V.

Au midi, la rivière devient torrent. A une demi-lieue de Luchon elle

s’engouffre dans un profond défilé de rochers rouges, dont plusieurs ont

croulé; le lit est obstrué de blocs; les deux murailles de roches se

serrent au nord, et l’eau amoncelée rugit pour sortir de sa prison; mais

les arbres poussent dans les fissures, et le long des parois les fleurs

blanches des ronces pendent en chevelures.

Tout près de là, sur une éminence ronde de roc pelé, s’élève une tour

mauresque ruinée, qu’on nomme Castel-Vieil. Son flanc est bordé d’une

affreuse montagne noire et brune, toute nue, qui ressemble à un

amphithéâtre écroulé. Les assises pendent les unes sur les autres,

ébréchées, disloquées, saignantes; les arêtes tranchantes et les

cassures sont jaunies de misérables mousses, ulcères végétaux qui

salissent de leurs plaques lépreuses la nudité de la pierre. Les pièces

de ce monstrueux squelette ne tiennent ensemble que par leur masse; il

est lézardé de fissures profondes, hérissé de blocs croulants, cassé

jusqu’à la base; ce n’est plus qu’une ruine morne et colossale, assise à

l’entrée d’une vallée, comme un géant foudroyé.

Il y avait là une vieille mendiante, pieds et bras nus, qui était digne

de la montagne. Elle avait pour robe un paquet de lambeaux de toutes

couleurs, cousus ensemble, et restait tout le jour accroupie dans la

poussière. On aurait pu compter les muscles et les tendons de ses

membres; le soleil avait desséché sa chair et roussi sa peau; elle

ressemblait au roc contre lequel elle était assise; elle avait la taille

haute, de grands traits réguliers, un front plissé de rides comme

l’écorce d’un chêne, sous ses sourcils gris un œil noir farouche, une

filasse de cheveux blancs pendants dans la poussière. Si un sculpteur

eût voulu faire la statue de la Sécheresse, le modèle était là.

La vallée se rétrécit et monte; le Gave coule entre deux versants de

grandes forêts, et tombe à chaque pas en cascades. Les yeux sont

rassasiés de fraîcheur et de verdure; les arbres montent jusqu’au ciel,

serrés, splendides; la magnifique lumière s’abat comme une pluie sur la

pente immense; ses myriades de plantes la respirent, et la puissante

séve qui les gorge déborde en luxe et en vigueur. De toutes parts la

chaleur et l’eau les vivifient et les propagent; elles s’entassent; des

hêtres énormes se penchent au-dessus du torrent; les fougères peuplent

ses bords; la mousse pend en guirlandes vertes sur les arcades des

racines; des fleurs sauvages poussent par familles dans les crevasses

des hêtres; les longues branches vont d’un jet jusqu’à l’autre bord,

l’eau glisse, bouillonne, saute d’une berge à l’autre avec une violence

infatigable, et perce sa voie par une suite de tempêtes.

Plus loin, de nobles hêtres montent sur le versant et font une plaine

inclinée de feuillage. Le soleil lustre leurs cimes qui bruissent.

L’ombre fraîche étend sa moiteur entre leurs colonnes, sur les rubans

des herbes éparses, et sur des fraises rouges comme du corail. De temps

en temps la lumière s’abat par une percée, et ruisselle en cascades sur

leurs flancs qu’elle illumine; des îles de clarté découpent alors la

profondeur vague; les plus hautes feuilles remuent doucement leur ombre

diaphane; cette ombre disparaît presque, tant la splendeur est

universelle et forte. Cependant une petite source perdue égrène entre

les racines son collier de cristal, et les grands papillons de velours

roulent dans l’air par soubresauts brisés, comme des feuilles de

châtaignier qui tombent.

Au fond d’un creux plein d’herbes, paraît l’hospice de Bagnères, lourde

maison de pierres, qui sert de refuge. Les montagnes ouvrent en face

leur cirque de roche, fondrière énorme et désolée; pour comble les

nuages se sont amassés, et ternissent l’enceinte crevassée qui ferme

l’horizon; elle tourne d’un air morne, toute nue, avec l’armée

grimaçante de ses aiguilles, de ses tranchées saignantes, de ses

escarpements meurtriers; sous le dôme des nuages, tournoie une bande de

corbeaux qui crient. Ce puits

[Illustration: Massif de la Maladetta. (Page 338.)]

semble leur aire; il faut des ailes pour échapper à l’inimitié de toutes

ces pointes hérissées, et de tant de gouffres béants qui attirent le

passant pour le briser.

