_Bakari-Daa_, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort

de son père, dans le village de _Denga_ (au sud de Bourem, sur la rive

droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes

de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai

dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des

femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer

singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est

fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des

Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils

étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du

dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla,

nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90].

Comme je l’ai rappelé à l’instant, _Mohammed Touré_ était l’un des

principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en

personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à

Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la

mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du

pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus

d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où

il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne

fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à _Angoo_,

village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant

tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et

s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura

jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après

une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne

de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort

du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des

Askia.

=IV. — La dynastie soninké des Askia= (1493-1591).

L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle,

mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un

point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni

Ali.

Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se

rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en

apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï _a si tyi a_ (ou _a si

kyi a_), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On

rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait

désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que

celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase,

légèrement déformée en _askia_, devint le nom de la nouvelle

dynastie[91].

1o _Règne d’Askia Mohammed I_ (1493-1528).

L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le

nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait

Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna

une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il

ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses

fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était

mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs

qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à

Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni

Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour

trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la

restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense

majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en

relations avec le réformateur marocain _El-Merhili_, qui venait de se

signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange

de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le

premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite

qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à

l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient

retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait

de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de

laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession

qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc.

El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte

était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali

devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de

faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se

trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même

plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi

que le rapporte Ibn-Meriem.

Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs

notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara

qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un

de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait

laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-

Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins

lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or

provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000

pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à

Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000

pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000

furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le

quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna

solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur

la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son

Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant

ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire

naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’_El-hadj_ mais

endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497.

Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le

début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire

et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était

appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir,

c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous

à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la

population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux

travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable

armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une

partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté

de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.

L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de

chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la

parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs

corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres

étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous

l’autorité directe des gouverneurs.

Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et

conservées par ses successeurs étaient les suivantes :

1o celle de _Gourman-fari_ ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de

l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à

Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par

Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce

dernier, à son autre frère Yahia ;

2o celle de _Balama_ ou _Balamassa_, dont j’ignore la nature exacte,

mais qui devait correspondre à la charge de _baloum_ ou maître du palais

chez les Mossi ;

3o celle de _Dendi-fari_ ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de

Gounguia) ;

4o celle de _Bango-fari_ ou _Bangou-farima_ ou gouverneur « du lac »,

c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus

hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était

titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la

ville de Gao ;

5o celle de _Haribanda-farima_ ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda,

c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite

du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ;

6o celle de _Hi-koï_ ou chef de la flottille, toujours confiée à un

Sorko ;

7o celle de _Fari-mondio_ ou chef percepteur, comportant la surveillance

des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ;

8o celle de _Koré-farima_ ou chef des génies, sorte de grand prêtre de

la religion indigène ;

9o celle de _Adiga-farima_, charge assez peu importante dont j’ignore la

nature ;

10o celle de _Sao-farima_ ou chef des forêts, dont le titulaire veillait

à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur

les produits de la chasse ;

11o celle de _Ho-koï-koï_ ou chef des pêcheurs ;

12o celle de _Hombori-koï_ ou chef de Hombori, représentant de

l’empereur auprès des Tombo.

Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur

(_koï_), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le

Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (_mondio_).

Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang,

déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des

cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des

insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire

précéder, etc.

La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités

d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a

laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par

lui-même ou ses généraux.

Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son

règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en

sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les

contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre

bien plus loin : s’il faut en croire le _Tarikh-es-Soudân_, son empire,

une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens,

tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du

Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et

Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces

pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la

part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut

jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était

encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est

pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était

considérable.

Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago

annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque,

Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de

son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao

avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de

Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix

kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de

l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris

connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter

ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au

temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des

offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain

devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi

de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna

alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été

témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-

même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta

les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand

nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard

ses meilleurs soldats.

L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il

dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le

Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls

du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur

sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua

Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses

Etats.

En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se

rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait

de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui

comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à-

dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible

résistance rencontrée à Ayorou et à _Tildia_ (peut-être le Tillabéry

actuel), annexa toute cette région.

Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar-

Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di

appelle _Dialana_ (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou

partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali,

nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il

repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à

l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à

l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit

Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali

possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il

épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils

Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour

l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire

d’autres expéditions.

Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se

lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre

de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui

donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou

fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les

meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent

fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du

_Zaberbanda_[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en

voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? —

Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens

disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour

s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à

mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent

tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-

Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient

pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des

sentiments d’une fidélité douteuse.

En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali,

poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches

du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les

provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef

peul, le _saltigué_ ou _ardo_ Tindo Galadio, qui résidait dans le

Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en

prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le

défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98]

comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans

de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda

une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle.

Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du

Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de

Katséna et acquit l’alliance de _Kanta_, roi du Kebbi, qui résidait

alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une

réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans

l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien

que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de

1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition,

Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du

butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui

conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de

Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du

Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant.

Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une

victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette

époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao.

Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de

l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar-

Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors

définitivement.

Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à

_Sankoïra_ (village du maître) ou _Saïkoïra_ (village du fleuve),

localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en

allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say

actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les

fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils

de ce dernier, qui était jusque là simple _Adiga-farima_, fut élevé à la

dignité de _Bango-fari_ malgré son jeune âge. Cette désignation

inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils

commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère

Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé

alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents.

Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et

était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité

au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence

que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer

à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par

les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui,

en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence

habituelle à Tendirma.

Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de

Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en

1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume

indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son

aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à

l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à-

vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour

Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes

à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait

prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le

sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison

les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux

autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar-

Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc).

Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui

mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il

avait reçus.

Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le

26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil

empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa,

d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais

cessa de s’occuper des affaires de l’Etat.

2o _Règne d’Askia Moussa_ (1528-1531).

Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les

faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné

_Ousmân-Youbâbo_, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du

Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son

cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son

plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme

souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en

effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au

cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une

violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la

suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des

chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que

s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit

accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne

couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet

incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur

Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou,

Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour

l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et,

montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil

par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à

l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route.

Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita

d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux

lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui

seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à

l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara,

entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du

Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués

des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs

du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl

s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son

beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se

fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort,

laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont

l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de

la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement,

avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de

Mahmoud, le cadi de Tombouctou.

Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès

du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce

dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de

Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se

décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de

Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé

Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala

déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais

il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il

n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces

paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite

enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et

massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les

fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la

route de Gao en passant par la province de Dienné.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 7 / 36 段