_Haut-Sénégal-Niger
(Soudan Français)_
[Décoration]
PREMIÈRE SÉRIE
* * * * *
TOME II
~SOUS PRESSE :~
DEUXIÈME SÉRIE
_Géographie économique_
(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. —
Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage
des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. —
Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à
suivre).
Par JACQUES MENIAUD
_Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes
documentaires_
[Décoration]
~EN PRÉPARATION :~
TROISIÈME SÉRIE
_Le Territoire militaire du Niger_
Par JULES BRÉVIÉ
_Haut-Sénégal-Niger
(Soudan Français)_
Séries d’études publiées sous la direction
de M. le Gouverneur CLOZEL
[Décoration]
PREMIÈRE SÉRIE
* * * * *
_Le Pays, les Peuples, les Langues,
l’Histoire, les Civilisations_
PAR
MAURICE DELAFOSSE
Administrateur de 1re classe des Colonies
Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales
* * * * *
_Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_
[Décoration]
_80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble
au 1 : 5.000.000.
Bibliographie et Index_
[Décoration]
TOME II
L’Histoire
[Décoration]
PARIS
ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
11, Rue Victor-Cousin, 11
* * * * *
1912
ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME
Page 61, note 63, et page 83, note 90, ligne 5, _au lieu de_ :
Scheffer, _lire_ : Schefer.
Page 149, note 137, ligne 3, _au lieu de_ : _sotigui_, _lire_ :
_kountigui_.
Page 170, ligne 2, _au lieu de_ : non loin de sa victoire, _lire_ :
non loin du lieu de sa victoire.
Page 179, ligne 7, _au lieu de_ : de Bélédougou, _lire_ : du
Bélédougou.
Page 227, lignes 9 et 13, _au lieu de_ : Mohammed II, _lire_ :
Mohammed III.
Page 260, entre les lignes 16 et 17, _intercaler_ : 1o _bis_ Mohammed-
Gao, frère d’Issihak.
Page 277, note 265, ligne 4, _au lieu de_ : _Ganoua_, _lire_ :
_Ganaoua_.
Page 290, ligne 22, _au lieu de_ : le son aïeul, _lire_ : de son
aïeul.
Page 376, ligne 27, _au lieu de_ : Andéoud, _lire_ : Audéoud.
Page 377, ligne 28, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : Maghfar.
Page 378, ligne 8, _au lieu de_ : Ould-Omar, _lire_ : Ould-Amar.
Page 420, ligne 6, _au lieu de_ : à un traité, _lire_ : un traité à.
DELAFOSSE Planche XV
[Illustration : _Cliché Bouchot_
FIG. 29. — Groupe de Maures du Hodh.]
[Illustration : FIG. 30. — Groupe de Maures, à Kayes.]
QUATRIÈME PARTIE
_L’histoire_
CHAPITRE PREMIER
=Le Soudan occidental avant notre ère.=
L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent
aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au
début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer
jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et
l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour
nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le
peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant
l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce
soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que
par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement
prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui
solide.
Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous
possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la
relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette
date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ;
mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni
naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs
impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne
des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de
l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur
les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et,
d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de
l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères
principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines
larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal
odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs
orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des
réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu
de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur
l’état du Soudan au temps de Galien.
Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de
l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de
l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications
relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques
vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne
le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des
papyrus de l’ancienne Egypte.
Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant
J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre
d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces
deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique,
ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que
les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des
colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il
est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était
situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure
de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois
aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des
terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons
aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a
décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un
contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès
leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les
marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage,
remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la
fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ;
ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits
tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis
s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de
leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si
elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent
et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en
retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres
reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les
Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux
autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent
point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. »
Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la
loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou
des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se
documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire.
Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations
par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut-
être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan
pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies
autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne
constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par
contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté
jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de
supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient
dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au
Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y
procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces
caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal
se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre
compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens.
Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard.
Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans
l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en
dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et
dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage.
Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les
Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans
l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies
florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et
les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait
traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque
dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà
avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint
l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais
poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les
renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux
d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun
jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.
Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les
indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en
présence d’un pareil néant.
On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique
Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle
du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des
gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des
grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument
impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date
quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où
certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie
et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine
mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques,
peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans.
Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station
n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre
autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba —
ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir
fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des
instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se
servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils
rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut-
Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours,
en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels
qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le
tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains
ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à
la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en
pierre.
Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo
des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois.
Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes,
maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer
sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au
maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au
plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres,
l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible
d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres
actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés.
Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les
auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs
eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une
toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient
parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment,
que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au
Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les
habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement
construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible
aujourd’hui d’en retrouver les restes.
Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers
que l’on peut exhumer des _tumuli_ ou des emplacements des villes
disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés
jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles
fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle
ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en
usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans
une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé
entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays
méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction
certaine[4].
Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi
qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en
pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise
surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces
murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une
enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde
enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de
Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à
l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison
en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces
d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées.
Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges
d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des
XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient
avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à
plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans
l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du
Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population
indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan,
qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs
murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables
avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes
d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette
dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle
aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques
éléments supplémentaires d’information.
Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces
ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas
autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de
leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans
que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent
l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la
construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5],
mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut
encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront
quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour
le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent
aucun renseignement.
Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne
nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce
qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts
dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart
d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux
tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers
et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de
modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se
réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et
qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ;
d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses,
mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne
prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés
dans quelques-unes de ces grottes.
Les inscriptions en _tifinarh_ sont rares, le plus souvent
indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs
rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles
sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères
(Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6].
Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en
particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres
points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont
des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La
plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du
XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose
que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses,
l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent
seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à
partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre
part[7].
Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage :
c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger
antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que
bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette
obscure période.
[Note 1 : Livre IV, CXCVI.]
[Note 2 : La présence en Afrique Occidentale de perles de verre, de
fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une haute antiquité, a
été signalée à maintes reprises, ainsi que celle de perles en agathe ou
cornaline dont l’origine paraît être également méditerranéenne, mais
relativement plus récente.]
[Note 3 : Je dis « en général », car je ne voudrais pas être trop
affirmatif. Ainsi il est constant que les haches en pierre polie sont
considérées presque partout, par les indigènes actuels du Soudan, comme
des pierres tombées du ciel ; on prétend que, lorsque la foudre tombe,
c’est une de ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation
tendrait à prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au
Soudan, puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un
phénomène naturel.]
[Note 4 : On m’a remis une fois, dans la basse Côte d’Ivoire, comme un
échantillon de l’ancienne industrie du pays, une sorte de manche de
stylet en cuivre qui représentait un mousquetaire et une dame du temps
de Richelieu. Si cet objet était de fabrication relativement ancienne,
il était plus manifestement encore de fabrication européenne.]
[Note 5 : Nous avons vu que les dates probables de leur arrivée dans le
pays sont la fin du XIe siècle pour les Lorho, la fin du XIIIe pour les
Gan, le XIVe pour les Lobi et la fin du XVIIe pour les Birifo.]
[Note 6 : Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan sont
nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est pas
fatalement de même des inscriptions en _tifinarh_ : cet alphabet était
en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C., ainsi que le prouveraient
des découvertes faites à Cnosse, où l’on aurait trouvé des caractères
analogues au _tifinarh_ employés dans la figuration des comptes des
scribes du roi Minos.]
[Note 7 : M. le lieutenant Marc a rapporté cette année en France
plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi celles dont les
inscriptions sont encore lisibles. Des estampages et des copies d’autres
pierres gravées de même provenance ont été recueillis par cet officier ;
M. le capitaine Figaret en a photographié de son côté et M. de
Gironcourt a copié plusieurs inscriptions au cours de son dernier
voyage. M. Houdas, qui a eu entre les mains ces divers documents, n’a
relevé aucune inscription présentant un caractère historique et n’en n’a
pas trouvé une seule qu’on puisse dire être antérieure au XIVe siècle.]
