II.

Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et,

dans certains cafés, des orchestres. Ces orchestres sont des familles

ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison

inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons

femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les

privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple

de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et

l’on montait sur les bancs pour regarder.

Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie

de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement,

etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou,

aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire;

la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit

le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «C’est

moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.» Et l’on voit une petite

servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les

mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de

sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «Un beau moutardier;

un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros?» La

séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands

ne manquent pas un instant.

Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on entend rouler deux

tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement,

emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens

font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le

lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:

«Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.

«La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:

«La polka;

«Plusieurs marches militaires;

«Plusieurs valses;

«Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.

«Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des

strophes sur l’éternité.

«Enfin une voix ravissante, qui veut garder l’anonyme pour se dérober à

ces éloges mérités qu’on aime à prodiguer à son sexe, chantera aussi

divers morceaux analogues à la circonstance.

«Ce sera délicieux et même séraphique que de prêter l’oreille à l’écho

des sonores congélations des stalactites, qui s’unira à l’écho vibrant

de la voûte pour répéter les notes harmonieuses; et, lorsque la voix

divine s’y fera entendre, le charme enivrant du prestige surpassera

toutes les impressions qu’ont pu laisser dans l’âme les souvenirs des

plus aimables réunions chantantes.

«Prix d’entrée: 1 franc.»

Ces gens descendent de Clémence Isaure. Leurs affiches sont des odes.

Par compensation beaucoup d’odes sont des affiches.

En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est

nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une

coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles

ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le

soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent

animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire.

Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de

petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus

vivant.

Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas,

vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée

est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes

de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files

et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme

un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs

lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce

moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air

immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers

debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage.

Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure

d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.

Voyage aux Pyrénées · 第 145 / 176 题