des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah, il ne disposait
que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque des Goddala rebelles
était à craindre. Aussi, sur le conseil que lui avait donné Abdallah en
le quittant, Yahia s’installa au cœur des montagnes des Lemtouna qui,
d’accès difficile, abondaient en eau et en pâturages et s’étendaient sur
un espace de six journées de marche dans un sens contre une journée dans
l’autre : à cette description donnée par Bekri, il est facile de
reconnaître l’Adrar Mauritanien[44]. Une place forte, nommée _Azgui_ ou
Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au Nord-Ouest
d’Atar[45], — lui servait de résidence et d’abri ; cette forteresse,
entourée d’une forêt de 20.000 dattiers, avait été construite par
Yannou, frère aîné de Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de
ne pouvoir résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de
l’empereur du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé
par Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au
nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre Yahia. Ce
dernier, à la tête de ses propres soldats et du contingent toucouleur,
se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra à _Tebferilla_ ou _Tin-
Ferella_, lieu qui se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au
Sud-Ouest d’Atar[46]. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de ce
jour, ne furent plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben-
Omar, il fut tué au cours du combat.
Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement de
l’empire almoravide au frère du défunt, _Aboubekr-ben-Omar_, né d’un
père lemtouna et d’une mère goddala, qui se trouvait alors avec lui dans
le Sud marocain. Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren
(Atlas) sur les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre
aux Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué Abdallah-
ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce dernier, si
rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie fort dissolue,
épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et les répudiant
ensuite. « Il n’entendait pas parler d’une jolie fille, dit Gharnati,
sans la demander aussitôt en mariage ; il est vrai qu’il ne donnait
jamais plus de quatre ducats de dot »[47].
A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de l’empire
almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de l’emplacement où
devait s’élever Marrakech quelques années plus tard, sur la route du
Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il apprit que les Berbères du
Sud se révoltaient contre son autorité et que les Messoufa se portaient
contre les Lemtouna demeurés dans l’Adrar. Laissant donc son cousin
_Youssof-ben-Tachfine_ au Maroc pour le gouverner en son absence, il
partit en 1060 ou 1061 pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades
révoltés et, pour leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au
Soudan contre l’empereur de Ghana, qui se nommait alors _Bassi_.
Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85 ans ; devenu
aveugle, il s’entendait avec son entourage pour cacher cette infirmité à
son peuple. Quoique infidèle, il aimait à témoigner des égards aux
musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de se trouver en butte aux
hostilités des Almoravides.
Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en son
absence, avait fait du Maroc un grand et riche empire, et il quitta le
Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord. Mais
Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme d’Aboubekr, se porta
à la rencontre de ce dernier avec une forte armée et beaucoup de
cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il le combattrait si celui-ci
tentait de reprendre le pouvoir, tandis que, dans le cas contraire, il
lui donnerait tous ces trésors, si rares au Sahara. Aboubekr accepta les
cadeaux et retourna au Tagant, où il établit définitivement sa résidence
habituelle.
C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides demeura
dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les pays du
Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne conservèrent que de
faibles contingents, commandés par Aboubekr. Celui-ci, ne pouvant plus
songer à être le sultan du Nord, voulut être celui du Sud. Utilisant
avec habileté les guerriers lemtouna qui lui étaient demeurés fidèles et
les alliés qu’il pouvait recruter parmi les autres tribus zenaga restées
au Sahara, il fit une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses
différents vassaux.
=VI. — L’empire de Ghana vers 1065.=
Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de Ghana
entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de jeter un
coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où Aboubekr-ben-
Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine.
A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut remplacé
par son neveu utérin _Ménîn_, car « l’usage de ce peuple, — nous dit
Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après l’avènement de Ménîn, —
veut que le roi ait pour remplaçant le fils de sa sœur, afin d’être sûr
que son successeur soit bien de son sang ».