CHAPITRE II
=L’empire de Ghana
(IVe au XIIIe siècles).=
Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble, par
tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui constituent
aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays n’ayant jamais
formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode consisterait à
examiner l’un après l’autre les principaux Etats indigènes qui se sont
succédé ou ont coexisté dans les différentes régions du Soudan Français
et, comme il faut bien adopter un ordre quelconque, je placerai les
monographies de ces Etats selon la date à laquelle chacun d’eux est
apparu pour la première fois sur la scène de l’histoire. C’est ainsi que
je me trouve débuter par l’empire de Ghana[8].
=I. — L’emplacement de Ghana.=
Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des Soninké,
la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord du Bagana, dans
l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma et de Oualata, dont
la première sans doute fut contemporaine de Ghana et dont la seconde
succéda à celle-ci comme métropole du Soudan saharien. Je crois qu’en
plaçant Ghana à l’Est légèrement Sud de Néma et sur la ligne joignant
Oualata à Bassikounou, on doit se rapprocher autant qu’il est possible
de la vérité.
Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au Xe siècle et parla le premier de cette
ville[9], la situe à une distance de 10 à 20 journées de marche à l’Est
d’Aoudaghost, que nous avons placé[10] à une soixantaine de kilomètres
au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en donnant son itinéraire de Ghana au
Fezzan par Koukaoua (Kouka), qu’on met presque un mois pour se rendre de
Ghana à _Sâmat_ en passant par _Kaoga_ ou _Gaoga_ (pour Gaogao) : si
l’on identifie cette dernière ville avec Gao et Sâmat avec la localité
actuelle de Samet ou Samit, située à 100 kilomètres environ à l’Est-
Nord-Est de Gao, — deux identifications très vraisemblables, — il se
trouve que l’emplacement que j’assigne à Ghana se serait trouvé à
environ 750 kilomètres à l’Ouest de Samit, soit à 30 journées de 25
kilomètres chacune, ce qui correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal.
Bekri (XIe siècle)[11] est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs
itinéraires aboutissant à Ghana ou en partant ; l’un place cette ville à
quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa,
village appelé _Mouddoûken_ et peuplé de Zenaga, ce qui indique bien que
Ghana se trouvait à l’extrême limite septentrionale du pays des Nègres ;
un autre itinéraire, partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de
_Silla_ qui, ainsi que je l’ai dit plus haut[12], était un peu à l’Ouest
de Bakel ; un troisième la place à 18 jours de _Gadiaro_ ou _Gadiara_,
ville située à 12 milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est-
à-dire dans le Guidimaka[13]. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana se
trouvait dans un pays appelé _Aoukar_ : ce terme, appliqué par les
Berbères et les Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en
particulier le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le
même auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen
de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait la
ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de Ghana au
Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers l’endroit où le
soleil se lève, on suit une route qui traverse des habitations nègres et
qu’on arrive à un lieu appelé _Aougâm_, où se trouvent des champs de
mil ; de ce lieu (situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la
limite des plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre
jours à _Ras-el-Ma_, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance par
la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des Noirs
(pour arroser une région habitée par des Berbères). En un autre passage,
Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient été fournis par le
jurisconsulte Abou-Mohammed Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel
avait voyagé dans ces contrées ; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que
Bekri appelle cette fois _Safongo_ pour _Sabongo_ ou _Issabongo_, son
nom songaï — se trouvait séparé de Ghana par trois gîtes d’étape, c’est-
à-dire qu’on s’y rendait de Ghana — ou plutôt d’Aougâm, limite des
dépendances directes de Ghana — en quatre jours. Tous ces renseignements
concordent d’une façon saisissante à placer Ghana dans le triangle
Oualata-Néma-Bassikounou.
Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique, s’est
inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie occidentale du
Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses données sont souvent
contradictoires. Il place Ghana à 12 jours seulement « à l’Est » de
Barissa ou Yaressi, alors que Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même
point et au Nord-Est ; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe
une singulière affection pour le nombre douze ; il indique 12 jours
entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et Aoudaghost, 12 jours
entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre Mallel et Ghana, etc.
