II.

Toulouse apparaît, toute rouge de briques, dans la poudre rouge du soir.

Triste ville, aux rues caillouteuses et étranglées. L’hôtel de ville,

nommé Capitole, n’a qu’une entrée étroite, des salles médiocres, une

façade emphatique et élégante dans le goût des décors de fêtes

publiques. Pour que personne ne doute de son antiquité, on y a inscrit

le mot: _Capitolium_. La cathédrale, dédiée à saint Étienne, n’est

remarquable que par un joli souvenir:

«Vers l’an 1027, dit Pierre de Marca, la pratique était à Toulouse de

souffleter publiquement un Juif le jour de Pâques, dans l’église

Saint-Étienne. Hugues, chapelain d’Aimery, vicomte de Rochechouart,

étant à Toulouse à la suite de son maître, bailla le soufflet au Juif

avec une telle force qu’il lui écrasa la tête et lui fit tomber la

cervelle et les yeux, ainsi qu’a observé Adhémar dans sa chronique.»

Le chœur où Adhémar fit cette observation ne manque pas de beauté ni de

grandeur; mais ce qui frappe le plus au sortir des montagnes, c’est le

musée. On retrouve enfin la pensée, la passion, le génie, l’art, toutes

les plus belles fleurs de la civilisation humaine.

C’est une large salle éclairée, bordée de deux petites galeries plus

hautes, qui font demi-cercle, remplie de tableaux de toutes les écoles,

dont plusieurs sont excellents: Un Murillo, représentant _Saint Diégo et

ses religieux_; on y reconnaît l’âpreté monastique, le sentiment du

réel, l’expression originale et la vigueur passionnée du maître.--Un

_Martyre de saint André_, par le Caravage, noir et horrible.--Plusieurs

tableaux des Carrache, du Guerchin, du Guide.--Une _Cérémonie de l’ordre

du Saint-Esprit en 1635_, par Philippe Champagne. Ces figures

très-vraies, très-fines, très-nobles, sont des portraits du temps; on

voit vivre des contemporains de Louis XIII. C’est le dessin correct, la

couleur modérée, l’exactitude consciencieuse et point littérale d’un

Flamand devenu Français.--Une charmante _Marquise de Largillière_, un

corsage de guêpe en velours bleu, élégante et fière.--Un _Christ

crucifié_ de Rubens, les yeux vitreux, la chair livide, puissante

ébauche, où la froide blancheur des teintes pâlies répand l’affreuse

poésie de la mort.

Je ne nomme que les plus frappants; mais la sensation la plus vive vient

des tableaux modernes. Ils transportent l’esprit tout d’un coup à Paris,

au milieu de nos discussions, dans le monde inventif et agité des arts

modernes, laboratoire immense où tant d’efforts féconds et contraires

tissent l’œuvre d’un siècle rénovateur: Un tableau célèbre de Glaize, la

_Mort de saint Jean-Baptiste_; le bourreau demi-nu, qui tient la tête,

est une superbe brute, machine de mort indifférente qui vient de bien

faire son métier.--Une peinture élégante et affectée de Schoppin, _Jacob

devant Laban et ses deux filles_. Les filles de Laban sont de jolies

demoiselles de salon qui viennent de se déguiser en Arabes.--_Muley

Abd-el-Rhaman_, par Eugène Delacroix. Il est immobile sur un cheval

bleuâtre et triste. Des files de soldats présentent les armes, serrés

par masses dans une atmosphère étouffante, têtes lourdes, stupides et

vivantes, encapuchonnées dans des burnous blancs; des tours écrasées

s’entassent derrière eux sous un soleil de plomb. Ces couleurs crues,

ces

[Illustration: Toulouse, vue générale. (Page 342.)]

vêtements pesants, ces membres bronzés, ces parasols massifs, cette

expression inerte et animale, sont la révélation d’un pays où la pensée

sommeille accablée et ensevelie sous le poids de la barbarie, de la

religion et du climat.--Dans un coin de la petite galerie est le premier

coup d’éclat de Couture, _La soif de l’or_. Toutes les misères et toutes

les tentations viennent solliciter l’avare: une mère et son enfant

affamés, un artiste à l’aumône, deux courtisanes demi-nues. Il les

regarde avec une ardeur douloureuse, mais ses doigts crochus ne peuvent

lâcher l’or. Ses lèvres se crispent, ses joues s’enflamment, ses yeux

ardents s’attachent sur leurs gorges lascives. C’est la torture du cœur

déchiré par la rébellion des sens, le désespoir concentré du désir

vaincu, la sanglante domination de la passion maîtresse. Jamais visage

n’a mieux exprimé l’âme. Le dessin est fier, la couleur superbe, plus

hardie que dans les _Romains de la décadence_, si vivante qu’on oublie

d’apercevoir quelques tons crus, hasardés dans l’emportement de

l’invention.

C’est trop de louanges peut-être. Tous ces modernes sont des poëtes qui

ont voulu être peintres. L’un a cherché des drames dans l’histoire,

l’autre des scènes de mœurs, celui-ci traduit des religions, celui-là

une philosophie. Tel imite Raphaël, un autre les premiers maîtres

italiens; les paysagistes emploient les arbres et les nuages pour faire

des odes ou des élégies. Nul n’est simplement peintre; tous sont

archéologues, psychologues, metteurs en œuvre de quelque souvenir ou de

quelque théorie. Ils plaisent à notre érudition, à notre philosophie.

Ils sont, comme nous, pleins et comblés d’idées générales, Parisiens

inquiets et chercheurs. Ils vivent trop par le cerveau et point assez

par les sens; ils ont trop d’esprit et pas assez de naïveté. Ils

n’aiment point une forme pour elle-même, mais pour ce qu’elle exprime;

et si par hasard ils l’aiment, c’est par volonté, avec un goût acquis,

par une superstition d’antiquaires. Ils sont les fils d’une génération

savante, tourmentée et réfléchie, où les hommes ayant acquis l’égalité

et le droit de penser, et se faisant chacun leur religion, leur rang et

leur fortune, veulent trouver dans les arts l’expression de leurs

anxiétés et de leurs méditations. Ils sont à mille lieues des premiers

maîtres, ouvriers ou cavaliers, qui vivaient au dehors, qui ne lisaient

guère, et ne songeaient qu’à donner une fête à leurs yeux. C’est pour

cela que je les aime; je sens comme eux parce que je suis de leur

siècle. La sympathie est la meilleure source de l’admiration et du

plaisir.

Voyage aux Pyrénées · 第 150 / 176 题