Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier empereur

judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la dispersion

des Soninké du Ouagadou. _Kaya-Maghan Sissé_ roi de ce pays, se portait

vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de ses sujets et arrivait à

Ghana au moment où ses compatriotes venaient de secouer le joug des

Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le fils de Bentigui était devenu

momentanément maître du pouvoir, mais Kaya-Maghan possédait sans doute

une armée assez considérable et il lui fut facile de contraindre, de gré

ou de force, le fils de Bentigui à se démettre de son autorité

momentanée ; en tout cas, l’ancien roi du Ouagadou se fit proclamer

empereur. Peut-être les Judéo-Syriens essayèrent-ils de lui résister,

mais ils n’étaient pas de force à lutter les armes à la main avec les

Soninké mieux organisés au point de vue militaire, et ils évacuèrent le

pays pour se porter vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant

seulement dans l’Aoukar quelques familles, dont celle des _Massîn_, qui

se composait probablement des descendants de Gama[29].

Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement son

autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque Ibn-Khaldoun

nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par les musulmans —

c’est-à-dire au VIIIe siècle —, des marchands arabes commencèrent à se

rendre dans le Soudan occidental et constatèrent qu’aucun roi nègre

n’avait à cette époque une puissance comparable à celle de l’empereur

noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient jusqu’à l’Atlantique.

Le pouvoir se transmit dans la famille des _Sissé-Tounkara_, c’est-à-

dire des Sissé de souche royale, descendants de Kaya-Maghan[30]. Peu à

peu, l’autorité des empereurs soninké de Ghana s’étendit bien au-delà

des limites qu’avait atteintes celle des empereurs judéo-syriens.

L’empire ne tarda pas à englober, non seulement l’Aoukar et tout le

Bagana, c’est-à-dire approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou-

Sosso-Sokolo, mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande

partie de Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du

Kaarta, le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh

et du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux

familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn de

Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké du Galam

(Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de l’empereur de

Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait ainsi sentir vers le

Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par contre, il ne semble pas

qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le Niger : la région de Dienné et de

Tombouctou devait, de ce côté, constituer la marche extrême de l’empire.

Au Nord et au Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se

trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du _Tounka_ de

Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès qu’ils s’avançaient au Sud

de leur domaine propre. Du côté du Midi enfin, le Sénégal et son

affluent le Baoulé devaient former la limite approximative de l’empire.

Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le milieu du

IXe siècle, c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements

qui se déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette

époque, nous ne savons rien à leur sujet.

Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où les

Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et se

fortifièrent au Tagant, intervenant dans les affaires intérieures de

l’empire de Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ.

Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et leurs

premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un chef zenaga

de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des Ourtentak), nommé

_Tiloutane_, fils de Tiklâne, lequel mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80

ans[31]. Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils

d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna dont le

nom nous ait été conservé.

A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons Ibn-

Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur tous les

Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala, Messoufa, Lemta,

Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets, etc.) et à se faire

payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un tribut régulier, au moins

des redevances moyennant lesquelles ses bandes protégeaient leurs

domaines du pillage et garantissaient la sécurité des caravanes venant

du Nord ou s’y rendant. Les auteurs arabes ne nous disent pas si

l’empereur de Ghana lui-même payait cette sorte de tribut, mais il

paraît bien certain que plusieurs des rois vassaux de son empire y

étaient astreints.

A Tiloutane succéda son fils _Betsine_, qui mourut en 851 ; puis vint

_Ilettane_ ou Latsir, fils de Betsine, qui mourut en 900. Après Ilettane

régna son fils _Temîm_ qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition

des chefs des diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après

sa mort, les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les

Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent

indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les

empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté du

Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à peu près

à cette époque, c’est-à-dire au début du Xe siècle ; elle dura un peu

plus de cent ans, pour finir vers le milieu du XIe siècle avec les

commencements de l’empire almoravide.

Ce n’est pas à dire pourtant que, durant cette période, les empereurs

soninké et leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou

tout au moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des

Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont la

capitale, depuis le IXe siècle probablement, était la ville

d’_Aoudaghost_[32], située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité

orientale du Tagant actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de

Kiffa, sur la route conduisant de cette dernière localité à Tichit[33].

Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a

complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville était

grande et bien peuplée ; elle s’élevait dans une plaine sablonneuse, au

pied d’une montagne stérile et dénudée qui la protégeait du côté du Sud,

tandis qu’une haute colline couverte de gommiers la dominait au Nord ;

elle était entourée de jardins où croissaient des dattiers et de champs

de blé cultivés à la houe et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les

nobles se nourrissaient de blé ; le menu peuple ne mangeait que du

sorgho, du mil et des haricots[34]. On y trouvait aussi quelques petits

figuiers et quelques pieds de vigne, ainsi que des plants de henné. Les

puits donnaient une eau excellente ; les bœufs et les moutons étaient en

abondance et on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un _mitskal_

(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15

francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie ; elle venait des

mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché était très

achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du miel provenant du

pays des Nègres ; du Nord de l’Afrique venaient du blé, des raisins et

autres fruits secs, toutes denrées qui, au temps de Bekri (XIe siècle),

se vendaient six _mitskal_ le quintal. Les habitants étaient de race

blanche mais avaient le teint jaunâtre, parce que, dit Bekri, « ils sont

minés par la fièvre et les affections de la rate ». En dehors des

Lemtouna, ces habitants comprenaient quelques Arabes originaires de

l’Ifrîkia (Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des

Berbères appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et

surtout Nefzâoua ; enfin il s’y trouvait un grand nombre d’esclaves

noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes filles blanches

d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de vue et Bekri s’étend

longuement sur leurs charmes. Les gens de la ville étaient musulmans, au

moins en partie, puisque, un peu avant l’époque almoravide, plusieurs

mosquées existaient déjà à Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran.

Mais, au dire de Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le

soleil et mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui

campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades,

cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par les

pluies ; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient la peau de

plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le Sud ; ceux qui

avoisinaient le Soudan proprement dit étaient très noirs.

L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des boucliers

de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les importations

comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de couleur rouge et

de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne, et du sel provenant

d’Aoulil ; quant aux produits exportés, c’était surtout : de l’ambre

gris, dont la qualité était excellente, « vu, dit Bekri, la proximité de

l’Océan » ; de l’or raffiné et transformé en torsades filiformes, or

dont la pureté était considérée comme supérieure à celle de l’or de tous

les autres pays ; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de

la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes de

soie.

Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte que les

habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville jouissait d’une

prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous dit que de riches

caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa (Tafilelt) pour le Soudan

et, traversant Aoudaghost, rapportaient de grands profits aux gens de

cette cité. Lorsqu’il la visita, Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel

un indigène de Sidjilmassa se reconnaissait le débiteur d’un habitant

d’Aoudaghost pour une somme de 40.000 dinars, chose que le voyageur

arabe considérait comme unique en Orient à son époque (Xe siècle).

A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le roi des

Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des relations avec

l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait des cadeaux pour les

empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous donne une idée assez

précise de la puissance de ces souverains et de la situation

d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue politique.

Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les

territoires occupés par les Berbères : Bekri nous apprend en effet que,

à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de cette ville au

Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou Azdjounane où les

Noirs s’embusquaient pour couper la route aux caravanes et les

piller[35].

Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun, régnait à

Aoudaghost un prince lemtouna nommé _Tinyéroutane_ ou Bérouyane, fils de

Ouichnou ou Ouachnik et petit-fils de Nizar ou Izar, qui avait réussi à

acquérir une véritable puissance. Comme son prédécesseur du IXe siècle

Tiloutane[36], il avait plus de vingt chefs nègres comme vassaux ou

tributaires, et la partie habitée de son royaume s’étendait sur deux

mois de marche en longueur et autant en largeur. Il pouvait mettre en

campagne 100.000 méharistes et en profitait pour intervenir dans les

querelles intestines qui divisaient les petits Etats vassaux de Ghana.

Invité par Târine ou Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit[37], à le

soutenir contre le chef noir d’Aougam[38], il fournit au premier 50.000

méharistes qui envahirent et razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les

maisons et détruisant les récoltes ; le chef du parti vaincu, se voyant

perdu, jeta son bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle,

la posa sur le sol, s’y assit et se laissa tuer ; ses femmes, trop

fières pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se

jetant dans les puits.

Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de l’empereur

de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par les Almoravides

en 1054, y était encore représenté par un gouverneur nègre.

