D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le

Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à

six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité

se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de _Madassa_, Marassa ou

Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive

gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le

commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut-

être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des

Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient

constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux

Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom

de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de _Bagâma_ ou

_Tagâma_ ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque

exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long

d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute

l’oued Tilemsi).

Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il

écrit le nom _Koûkoû_ et qui semble être Gao, mais qui pourrait être

aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom

d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait

partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix

degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour

ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui

obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée

_Sarnât_, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y

rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest

du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement

l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y

trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande

mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un

château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart

des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux

courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à

cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le

royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus

étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en

étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose

surtout de sel. »

Yakout mentionne aussi une ville nommée _Ouartanîs_, située « sur le

fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays

des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des _Maddassa_,

tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa

païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais,

à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec

des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la

plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes

formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui

baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays

des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de _Koûkoû_, il y

avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs

correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.

=III. — La dynastie berbère des Sonni= (1335-1493).

Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de

l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous

le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord

campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à

compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis

avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et

s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à

concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali

que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan-

Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.

Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme

épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs

reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme.

Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette

dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï,

bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le

mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux

sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles

accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On

garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors

seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et

nommé _Ali-Kolen_ ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé _Souleïmân-Nar_ ou

Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission

d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les

emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son

service.

Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le

compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces

constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts

d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses

préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques

partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la

route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et

successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les

rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et

atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait

d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia

Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et

réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put

cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-

Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle

était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de

Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au

Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle,

avec Ali-Ber et les premiers _askia_, que le royaume de Gao mérita

réellement le titre d’empire.

En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que

continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau

titre de souveraineté, que nous écrivons généralement _sonni_ d’après la

leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des

manuscrits arabes du pays écrivent _soun_, _sinn_ ou _chinn_ et que les

Songaï prononceraient _tyinn_ ou _tyoun_ ; j’ignore d’ailleurs

l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant

été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du

titre de _dia_, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde

dynastie, celle des _Sonni_.

Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de

1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent

des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère

Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé,

Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa,

Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar-

har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.

A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons

rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur

l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement

connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement

de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de

l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière

ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus

grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en

abondance[80].

Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, _Ali-Ber_ ou Ali-le-

Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de _Sonni

Ali_. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un

règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes

du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit

définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant

ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de

Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre.

Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station

commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en

1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue

fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les

Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à

ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y

opposer. Enfin _Akil-ag-Meloual_, chef des Touareg de la région, conquit

définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et

demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets

berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se

porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à

Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de

l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti

(Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes

fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers

1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait

adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé

par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre

de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque

viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure.

Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur-

maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil,

après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans

la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers

réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir

ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux

gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg

pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité

de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en

quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber,

promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors

le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et

marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive

droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait

en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable

appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de

Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les

docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait

des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses

guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre

pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali

ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée

quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir

recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali.

L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla

et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens,

mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait

auparavant son frère.

Le _Tarikh-es-Soudân_ raconte en détail les circonstances qui

accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber,

circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville

par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet

de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg

Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs

musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la

famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre

écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux.

« Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout

barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau,

et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que

nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte

que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie,

parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce

moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de

choses »[82].

Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs

et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte

qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port

de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et

leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent

arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la

force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre

à mort et l’endroit fut appelé _Fina-kadar-el-abkâr_ (en arabe « seuil

du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en

1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour

rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les

fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit

près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut

lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de

Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au

nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand

nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper

prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les

rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort.

Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait

la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver

son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99

tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait

pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du

_Tarikh-es-Soudân_ semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville

avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao —

qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses

Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de

Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le

trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné

doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de

Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant

Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y

laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres

expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se

rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473.

Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les

saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de

Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la

ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour

cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les

troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer

des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles

retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet

investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir

de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions

bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines

opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de

siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso

Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la

situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège

et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de

Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au

camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour

lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais

s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne

venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège.

Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette

époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même

natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à

égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ;

puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord.

Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses

conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes,

région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de _Dirma_ ;

le gouverneur de cette province, le _Dirma-Koï_, résidait un peu en aval

de Niafounké, à _Tendirma_.

Sonni Ali commença par saccager _Diondio_, ville située sans doute sur

la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le

Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait

qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo

et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors

gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias

sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les

habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao

pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.

Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des

lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses

ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant

empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée

de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine,

avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y

avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à

Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait

dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé

jusqu’à _Bango_, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga

contemporain de Sonni Ali, _Nasséré I_ ou Nassodoba, voulut pousser plus

loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour

à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses

récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute

le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le _Sama_[87], entra

à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en

retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense

butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les

hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des

Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces

derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et

parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en

captivité.

Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el-

Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de

Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à

bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que

de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma

à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière

ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît

d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il

n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata.

L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il

se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller

l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par

le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se

disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui

ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur

Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à _Dianguitoï_, petit village voisin de

Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à

moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut

vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le

Yatenga, où il pénétra derrière elle.

En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays

montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à

Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans :

en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant

l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il

chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans

l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.

Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le

_Gourma_, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger,

guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en

revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans

une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89].

Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour

les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise

réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste,

oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de

fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce

prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans

eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les

comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir

(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé

ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya

aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs

concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était

échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di.

Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux :

il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières

quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes

rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la

prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant

répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien

les unes les autres ».

Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup

de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les

idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre

motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs,

qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la

mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il

déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore,

ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de

ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa

mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de

caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 6 / 36 段