L’empereur ou _tounka_ Ménîn, bien que ses Etats se trouvassent amputés
d’Aoudaghost et de plusieurs principautés tributaires de moindre
importance, était maître encore d’un vaste domaine et, d’après le
témoignage de Bekri, sa puissance était considérable. Il pouvait mettre
en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000 archers au moins ; il
possédait une cavalerie, mais de valeur assez médiocre, les chevaux du
pays étant fort petits. Son autorité, amoindrie dans le Nord et dans
l’Ouest par la fortune rapide de l’empire almoravide, s’exerçait
cependant encore sur Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien
royaume d’Aoudaghost ; d’après le _Kitâbou-l-jarafiya_, ouvrage arabe
anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec succès la
guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale, entre celle-ci
et Rayoun ou Araouân, qui était « la ville du désert la plus proche de
Sidjilmassa et de Ouargla ». Au Sud, l’autorité du prince soninké
s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se faisait même sentir sur la rive
gauche de ce fleuve, dans les pays aurifères du Ouangara (Bambouk et
Gangaran) et parmi les sauvages Diallonké — les _Lemlem_ des auteurs
arabes —, chez lesquels ses bandes armées allaient renouveler de temps à
autre sa provision d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait
pas le Niger, à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence
de l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où
commençait celle de l’empereur de Tekrour : les Soninké du Galam, placés
entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt à l’autre des deux
souverains, ou profitaient de leur situation pour garder
l’indépendance ; à l’époque où écrivait Bekri (1067-68), les Soninké de
_Silla_ (près et à l’Ouest de Bakel) dépendaient du Tekrour : ils
avaient été convertis à l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était
considéré comme assez puissant pour résister aux armées que l’empereur
de Ghana aurait pu envoyer contre lui ; il faisait la guerre à ceux de
ses voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants de
_Galambou_, ville du Kaméra située près de l’embouchure de la Falémé, à
un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du _tounka_ Ménîn ainsi que
_Diaressi_ (Diarissona, Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef-
lieu du Guidimaka et devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi.
Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des
principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps,
c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne fût prise et
saccagée par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux
villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans
(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues
chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur ; on y rencontrait des
jurisconsultes et des savants distingués. Des puits d’eau douce
servaient à abreuver les habitants et, près de ces puits, on cultivait
des légumes. Le climat cependant était malsain pour les gens du
Maghreb : au moment de la maturité des épis, presque tous les étrangers
tombaient malades et une grande mortalité sévissait à l’époque de la
moisson. La ville païenne, où résidait l’empereur, était à six milles de
la ville musulmane ; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les
deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était
appelée par les Arabes _El-Ghâba_ (la forêt), parce qu’elle était
entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures aux prêtres
chargés du culte national et où étaient conservées les idoles, à côté
des tombes des souverains ; des gardiens empêchaient de pénétrer dans
ces bois et de voir ce qui s’y passait. C’était également dans ces bois
sacrés que se trouvaient les prisons d’Etat : dès que quelqu’un y était
enfermé, nous dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui.
Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres[48] et du bois
de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une sorte de château
qu’entouraient des huttes de terre à toit conique en paille, le tout
environné d’un mur. Près du tribunal impérial était une mosquée, à
l’usage des musulmans qui venaient rendre visite à l’empereur.
Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres étaient
choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et son héritier
présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens, de porter des
vêtements confectionnés ; les sujets du prince ne se vêtaient que de
pagnes de laine (appelés _kassa_ par Edrissi), de coton (_fouta_ dans le
même auteur), de soie ou de velours, selon les moyens de chacun. Les
hommes se rasaient la barbe et les femmes la chevelure. L’empereur
portait des colliers et des bracelets et se couvrait la tête de
plusieurs bonnets brodés superposés, entourés d’un turban de cotonnade
très fine.
Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste
parasol ; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux richement
caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs portant des
boucliers et des épées à poignée d’or ; à sa droite étaient rangés les
fils des rois vassaux, superbement vêtus, les cheveux tressés et ornés
de bijoux d’or. Quant au maire de la ville et aux ministres, ils
s’asseyaient par terre devant l’empereur. L’entrée de la tente était
gardée par des chiens portant des colliers d’or et d’argent garnis de
grelots également en or et argent. L’ouverture de l’audience était
annoncée au moyen de longs tambours appelés _daba_[49], dont la caisse
était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les sujets de l’empereur
se présentaient devant le prince, ils se prosternaient et se jetaient de
la poussière sur la tête ; quant aux musulmans, ils se contentaient de
frapper leurs mains l’une contre l’autre, en signe de respect.
Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à cheval le
tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers ; les gens qui avaient
à se plaindre de quelque injustice pouvaient, au cours de cette
promenade, s’adresser à lui : il réglait l’affaire sur-le-champ et, une
fois la justice ainsi rendue, rentrait à son palais. Il faisait une
nouvelle promenade dans la soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder.
Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte de dôme
en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on plaçait le
corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à l’intérieur du
dôme ; auprès du cadavre, on disposait les ornements et les armes du
défunt, ainsi que les plats et les calebasses dans lesquels il avait
coutume de manger et de boire et que l’on remplissait d’aliments et de
boisson avant de les placer dans la chambre sépulcrale ; on enfermait
aussi dans cette chambre plusieurs des serviteurs du défunt, choisis
parmi ceux qui, de son vivant, lui préparaient sa nourriture. Puis on
recouvrait l’édifice avec des nattes et des étoffes et toute la foule
assemblée jetait de la terre dessus, de façon à former un grand tertre
qu’on entourait ensuite d’un fossé.
Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes aux morts
et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du poison était
admise en justice : si quelqu’un niait une dette ou était accusé d’un
crime et refusait de s’en reconnaître l’auteur, le juge prenait une
parcelle d’un bois âcre et amer et la faisait infuser dans de l’eau,
puis obligeait l’accusé à boire cette infusion : si l’estomac du
défendeur rejetait le breuvage, il était proclamé innocent ; sinon, on
le considérait comme coupable.
Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du Sahara
étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les dattes et le
sel.
L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui pénétrait
sur son territoire et deux dinars par chaque charge de sel quittant le
pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était de cinq _mitskal_ par
charge et le droit sur toute autre marchandise était de dix _mitskal_
par charge. Le sel était apporté par caravanes des mines de Tatental,
situées dans le Sahara à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud
du Tafilelt, et aussi des mines d’Aoulil ; le sel d’Aoulil arrivait à
Ghana en traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer
d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en pirogues
jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par caravanes. Aoulil
fournissait aussi de l’ambre gris.
L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire ; on l’allait
chercher à _Gadiaro_ ou Gadiara, ville située à dix-huit jours de Ghana,
par une route ne traversant que des contrées habitées par des Nègres.
Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un marché d’échange : l’or lui-même
provenait des régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut
Sénégal. Toutes les pépites trouvées dans les mines dépendant de
l’empire appartenaient au souverain, mais l’or en poudre appartenait à
qui l’avait récolté. Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites
pesant d’une once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son
temps, partie du trésor impérial ; d’après Edrissi, elle aurait pesé
trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y
attacher la longe de son cheval.
Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la région
comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk, Gangaran, Manding
et Bouré — région connue des Arabes sous le nom de _Ouangara_ qui fut,
par extension, appliqué aux Mandingues et à tous les peuples de la
famille mandé sujets des empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi,
le Ouangara formait une île de 300 milles de long sur 150 de large,
entourée de tous côtés « par le Nil » ; cette description, appliquée à
l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez exacte : le
Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est, le Niger et le
Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture fluviale presque continue
autour de la région aurifère. Edrissi relate que, vers le mois d’août,
les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une bonne partie du
Ouangara, et que l’on ramassait l’or au moment où les eaux se
retiraient ; Sa’di s’exprime à peu près de même : il en faut conclure
que, au moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des
sables d’alluvion.
Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du Soudan
fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout nous fournit
à cet égard des renseignements très complets et très intéressants. Il
nous dit même que la richesse des habitants de Sidjilmassa et de Dara,
dans le Sud marocain, provenait de ce que ces villes se trouvaient
situées sur la route conduisant à Ghana et de là aux mines d’or du
Soudan. Il nous explique comment s’organisaient à Ghana les voyages
accomplis en vue d’aller acquérir le précieux métal. Les commerçants du
Maghreb y arrivaient du Tafilelt avec un stock de marchandises se
composant de sel acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un
bois résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les
outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné
longtemps ; ils apportaient en outre des perles de verre bleu[50], des
anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la
traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez les
Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en dehors de
ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau saumâtre, à
moins de se trouver à passer après une pluie abondante, auquel cas on
pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la sortie du
territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient d’abord l’eau
pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs chameaux ; ensuite
ils mélangeaient progressivement cette eau avec celle qu’ils trouvaient
en route, car ceux qui ne buvaient que l’eau du désert tombaient
malades, particulièrement quand ils n’y étaient pas habitués, et ne se
rétablissaient qu’en arrivant à Ghana, après des fatigues considérables.
Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec des
intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés avec les
populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient leur provision
d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite plus haut d’après le
même auteur[51]. Après un voyage d’une vingtaine de jours, fort pénible
au début lors de la traversée du désert qui séparait Ghana du Soudan
proprement dit, les caravanes arrivaient aux pays voisins du Sénégal et
entraient en contact avec les indigènes de la région aurifère. Cette
prise de contact était très particulière et rappelait singulièrement le
procédé usité par les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les
commerçants maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son
s’entendait au loin ; les Noirs des pays aurifères, d’après ce qu’on
raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement nus, ignorant
la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des trous creusés dans la
terre[52] ; ils avaient peur de se tenir debout en face des marchands
blancs et ne venaient jamais au devant d’eux, mais, dès qu’ils
entendaient le son des tambours, ils sortaient de leurs cachettes et
attendaient sans bouger à une certaine distance. Les commerçants
déballaient leurs marchandises (sel, anneaux de cuivre, perles bleues) :
chacun déposait à terre, par petits paquets séparés, les marchandises
lui appartenant en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des
indigènes. Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de
marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se
retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun prenant ce qu’il
trouvait d’or à côté de son tas de marchandises, puis ils s’en
retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ et la
conclusion du marché, laissant les marchandises à l’endroit où ils les
avaient déposées. Ces transactions à la muette s’accomplissaient,
paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune des parties craignît
d’être trompée par l’autre. Massoudi (_Prairies d’or_, vol. IV, page 93)
relate aussi cette coutume, qu’il dit être bien connue des gens de
Sidjilmassa ; il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans
l’empire de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises
sur les bords « du grand et large fleuve » près duquel vivaient les
indigènes chercheurs d’or : ce grand et large fleuve n’était autre que
le Sénégal, que les commerçants maghrébins atteignaient près de
l’embouchure de la Kolembiné.
Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette époque en
citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or poussait dans le
sable du Ouangara comme poussent les carottes et se récoltait au lever
du soleil ; d’après le même informateur, les indigènes de la région
aurifère se nourrissaient de petit mil, de pois chiches et de haricots
et s’habillaient de peaux de léopards, animaux très nombreux dans la
contrée. D’après Edrissi, les indigènes de tous les pays soudanais
dépendant de Ghana — comme aussi ceux relevant de Tekrour — étaient
armés d’arcs et de flèches et de massues ; leurs maisons étaient
construites en argile et couvertes de paille ; ils se paraient
d’ornements en cuivre et de colliers en perles de verre ou de pierre ;
ils cultivaient principalement le mil et en tiraient une boisson
fermentée.