=V. — Les Almoravides et leurs premiers empiètements sur l’empire de

Ghana= (XIe siècle).

Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga s’entendirent pour

s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane, afin de résister aux

empiétements des Soninké sur le Sahara et le Tagant et de secouer leur

suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris, cette fois encore,

parmi les Lemtouna ; ce fut _Tarsina_ ou Tarchina, fils de Tifat ou

Tifaout. Le premier sans doute parmi les princes berbères du Sahara

occidental, Tarsina se convertit à l’islamisme et prit le nom de

Abdallah-abou-Mohammed ; il se rendit même en pèlerinage à La Mecque,

fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou Nègres, et,

après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours d’une razzia dirigée

contre une tribu d’origine sémitique et de religion israélite, peut-être

quelque fraction des Judéo-Syriens chassés de Ghana deux siècles

auparavant ; cette tribu résidait aux environs d’une localité qui, au

XIVe siècle, s’appelait Teklessine et était habitée par des Zenaga-

Ouareth musulmans[39] : cette indication permet de situer

vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit où

fut tué Tarsina et qui s’appelait alors _Bekâra_, d’après l’auteur du

_Roudh-el-Qarthâs_. Bekri donne au même lieu le nom de _Gangara_, nom

identique, dit-il, à celui d’une tribu nègre (sans doute les Gangara,

Ouangara ou Mandingues), et appelle In-Kelâbine la localité voisine

habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans.

DELAFOSSE Planche XVI

[Illustration : FIG. 31. — Type de Jeune Maure.]

[Illustration : FIG. 32. — Métisse de Maure et de femme noire.]

Après la mort de Tarsina, le commandement des Zenaga du désert ou

« Zenaga voilés » échut à son gendre _Yahia-ben-Ibrahim_, lequel

appartenait à la tribu des Goddala ; cette dernière tribu formait alors

avec celle des Lemtouna une confédération unique, dont le territoire

s’étendait depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les

Goddala habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer.

En 1035[40], Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le pouvoir à son

fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au retour de son

pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y rencontra un illustre

docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont il suivit les leçons et

devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à s’apercevoir que le prince

berbère était, quoique musulman fervent, très ignorant des choses de la

religion, et il apprit de lui que ses sujets sahariens l’étaient plus

encore. Au cours d’une conversation roulant sur cette fâcheuse

ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier quelque savant

jurisconsulte qui pût donner à son peuple l’enseignement dont il avait

besoin. Aucun des disciples d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette

mission, celui-ci engagea Yahia à aller à Nefis[41], dans le pays des

Masmouda, et à s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et

nommé Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il

lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de Ouaggag,

qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân lui-même. L’un

des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé _Abdallah-ben-Yassine-ben-

Meggou_[42], accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors

l’Adrar Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença

ses prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia, c’est-à-

dire celle des Goddala.

Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de quatre

femmes ; les Goddala trouvèrent le réformateur trop sévère, et surtout

trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le détester. Découragé, il

voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour, où l’islamisme commençait à

briller d’un vif éclat grâce aux efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou

Ouâr-Diâdié, qui venait d’affranchir son pays du joug des Peuls et de

chasser ces derniers vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se

séparer de Abdallah et lui proposa de se retirer avec lui dans une île

ou une presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de

l’embouchure de ce fleuve ; on pouvait, de la rive nord d’un bras du

Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse, tandis qu’il

était nécessaire de se servir de pirogues à marée haute. Les deux

dévots[43], accompagnés de sept fidèles Goddala, se transportèrent en

effet dans cette île et y bâtirent sur une colline un ermitage où ils

s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer Dieu jusqu’à leur mort. Mais,

dès que Abdallah eut cessé de vouloir convertir les Berbères malgré eux,

ces derniers vinrent à lui. Au bout de trois mois des masses de gens —

principalement des Lemtouna —, attirés surtout par la curiosité, se

rendaient à l’ermitage et demandaient à être instruits ; bientôt

Abdallah eut ainsi un millier d’adeptes qui ne quittaient plus

l’ermitage (_ribâth_) et que, pour cela, il nomma _al-morabethîn_ (ceux

du _ribâth_, les ermites), mot que nous avons transformé en

_Almoravides_ et qui, dans une autre acception, a donné le mot

« marabout ».

Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à des

familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans leurs tribus

ou sous-tribus respectives ; néanmoins lorsque, envoyés par leur maître,

ils se présentèrent à leurs compatriotes dans le but de les convertir,

personne ne voulut les écouter. Ils revinrent conter leur déconvenue à

Abdallah, qui alla lui-même exhorter les tribus, mais sans plus de

succès.

On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à Abdallah

s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit alors à leur tête,

prêcha la guerre sainte contre les Zenaga infidèles ou mauvais croyants

et, quittant les rives du Sénégal, il partit en guerre contre les

Goddala, en tua un grand nombre et convertit les autres. Ensuite il agit

de même vis-à-vis des Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les

montagnes de l’Adrar et auxquels il enleva la plupart de leurs

troupeaux.

Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son rigorisme ; il

prétendait interdire les pillages et refusait de manger la chair et de

boire le lait provenant des troupeaux pris à l’ennemi. Il alla plus loin

encore et — en un endroit que nous ne connaissons pas mais qui devait se

trouver dans la Mauritanie actuelle — il obligea ses fidèles à

construire une ville (que Bekri appelle Aretnenna) dont toutes les

maisons devaient être égales en hauteur. Ce puritanisme exalté lui

aliéna de nouveau les sympathies des Goddala. L’un d’eux, le

jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des chefs Eyar et In-

Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit d’imposer ses conseils à

la communauté et lui arracha l’administration du trésor public. Enhardis

par ces premiers succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur

de leur pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens.

Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au Tafilelt à son

maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux Goddala que quiconque

refuserait l’obéissance à Abdallah serait excommunié et privé du salut

éternel, et il leur renvoya le proscrit. Abdallah, ayant sans doute

recruté des partisans en route, principalement chez les Lemtouna,

massacra tous ses ennemis dès son retour en pays goddala, plus une foule

de gens qu’il décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à

nouveau ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des

Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les

Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou Gaogadem,

entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de l’Ouest et finit par

devenir le chef incontesté de tous les Zenaga du Sahara occidental,

Yahia ne conservant qu’une autorité purement nominale et n’étant qu’un

instrument docile entre ses mains. Les rebelles qui venaient faire leur

soumission recevaient d’abord, pour leur purification, cent coups de

nerf de bœuf et étaient ensuite instruits des vérités de la religion et

autorisés à prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient

astreints à payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à

acheter des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des

Almoravides.

Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots, pénétrèrent au

Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de Sidjilmassa (Tafilelt), sous

la conduite de Yahia et de Abdallah, qui revinrent ensuite dans le

Sahara, après avoir laissé une garnison dans leur dernière conquête.

Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous les chefs

des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait garder que le

pouvoir spirituel, et qu’on devait élire un roi, ou chef à la fois

militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la

prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit élire

roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et nommé _Yahia-

ben-Omar_ ; ce dernier ne fut du reste que le commandant en chef de

l’armée almoravide, Abdallah conservant en fait l’autorité suprême.

Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui restait

à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de villages

peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur de Ghana.

Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut attaqué en 1054

par Abdallah lui-même. A cette époque, la population de la ville,

composée surtout d’Arabes et de Berbères, était divisée en deux

fractions ennemies ; profitant de cette circonstance et attirés par la

richesse des habitants et le nombre de leurs esclaves, les Almoravides

se ruèrent à l’assaut avec impétuosité, s’emparèrent de la ville, la

pillèrent de fond en comble, violèrent les femmes, capturèrent les

esclaves et massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite.

Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara, né à

Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La Mecque.

La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri, était que

les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté de l’empereur

de Ghana.

Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la garnison

almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par Ouaggag et

redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur le compte des

Zenâta et firent demander au réformateur de venir purger leur pays des

infidèles qui le déshonoraient. Abdallah convoqua aussitôt tous les

Almoravides, mais les Goddala, mécontents de ce qu’on avait choisi le

roi parmi les Lemtouna, refusèrent de marcher et se retirèrent sur le

bord de l’Océan, entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors

avec lui le plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en

personne se rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de

Sidjilmassa sur les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et

commença à installer au Maroc la domination des Lemtouna venus de

l’Adrar et du Tagant, domination qui devait bientôt s’étendre à

l’Espagne.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire · 第 2 / 36 段