I
Quand, après deux mois de séjour dans les Pyrénées, on quitte Luchon, et
qu’on trouve le pays plat près de Martres, on est charmé et l’on respire
à l’aise: on était las, sans le savoir, de ces barrières éternelles qui
fermaient l’horizon; on avait besoin d’espace. On sentait que l’air et
la lumière étaient usurpés par ces protubérances monstrueuses, et qu’on
était non en pays d’hommes, mais en pays de montagnes. On souhaitait à
son insu une vraie campagne, libre et large. Celle de Martres est aussi
unie qu’une nappe d’eau, populeuse, fertile, peuplée de bonnes plantes,
bien cultivée, commode pour la vie, patrie de l’abondance et de la
sécurité. Il est certain qu’un champ de terre brune, largement labouré
de profonds sillons, est un noble spectacle, et que le travail et le
bonheur de l’homme civilisé font autant de plaisir à voir que l’âpreté
des rocs sauvages. Une route blanche et plate allait en droite ligne
jusqu’au bout de l’horizon et finissait par un amas de maisons rouges;
le clocher pointu dressait son aiguille dans le ciel; sauf le soleil, on
eût dit un paysage flamand. Il y avait dans les rues des intérieurs de
Van Ostade. De vieilles maisons, des toits de chaume bosselés, appuyés
les uns sur les autres, des machines à chanvre étalées aux portes, de
petites cours pleines de baquets, de brouettes, de paille, d’enfants,
d’animaux, un air de gaieté et de bien-être; par-dessus tout le grand
illuminateur du pays, le décorateur universel, l’éternel donneur de
joie, le soleil versait à profusion sa belle lumière chaude sur les murs
de briques rougeâtres, et découpait des ombres puissantes dans des
crépis blancs.