Bientôt le chemin semble arrêté; mur après mur, les rocs serrés

obstruent toute issue; on avance pourtant, en zigzag, parmi les blocs

roulés, sur un escalier croulant; le vent s’y engouffre et hurle. Nul

signe de vie, nulle herbe; partout la nudité horrible et le froid de

l’hiver. Des roches trapues se penchent en surplombant sur le précipice;

d’autres avancent leur tête à la rencontre; entre elles, le regard

plonge dans des gouffres noirs dont on n’aperçoit pas le fond. Les

violentes saillies de toutes parts s’avancent et montent perçant l’air;

là-bas, au fond, elles s’élancent en étages, escaladant les unes

par-dessus les autres, amoncelées, hérissant sur le ciel leur haie de

piques. Tout d’un coup, dans ce terrible bataillon, une fente s’ouvre;

la Maladetta lève d’un élan son grand spectre; des forêts de pins brisés

tournent autour de son pied; une ceinture de rocs noirs bosselle sa

poitrine aride, et les glaciers lui font une couronne.

Rien n’est mort, et là-dessus nos organes impuissants nous trompent; ces

squelettes de montagnes nous semblent inertes parce que nos yeux sont

habitués à la mobile végétation des plaines; mais la nature est

éternellement vivante, et ses forces combattent dans ces sépulcres de

granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans

les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte

ses voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d’efforts; tout

lutte et travaille; rien n’est calme et rien n’est uniforme. Ces blocs

que l’œil juge massifs sont des réseaux d’atomes immensément éloignés,

sollicités d’attractions innombrables et contraires, labyrinthes

invisibles où s’élaborent des transformations incessantes, où des

fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale, aussi active

et plus grandiose que les autres. Qu’est-ce que la nôtre, enfermée dans

l’expérience de quelques années et dans le souvenir de quelques siècles?

Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, formée d’un peu d’air

épaissi, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle?

Qu’est-ce que notre pensée, si haute en dignité, si petite en puissance?

La substance minérale et ses forces sont les vrais possesseurs et les

seuls maîtres du monde. Percez au-dessous de cette croûte qui nous

soutient, jusqu’à ce creuset de lave qui nous tolère. C’est là que se

débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les

affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui

alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent

sa tombe. Tout s’y transforme et s’y meut comme au sein d’un arbre; et

notre espèce, nichée sur un point de l’écorce, n’aperçoit pas la

végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et

dont le progrès invincible amène tour à tour les fleurs, les fruits et

la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses

compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu,

dans l’espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui

dira qu’ils ne sont là que pour le décorer et l’emplir? Ces grands blocs

roulants sont la première pensée et le plus large développement de la

nature; ils vivent au même titre que nous, ils sont les fils de la même

mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés.

Mais dans cette famille il y a des rangs. Je le sais, je ne suis qu’un

atome; pour m’anéantir, il suffit de la moindre de ces pierres; un os

épais d’un demi-pouce est la misérable cuirasse qui défend ma pensée du

délire et de la mort; toute mon action, et l’action des machines

inventées depuis soixante siècles, n’irait pas jusqu’à gratter un des

feuillets de la croûte minérale qui me supporte et me nourrit. Et

cependant, dans cette toute-puissante nature je suis quelque chose. Si,

entre ses œuvres, je suis la plus fragile, je suis la dernière; si elle

me confine dans un coin de son étendue, c’est à moi qu’elle aboutit.

C’est en moi qu’elle atteint le point indivisible où elle se concentre

et s’achève; et cet esprit par qui elle se connaît lui ouvre une

nouvelle carrière en reproduisant ses œuvres, en imitant son ordre, en

pénétrant son œuvre, en sentant sa magnificence et son éternité. En lui

s’ouvre un second monde qui réfléchit l’autre, qui se réfléchit

lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l’autre, saisit l’éternelle

loi qui les engendre tous les deux. Je mourrai demain et je ne suis pas

capable de remuer un pan de cette roche. Mais pendant un instant j’ai

pensé, et dans l’enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été

compris.

Voyage aux Pyrénées · 第 148 / 176 题