkima_) et

d’eunuques (_dioussaba_). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent

demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef

des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau

sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon

dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres

découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est

imposée. Avant notre occupation, le _sorhoné_ convaincu d’avoir eu

commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de

cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de

l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui

risqueraient d’être divulgués si les _sorhondamba_ avaient des relations

féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les

renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union

appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son

tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la

retraite ou à l’un de ses protégés.

Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à

cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de

quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce

rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut.

Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte

d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ;

les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres

s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le

sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent

de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à

l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se

présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte

à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses

instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou

de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque

réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute

les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres

ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences.

Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses

ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le

souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il

donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais

pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de

justice criminelle[124].

Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est

signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement

de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une

courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le

suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de

vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un

palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages

soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à

côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres

pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le

reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer,

au cours de sa promenade, à de copieuses libations.

La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page,

l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans

le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait.

A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les

environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un _Saba_ et l’autre

_Tienvi_, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets,

dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral.

Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui-

même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses

adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes

ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans

des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre

occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on

s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé

analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ;

l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son

complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de

l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les

_nâkomsé_ ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que

dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches

ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se

transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des

eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les

femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une

grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de

l’empereur.

Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de

province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A

l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés

chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur

celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement

territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur

sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le

droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils

du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur

est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la

mort du monarque, ses fils deviennent de simples _nâkomsé_ (fils de

chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort

privilégiée.

Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer

célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles

jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur

semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y

opposer.

L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain

est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en

effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son

nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun

commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de

l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce

dernier et est comme lui un personnage sacré ou _kourita_ : nul n’a le

droit de lui résister ni de lui faire du mal.

Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son

inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple

particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus

d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre

installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des

sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait

l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait

sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.

Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans

la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et

de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein

droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées,

un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre

ministres : le _Ouidi-nâba_, président, le _Larallé-nâba_, le _Gounga-

nâba_ et le _tamsôba_. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que

possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet,

n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils

avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège

électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait

être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la

pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de

l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant

lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil

convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui

accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les

soins du _Ouidi-nâba_, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là,

mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et

qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à

l’époque actuelle[125].

A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles

de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands

dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la

demeure du _samandé-nâbila_ ou sous-chef des gardes impériaux, où il

passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait

chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et

la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un

quartier de la ville appelé _Paspanga_ où il recevait les chefs de

canton et les _nâkomsé_, qui venaient lui prêter serment de fidélité.

Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du

collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du

_Baloum-nâba_, du _Kamsoro-nâba_ et de l’eunuque en chef du palais,

lequel portait le titre de _Zaka-nâba_. Tous ces rites ont été observés

encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel.

Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux

sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais,

comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les

désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne

qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été

acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après

la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de

Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de

l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le

souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne

put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses

partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux.

Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les

mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce

qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le

Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les

prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton

et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs.

Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par

l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le

remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs

considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont

placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des

provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation

des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la

proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous

les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils

doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à

la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du

chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment

avec celle-ci un canton spécial, le _Bagaré_, qui est administré

directement par l’empereur.

Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les

chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs

_baloum_ ou _baloum-nâba_, sorte d’intendants ou maîtres du palais,

qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces _baloum_ sont parfois

d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus

quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris

parmi les _nâkomsé_ ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère

le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le _baloum_.

La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs

de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions.

Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par

celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de

procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant

l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le

faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de

bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de

s’emparer de sa personne.

A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les

chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une

sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc.

En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il

chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors

convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs

chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs

de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois

qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui

remettre un présent en rapport avec son état de fortune.

Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de

l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur

son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes

abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le

Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui

permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses

revenus ordinaires.

De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire

remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir

besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs

de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant

de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain

nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant

sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et

d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et

arbitrairement imposées.

Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les

gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se

rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient

disposer. Tous se groupaient autour du _tamsôba_. Les cavaliers étaient

armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se

servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.

Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des

particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants

dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les

poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de

quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le

tribunal de l’empereur).

J’ai parlé à plusieurs reprises des _nâkomsé_ : ils comprennent tous les

individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba,

et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se

peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de

province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un

commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges

spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité

française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de

passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce

qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux

_nâkomsé_ de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par

eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de

durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège

de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la

descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative

spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon

particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue

vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient

eux-mêmes des _nâkomsé_.

=II. — L’empire du Yatenga.=

L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de

Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses

chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur

Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a

conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à

la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de

Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga —

au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des

Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de

Ouahigouya porte le titre de _Môrho-nâba_ tout comme son collègue de

Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom

même du « roi des Mossi » cité par le _Tarikh-es-Soudân_[126], tout

démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller

empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient

du Yatenga.

Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, _Raoua_[128], fils

de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu

de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo,

s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au _Zandoma_, y

avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des

Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par

son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les

descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans

la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de

Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître

comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de

Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua

en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 11 / 36 段