L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de

culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait

habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en

pirogue à Gao, où on l’enterra.

7o _Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II_ (1582-1586).

Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après

son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia.

Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao,

suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer

Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors

gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde

prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le

nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il

jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire.

Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti

pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et

l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes

pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea

d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses

fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y

livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj

à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça

par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée

prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à

Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs

affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils

envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de

l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui

s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive

droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura

jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani.

Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant

l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la

fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita

avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla

s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur

du Gourma.

Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne

ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par

surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois

en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ;

El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra

demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par

Hamadou-Amina.

En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao

dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il

rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses

pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et

précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le

gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna,

qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé

comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi

_Dendi-fari_ et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut

sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur

de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups

les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.

Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao

avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade

était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces

militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur

marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc.

Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes

sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de

pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient

sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à

Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et

les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan

dicté par le sultan.

Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les

habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les

autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander

protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre

Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine

(1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et

les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat-

el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres

salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des

fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni

remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les

troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de

Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596.

Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent

trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent

empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé

mourut quelques jours après.

8o _Règne d’Askia Mohammed-Bani_ (1586-1588).

Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du

Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à

Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel

empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (_Bani_) — et

n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer,

complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin

d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de

leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.

En 1588, le _Balama_ Mohammed-es-Sâdik, dit _Saliki Tounkara_, frère de

l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et

pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui

promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais

son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de

lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le

Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main

même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih

et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par

Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier

mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au

pied l’un des anneaux de ses chaînes.

Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi

que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani

quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés

mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une

congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait

revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement.

9o _Règne d’Askia Issihak II_ (1588-1591).

Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud,

fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du

Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui

prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté.

Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son

tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car,

dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande

affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les

autres ».

A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif.

Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que

l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de

le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la

résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit

Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao

et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute

l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et

non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier

assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du

Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la

cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans

la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un

javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque,

ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu

et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur

du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le

premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se

sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori

et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs

et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits

à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de

l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au

chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant

dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de

Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le

chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup

d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres

fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés

capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du _Tarikh-es-

Soudân_.

DELAFOSSE Planche XIX

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.]

Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un

ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le

règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les

sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de

Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et

de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis

le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El-

Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin

que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le

tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait

lui valoir plus tard le surnom d’_Ed-Déhébi_ « le Doré ». J’ai relaté

plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée

marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait

échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé

à ses projets sur le Soudan.

Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en

disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à

s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï

Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould-

Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la

mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à

profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses

Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak,

demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza

et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les

incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner

en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er

janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et

d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux

entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et

qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif.

Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau

dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une

armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un

grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le

commandement à un officier d’origine espagnole nommé _Djouder_, qui

avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait

l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée.

Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait

se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala

(Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la

direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où

il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter

les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien

n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au

Niger.

C’est à _Karabara_, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que

Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas

l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve

soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche,

il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de

_Tondibi_, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.

L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux

environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté

rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré

d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les

3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû

périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur

discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux

étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de

flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois

sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée

du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre

des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder

une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.

Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique,

jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant

massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne

manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or.

Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers

coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux

habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la

rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à

leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao

s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en

raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se

noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de

Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en

grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête

marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à

l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la

rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya,

laquelle se trouve près de Kabara.

Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux

prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands

maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud

Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le

palais des Askia, mais le trouva bien misérable.

Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur

déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille

pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine

retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au

sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait

mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il

faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette

époque.

Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer

avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai

1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en

dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à

Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le

quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité.

Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son

apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance

s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine.

Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à

coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs

successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de

leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre

chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du

changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on

pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a

laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit.

Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche

et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte

organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed

I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés

ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou

jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi

religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on

pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants

des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des

Marocains fut le châtiment de Dieu.

Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de

l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation

générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on

vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des

Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le

Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères

Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des

Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de

païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète

collective de _Bambara_, saccagèrent de fond en comble le territoire de

Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en

eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di

nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes

sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, _saltigué_ ou

chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des

Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré

(entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des

Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa

Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.

D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de

se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon

générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région

Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de

Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas

marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la

région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un

royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel

continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève

et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.

Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays

lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination

marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de

l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la

dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita

du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles,

aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices

qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en

cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup

d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de

Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur

des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la

poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie.

Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao

toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans

la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur

et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que

six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50

ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats

l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de

Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus

médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on

apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher

que tout le reste.

Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de

campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants,

complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de

peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou

bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau

d’étoffe ; certains portaient des sandales.

L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des

gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de

l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier

donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des

angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès

de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines,

etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même.

Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante

situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les

dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit,

il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et

aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la

situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118].

[Illustration : Carte 9. — L’empire de Gao.]

[Note 61 : 1er volume, page 192.]

[Note 62 : 1er volume, pages 238 et suivantes.]

[Note 63 : Edition Schefer, vol. III, page 284.]

[Note 64 : Ibn-Khaldoun, dans ses _Prolégomènes_, dit explicitement que

le prince de Mali qui conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race

nègre, mais il laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était

de race blanche.]

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 9 / 36 段