Mais, ce qui est plus grave, il prétend que Ghana se composait de deux
villes à cheval sur « le fleuve » et que son roi possédait « sur le bord
du Nil » un château fortifié, bâti en 1116, orné de sculptures et de
peintures et _muni de fenêtres vitrées !_ Ce « fleuve » ou « Nil » ne
peut être que le Niger, d’après l’ensemble des indications d’Edrissi, et
la situation qu’il donne à Ghana ne pourrait correspondre qu’à celle de
Sansanding ; mais comme d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à
l’Est de Ghana — ce qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la
met Bekri — et au Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur
inexcusable —, comme il commet une foule de confusions faciles à
relever, nous devons nous méfier fortement de ses assertions ; la
description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs à
nous mettre sur nos gardes.
Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi, Ghana
avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée vers la fin
du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu une bonne partie
de sa population ; ce ne devait plus être un centre commercial bien
achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été renseigné sur cette ville,
comme l’avait été Bekri, par des gens y ayant passé eux-mêmes : cette
circonstance enlève beaucoup de sa valeur à un récit qui ne fait que
reproduire, plus ou moins exactement, des passages mal compris
d’ouvrages antérieurs. Il se pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri
et celle d’Edrissi une nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à
laquelle on aurait également donné le nom de Ghana ; le fait est
fréquent au Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de
la patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des
confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation commerciale de
sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient appris Ibn-Haoukal et
Bekri.
Yakout (fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe), bien que
légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car il ne
puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son
dictionnaire géographique. « Ghana, nous dit-il, est une grande ville
située à l’extrémité méridionale du Maghreb et contiguë au pays des
Nègres ; c’est le lieu de réunion des commerçants qui, de cette cité,
_pénètrent dans les déserts_ conduisant aux régions d’où vient la poudre
d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès de ces régions ne serait pas
possible : elle se trouve en effet placée au point de séparation de la
Berbérie (_Gharb_) d’avec le pays des Nègres (_Blâd-es-Soudân_) ».
Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant « à la
limite extrême du pays des Nègres ». Rien ne peut nous indiquer plus
nettement que Ghana était au nord du Soudan proprement dit et même
séparée de lui par une zone désertique qui correspond exactement à la
zone séparant Oualata de Goumbou. Parlant — à l’article _et-tibr_ (la
poudre d’or) — de la façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de
l’acquisition de l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb
doivent renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana,
attendu qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, « un désert où
régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans les
outres ; aussi doit-on adopter un nouveau mode de transport et de
conservation de l’eau dans ce désert : pour cela, on choisit des
chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on laisse assoifés durant un
jour et une nuit avant de les amener à l’abreuvoir et qu’on abreuve
alors deux fois de suite jusqu’à ce que leur estomac soit gonflé ; les
chameliers les poussent devant eux et, lorsque les outres se sont vidées
et que l’on a besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit
le liquide contenu dans son ventre ; puis le voyage continue et, chaque
fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même procédé et
on remplit également les outres de ce liquide. C’est ainsi que l’on
peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage jusqu’aux approches du
lieu où l’on doit se rencontrer avec les Noirs possesseurs de poudre
d’or. » Après cela il me paraît bien difficile de placer Ghana aux
environs de Ségou, ainsi qu’on a cru parfois pouvoir le faire.
Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana[14], assigne à
cette ville une position astronomique qui, considérée isolément, est
absolument invraisemblable : il la place par 10° 15′ de latitude Nord et
29° de longitude planimétrique à l’Est des îles Fortunées, ce qui
correspondrait au Sud-Ouest du Bornou. Mais nous savons que les
latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes plus ou moins reculées vers le
Sud et que ses longitudes, en ce qui concerne le Soudan, ne sont à peu
près exactes que les unes par rapport aux autres : c’est ainsi qu’il
place l’embouchure de son « Nil de Ghana » (Sénégal) dans l’Océan
Atlantique par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à
50 kilomètres environ au sud de Goumbou ! Mais si nous plaçons sa
longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°), nous
obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma, ce qui se
rapproche sensiblement de la vérité.
Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à la
destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les ouvrages
de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente de la placer
« à l’extrême Sud du Maghreb », ce qui est exact. Quant à Ibn-Khaldoun
(né en 1332), il se borne à citer Edrissi et réédite l’erreur de ce
dernier relative à la soi-disant proximité de Ghana par rapport au
Niger. Ibn-Batouta, qui visita le Soudan vers 1352, est muet au sujet de
Ghana, ce qui est bien naturel puisque cette ville n’existait plus
depuis un siècle au moment de son voyage et avait été remplacée par
Oualata. Il en est de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan
eut lieu au début du XVIe siècle. Quand à Sa’di (XVIIe siècle), il nous
dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana,
« grande ville située dans la terre de Bagana », ce qui s’accorde avec
les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à condition de ne pas
confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et de placer Ghana dans son
extrême Nord.
Cooley (_The Negroland of the Arabs_, 1841), qui s’est trompé souvent
dans ses identifications en rapportant au Niger ce qui a trait au
Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas énorme à la connaissance
de l’ancien Soudan, démontre par une longue et minutieuse dissertation
que Ghana se trouvait dans la région de Tombouctou et à l’Ouest de cette
ville[15]. Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui
n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a cru
pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de longitude Ouest
de Greenwich, ce qui situe cette ville dans l’Aoukar et à proximité de
Oualata[16]. Enfin Coppolani, dont la compétence ne peut être niée par
personne en la circonstance, identifiait Ghana avec Néma ou tout au
moins avec un emplacement très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de
notes manuscrites rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux
archives de la Mauritanie[17].
Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre du temps
à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui consistait à
placer Ghana à proximité du Niger, dans la région comprise entre Bamako,
Banamba et Ségou : cette erreur provenait d’abord d’une foi trop grande
accordée aux renseignements d’Edrissi et ensuite de l’interprétation
inexacte donnée à un paragraphe du _Tarikh-es-Soudân_. La lecture d’Ibn-
Haoukal et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication
fantaisiste d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais
allusion, il est traduit ainsi par M. Houdas[18] : « Melli est le nom
d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême occident du
côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier prince qui régna
dans cette région. La capitale était Ghâna, grande cité sise dans le
pays de Bâghena. » On a voulu déduire de là que Ghana devait être
identifiée avec Mali, ville évidemment située près du Niger à peu près à
hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en particulier du témoignage
d’Ibn-Batouta, qui la visita et y séjourna assez longtemps. Mais rien
absolument, dans le passage en question, n’autorise une pareille
identification que, du reste, toute la documentation que nous possédons
sur le Soudan du Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon
avis, a voulu dire simplement que le premier prince dont il savait le
nom, — ou le premier prince de race noire, — parmi ceux qui avaient
régné dans la région où se développa plus tard l’empire de Mali,
résidait à Ghana ; la traduction littérale du paragraphe, qui serait la
suivante, ne laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard : « Or [le] Mali
[est] une grande contrée occupant un espace considérable dans l’occident
le plus éloigné (_Maghreb-el-aqsa_) vers le côté de la mer entourée
(l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui qui commença la
domination dans cette région[19], et le séjour de son pouvoir [était]
Ghâna, qui [était] une grande ville dans la terre de Bâghena ».
J’ai dit plus haut[20] que des impossibilités matérielles nous empêchent
d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le lieutenant
Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et modestes du petit
village de Gana près Banamba ne seraient autres que les ruines de
l’antique Ghana ; ces dernières, datant aujourd’hui de près de sept
siècles, seraient du reste bien difficiles à retrouver, étant donnée la
nature probable des constructions fragiles qui devaient dominer dans la
ville détruite par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que,
s’il n’est pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali
par contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi
que nous le verrons plus loin ; mais Mali était situé plus près du Niger
et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque fut fondé, vers la
fin du XVIIe ou le commencement du XVIIIe siècle, le petit village
banmana dont on voit aujourd’hui les ruines près du Gana actuel.
