Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh

renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer

la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la

triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux

mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un

saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de

ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï

que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier

sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï

rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance

à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire

que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui

lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. »

Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé

Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était

mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue,

si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour

leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se

débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa

un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira

le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance

éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à

l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses

frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril

1531).

3o _Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II_ (1531-1537).

Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à

Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce

dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous

une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il

vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi

emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère

Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un

arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima

à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se

préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot

par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment

d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié

auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef

de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le

chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de

ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt

entre l’arbre et l’écorce.

DELAFOSSE Planche XVIII

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 35. — Un marché à Tombouctou.]

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 36. — Marché au bois à Tombouctou.]

Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où

vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier

près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère

Ousmân-Tinferen au poste de _Gourman-fari_, fit revenir Ismaïl de

Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste :

il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux,

multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère

de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant

d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que

ceux-ci finirent par le prendre en aversion.

C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du

Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé

Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec

son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux

n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille

Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui

fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut

moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de

soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école.

Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition

contre le Kebbi.

Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de

Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de

Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route

conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et,

passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de

l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée

impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de

l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de

Gourmou furent vaincus.

Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où

son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils

ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le

dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria

Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que

le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un

trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la

complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir

ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son

père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de

l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux

vieillard fut enfin rendu à la liberté.

Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit

une épidémie appelée _kafi_ ou _gafé_, distincte de la variole mais

aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia

régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les

murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le

souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari-

Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en

rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un

ânon, par les rues de Gao.

L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao,

lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi,

Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans

les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par

des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa

Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé

six ans auparavant (23 avril 1537).

4o _Règne d’Askia Ismaïl_ (1537-1539).

Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer

empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé _Târa_, contigu

au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour

que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis

il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du

Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce

dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en

route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était

très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné

alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des

provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait

Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec

avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis

longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue,

mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité

au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers

Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son

départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite

par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du

lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï

n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite,

parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était

venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions,

n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas.

Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le

replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel

projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé

tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette

troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du

Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. »

Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-

Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en

face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se

contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent

sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait

pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils

et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de

Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud

abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter

Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de

Sansanding[105].

Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé

Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu

du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela

provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que

c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au

reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer

son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en

effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu

prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2

mars 1538.

En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une

autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma,

c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses

gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I,

qu’Ismaïl avait nommé _Gourman-fari_ en remplacement de Ousmân-Tinferen,

poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista

et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les

troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée,

firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à

300 cauries[106].

Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se

trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un

nouvel empereur.

5o _Règne d’Askia Issihak I_ (1539-1549).

Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut

le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour

s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les

souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant

mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à

Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel

il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit

tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite

il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-

Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo,

qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que

l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (_Hi-

koï_), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais

après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas

entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par

son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres,

maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au

Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute

l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais

rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la

suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.

En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud-

Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il

passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se

trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il

remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue

nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à

la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une

colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).

Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de

Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé

par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement

d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale

même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y

demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire

leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les

Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur

souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois,

rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur

abjection et de leur stupidité ».

Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj,

sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de

sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces

propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à

l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore

à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de

saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer

personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste

mettre personne à mort, puis s’en retournèrent.

En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la

maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour

être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la

rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu

recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait

approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela

Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le

magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut

effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé

de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours

avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549.

Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di

rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de

Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao

à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur.

6o _Règne d’Askia Daoud_ (1549-1582).

Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à

Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao.

Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali

Kotia fut replacé dans la charge de _Gourman-fari_ ; Mohammed-Bengan,

fils du nouvel Askia, devint _Fari-mondio_ ; El-hadj, frère de Daoud,

fut nommé _Koré-farima_ ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort

et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le _Dendi-fari_, Mohammed-Bengan-

Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien

_Hi-koï_ Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.

En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En

1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina,

commandés par le _fondo-koï_ ou _ardo_ Diâdié-Toumané, qu’il vainquit

près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité

appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition

beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il

installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en

revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière

ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.

En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit

qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois

tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre

cavaliers résolus, placés sous le commandement du _Hi-koï_ Ali Dâdo,

avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa.

Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée

de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et

firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa

renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de

leur courage.

En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval

de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là

le _Sao-farima_ Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue,

et le nouveau _Hi-koï_ Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes

du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta

jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent

dans les rapides au cours de cette expédition.

En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit

colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire),

il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant

de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le

_Ghana-faran_[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives,

parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée

Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux,

accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or

et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali

étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis

que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien

empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud

avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger,

et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le

bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture

d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il

reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de

Mohammed I, d’avoir laissé les _Bambara_[110] venir en grand nombre à

Dienné et y prendre une prépondérance menaçante.

En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait

atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao).

Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à

Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de

Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur

l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant

du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent

au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser

les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient

dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut

ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre

Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de _Teghazzat-el-Ghizlân_

(Teghazza des Gazelles).

En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de _Barka_[112]

pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et

très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était

extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout

le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses

troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du

haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de

Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de

Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts.

L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113].

Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro

Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière

expédition dans l’_Atarama_, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec

lui les chefs de deux tribus berbères, celle des _Maghcharen_[114] et

celle des _Indassen_, chacun de ces chefs disposant de douze mille

guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les

Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro

Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier

le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici,

ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, dans

une acception purement géographique désignant les pays situés entre le

Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient

autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la

conquête du Hodh sur les Berbères.

Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de

l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois

revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois

appelé _gangou_ ou _kanko_, pour en terminer la construction. Cette

mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de

l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle

fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre

époque : les restes en sont encore visibles de nos jours.

Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de _Diobango_, dans le

Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier _Sini_ par Yakouba et pilla lui-

même _Daa_[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans

succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre _Loulâmi_ dans

le Dendi.

En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur

Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de

lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui

envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent

amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le

sultan Ahmed prit le deuil.

En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par

Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en

1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —,

qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui

avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi,

auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à

aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan

ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi,

Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa

corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de

Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant

derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup

de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie

songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira

sans avoir livré combat.

En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des

pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par

Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils

la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait

depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors

Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur

le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en

particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette

expédition.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 8 / 36 段