Au-dessus de Luchon est une montagne nommée Super-Bagnères. Je rencontre
d’abord la Fontaine d’Amour: c’est une baraque de planches où l’on vend
de la bière.
Un escalier tortueux, traversé par des sources, puis des sentiers
escarpés dans une noire forêt de sapins, conduisent en deux heures aux
pâturages du sommet. La montagne est haute d’environ cinq mille pieds.
Ces pâturages sont de grandes collines onduleuses, rangées en étages,
tapissées d’un gazon court, de thym dru et odorant; çà et là en foule
les larges touffes d’une sorte d’iris sauvage, dont la fleur passe au
mois d’août. On arrive fatigué, et sur l’herbe de la plus haute pointe
on peut dormir au soleil le plus voluptueusement du monde. Des nuées de
fourmis ailées tourbillonnaient dans les rayons tièdes. Dans un creux
au-dessous de nous, on entendait les bêlements des brebis et des
chèvres. A un quart de lieue, sur le dos de la montagne, une mare d’eau
étincelait comme de l’acier bruni. Ici, comme sur le Bergonz et sur le
pic du Midi, on aperçoit un amphithéâtre de montagnes. Celles-ci n’ont
pas l’âcreté héroïque des premiers granits, noirs rochers vêtus d’air
lumineux et de neige blanche. D’un seul côté, vers les monts Crabioules,
les rocs nus et déchiquetés s’argentaient d’une ceinture de glaciers.
Partout ailleurs, les pentes étaient sans escarpements, les formes
adoucies, les angles émoussés et arrondis. Mais, quoique moins sauvage,
le cirque des montagnes était imposant. L’idée du simple et de
l’impérissable entrait avec une domination entière dans l’esprit
subjugué. Des sensations pacifiques berçaient l’âme dans leurs
ondulations puissantes. Elle se mettait à l’unisson de ces êtres
inébranlables et énormes. C’était comme un concert de trois ou quatre
notes indéfiniment prolongées et chantées par des voix profondes.
Le jour baissait, les nuages ternissaient le ciel refroidi. Les bois,
les prés, les landes de mousses, les roches des versants, se coloraient
diversement sous la lumière décroissante. Mais cette opposition des
teintes, effacée par la distance et par la grandeur des masses, se
fondait dans une nuance verdâtre et grise, d’un effet triste et doux,
comme celui d’un vaste désert à demi peuplé de verdure. Les ombres des
nuages cheminaient lentement, en brunissant les sommets fauves. Tout
était d’accord, le bruit monotone du vent, la marche calme des nuages,
l’affaiblissement du jour, les couleurs tempérées, les lignes amollies.
C’est ici le second âge de la nature. La terre dissimule les rocs, les
mousses revêtent la terre; les ondulations arrondies du sol soulevé
ressemblent aux flots fatigués une heure après la tourmente. Luchon
n’est pas loin de la plaine; ses montagnes sont les dernières vagues de
la tempête souterraine qui dressa les Pyrénées; la distance a diminué
leur violence, tempéré leur grandiose et adouci leurs escarpements.
Vers le soir, nous descendîmes dans le creux où paissaient les chèvres.
Une source y coulait, recueillie dans les troncs d’arbres creusés qui
servaient d’abreuvoirs aux troupeaux. C’est un plaisir délicieux, après
une journée de marche, de tremper ses mains et ses lèvres dans une
fontaine froide. Ce bruit sur ce plateau solitaire était charmant. L’eau
filtrait à travers le bois, entre les pierres, et, chaque fois qu’elle
glissait sur la terre noircie, le soleil la couvrait d’éclairs. Des
lignes de joncs marquaient sa traînée jusqu’à la mare. Pâtres et bêtes
étaient descendus; elle était le seul habitant de ce pré abandonné.
N’était-il pas singulier de rencontrer un marécage à cinq mille pieds de
hauteur?