=II. — Le nom de Ghana.=
Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes sans
exception sous la forme _Ghânat_, faisant au nominatif _Ghânatou_, à
l’accusatif _Ghânata_ et au cas indirect _Ghânati_ (par _ghaïn_, _alif_,
_noun_ et _ta-merboutha_). Les Noirs qui en ont connaissance à l’heure
actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages écrits en arabe, le
prononcent _Ganata_, ainsi qu’ils font pour la plupart des mots arabes
de la même désinence (Fatimata, Aïssata, etc.). Je me sers ici de la
forme _Ghana_ parce qu’elle est la plus généralement employée en
Europe ; j’aurais pu supprimer la lettre _h_, que les Noirs ne font pas
sentir et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation
indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot « Bagana »[21],
mais je l’ai maintenue à seule fin d’éviter une confusion possible avec
le nom du village actuel de Gana près Banamba.
Yakout[22] nous dit que Ghana — _Ghânatou_ dans le titre de l’article —
est un mot étranger dont il ne connaît pas l’équivalent en langue arabe.
Bekri par contre nous apprend que _ghana_ était le titre donné aux rois
de l’Aoukar, titre qui, par extension, était devenu le nom de la ville
et celui de l’empire : on disait sans doute « la ville du ghana, le pays
du ghana » ou plutôt, comme l’article n’existait probablement pas dans
la langue des indigènes[23], « la ville ou le pays de Ghana ». Quoi
qu’il en soit, les géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui-
même, ont tous donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat
dont cette ville était la capitale.
Ce mot _ghana_, ayant sans doute le sens primitif de « chef » ou de
« roi » d’après Bekri, n’appartenait certainement pas à la langue
arabe ; Yakout nous le dit d’ailleurs. Il n’appartenait
vraisemblablement pas non plus à la langue berbère, ou alors il aurait
eu en cette langue une autre signification[24]. Il existe bien en
soninké un mot _kana_ qui est employé parfois avec l’acception de
« chef », mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir
toujours été _tounka_ ou _tonka_, mot qui était déjà employé dans ce
sens au temps de la dynastie soninké de Ghana, puisqu’il nous a été
transmis par Bekri comme le titre précédant le nom de l’empereur de
cette dynastie qui vivait de son temps : Tounka Ménîn. En mandingue le
titre correspondant est _mansa_ ou _massa_. Enfin dans beaucoup de pays
du Soudan, on a usé et on use encore des mots _fari_, _farima_,
_farhama_, _fama_(mandé), _faran_ (songaï), _fara_ (haoussa), _far-ba_
(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique _far’_
« sommet, cime, chef, prince », d’où dérive également le titre des
Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons aujourd’hui de mot
ressemblant à _ghana_ employé comme titre de souveraineté. Peut-être ce
mot appartenait-il à la langue des premiers fondateurs de l’empire de
Ghana, c’est-à-dire à cette langue qui provenait sans doute d’éléments à
la fois araméens, égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens
lors de leur arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons
qu’émettre des conjectures.
J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la tribu
mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du _Tagant_ ne serait pas
autre chose que la forme berbérisée de Ghana ou Gana ; « Tagant »
signifierait donc en berbère « pays de Ghana », mais ce mot aurait pris,
avec le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus
appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de l’empire de
Ghana au moment de son apogée[25].
=III. — L’hégémonie judéo-syrienne= (IVe au VIIIe siècles).
En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, nous les
avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous les avions
laissés, vers le commencement du IIe siècle après J.-C., sous le
commandement de _Kara_, descendant d’Israël, et de _Gama_, descendant du
syrien Souleïmân[26]. Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo-
Syriens provenant de cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans
l’Aoukar, leurs chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles ;
celle de Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé
jusqu’à nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les
nobles portent le nom modernisé de _Karanké_ ou _Kananké_ (ceux de Kara
ou Kana)[27]. Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un
village soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps
sous un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne
arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus tard, le
deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le premier, les
nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara l’autorisation de
planter leurs tentes dans la région et reconnurent également son
autorité. Mais cette dernière ne s’étendait vraisemblablement pas encore
aux Soninké, premiers maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que
cent ans après l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les
Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des
habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville, devinrent
les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300 qu’il convient
de placer la fondation proprement dite de l’empire de Ghana et le début
de la dynastie impériale judéo-syrienne issue de Kara.
Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à la fin du
VIIIe siècle. C’est elle qui fournit ces quarante-quatre princes de race
blanche et d’origine inconnue dont nous parle Sa’di, desquels 22
auraient régné avant l’hégire — de 300 à 622 — et 22 après la même date
— de 622 à 790 environ, ce qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour
chaque règne précédant l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun
des règnes postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion
bien inégale : si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour la
période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la période
suivante ; mais il convient d’observer que la division du _Tarikh-es-
Soudân_ en deux nombres parfaitement égaux de règnes, séparés par
l’hégire, présente au contraire trop de symétrie pour n’être pas un
arrangement apocryphe ; il est plus vraisemblable de supposer que la
tradition recueillie par Sa’di mentionnait simplement une succession de
44 souverains dont une partie étaient antérieurs à l’hégire et que
l’auteur du _Tarikh_ a traduit « partie » par « moitié ». Si nous nous
en tenons à cette hypothèse et si nous admettons seulement le chiffre de
44 princes — chiffre d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé
de 300 à 790, nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque
règne ; étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des
frères subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de
très normal : certains empereurs devaient être en effet fort âgés
lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de
révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44 rois
se soient succédé durant une période de cinq siècles.
Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de Ghana :
la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été des Berbères,
Sa’di ne nous aurait pas dit : « Ils étaient de race blanche, mais nous
ignorons d’où ils tiraient leur origine »[28]. Car il n’est pas
admissible que, vivant à Tombouctou en contact permanent avec des
Touareg, il n’eût pas recueilli quelques traditions relatives à cette
ancienne domination berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur
l’histoire ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué également
de connaître et de signaler la chose ; or, dans ses _Prolégomènes_, il
rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce
dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de Ghana
à un nommé _Saleh_, descendant de Ali, gendre du Prophète, par Abdallah
fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils lui-même de Ali ; puis il fait
remarquer que cette hypothèse est invraisemblable, aucun homme du nom de
Saleh n’étant cité parmi la descendance de Abdallah le Fatimite ; il
ajoute qu’au reste cette dynastie blanche a entièrement disparu et que,
de son temps, le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il
aurait pu, s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana,
observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner naissance
à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali lui-même. Mais
ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun, c’est qu’il n’a pas
songé un seul instant à donner une origine berbère aux premiers princes
de Ghana.
D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le premier
des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan. Cette supposition
était basée sur une interprétation, que je crois mauvaise, d’un passage
du _Tarikh-es-Soudân_ cité plus haut. A mon avis, dans l’esprit de
Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le premier des 44 rois blancs dont il
fait mention, mais bien le premier des princes nègres de famille mandé
qui succédèrent à cette dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu
clairement d’ailleurs, du contexte de son récit. En tout cas il ne dit
nulle part de façon explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la
dynastie des 44 rois blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont
nettes et formelles à cet égard : Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier
roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race
blanche.
Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par les
pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à l’origine des
Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à Ghana du IVe au VIIIe
siècles appartenait, au moins vraisemblablement, à la population
sémitique d’origine judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux
Peuls.
Quant à l’histoire de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue.
Tout ce que nous apprend le _Tarikh-es-Soudân_, c’est que le pays
renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le pouvoir,
des vassaux _ouangara_ ou _ouakoré_, c’est-à-dire des Mandé ; nous
savons par ailleurs que ces Mandé étaient des Soninké originaires du
Diaga, mais c’est tout.
Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits qui
précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise des
Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir appartenait
à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama n’occupaient que le
second rang. L’empereur qui régnait vers la fin du VIIIe siècle tua,
pour une raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le
serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors premier
ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était enceinte, fut
recueillie par ce ministre ; peu après, elle accoucha d’un fils. Afin de
soustraire cet enfant à la haine de l’empereur, le ministre lui
substitua une petite fille née le même jour et fit cacher le fils de
Bentigui dans un village de culture éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu
un homme, le ministre lui révéla le secret de sa naissance ; le fils de
Bentigui alors se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du
pouvoir, soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie
judéo-syrienne à Ghana.
=IV. — L’hégémonie soninké= (VIIIe au XIe siècles).