_Route conduisant de Ghana à Gadiaro_ (d’après Bekri). — A quatre jours
de Ghana, on trouvait _Samakanda_ (chez les Samaka ou gens du Sama),
capitale du _Sama_, pays vassal de Ghana ; les habitants de ce pays, qui
passaient pour les meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient
de flèches empoisonnées, portaient le nom de _Bagama_ ou Bakama
(c’étaient sans doute des Kâgoro) : les hommes allaient complètement
nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au moyen de lanières de
cuir ; elles se rasaient la tête, mais non le pubis. Chez les Bagama —
comme aujourd’hui chez les Kâgoro et les Banmana, — le fils héritait de
son père, contrairement à l’usage qui régnait à Ghana et chez les
Soninké de l’époque.
A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de _Tâka_ ou Dâga, où
croissaient en abondance des arbres nommés _tadmout_ en berbère
(baobabs), donnant des fruits de la forme d’une pastèque, remplis d’une
substance à la fois sucrée et acidulée (pain de singe) que l’on
employait contre la fièvre.
Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé _Diougou_
(sans doute la Kolembiné), que les chameaux passaient à gué et les
hommes en pirogue. Onze journées de marche séparaient l’endroit où l’on
traversait cette rivière de Gadiaro. Après l’avoir franchie, on entrait
dans le pays de _Garantel_, grand royaume païen fréquenté par des
marchands musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités
avec égard par les habitants ; ce pays renfermait des éléphants et des
girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi et placée
par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au sud du point où
la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou et sur la rive droite
de cette rivière, à la pointe sud de l’étang de Magui, c’est-à-dire à
l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de Kayes ; Edrissi dit qu’elle était
bâtie au bord du « Nil » — lisez : d’une masse d’eau importante —, sur
le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se vêtaient
de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait de chameau.
DELAFOSSE Planche XVII
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 33. — Groupe de Touareg, à Bamba.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 34. — Cavaliers Songaï, près de Say.]
En sortant du royaume de Garantel, on arrivait à _Gadiaro_ (ou Gadiara,
d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de l’or
et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom de
l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située sur la
rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute à peu près
en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien Kayes de la rive
droite) ; de nombreux musulmans y habitaient. En réalité, Gadiaro
n’était qu’un entrepôt : les mines d’or se trouvaient de l’autre côté du
Sénégal et à une certaine distance, ainsi que je l’ai expliqué plus
haut, dans le pays qu’habitaient les _Lemlem_ d’Edrissi. Ce dernier
rapporte que les gens de Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez
les Lemlem capturer des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana.
_Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant partie de
l’empire de Ghana_ (toujours d’après Bekri). — A l’Ouest de Gadiaro, sur
la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu près en face d’Ambidédi) la
ville de _Diaressi_ ou Yaressi ou Diarissona (_alias_ Barissa)[53], qui
était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens ; on y trouvait
des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se fécondaient sans le
secours d’un mâle, en se frottant contre le tronc d’un certain arbre.
Des commerçants noirs étrangers au pays et nommés _Nougamarta_ venaient
acheter de la poudre d’or à Diaressi et la transportaient de là dans
tout le Soudan. Vis-à-vis de cette ville, sur la rive Sud du fleuve,
s’étendait, sur une profondeur de huit journées de marche, un grand
royaume dont le souverain portait le titre de _dou_ — ou le nom de _Dao_
— et dont les habitants combattaient avec des flèches ; ces habitants —
des Diallonké probablement — sont appelés _Lemlem_ par Edrissi, qui
ajoute que les gens de Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays
pour y capturer des esclaves ; le même auteur cite, parmi les villages
des Lemlem, une localité qu’il appelle _Mallel_, située sur une colline
de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait une source qui
alimentait en eau les habitants et donnait naissance à un affluent du
Sénégal ; il cite encore une autre localité qu’il appelle _Dao_, sans
doute du nom du chef mentionné par Bekri[54]. Ce royaume du _dou_ ou de
Dao était contigu au pays de Mali ou des Mandingues, lequel était
indépendant de Ghana.