Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et,
dans certains cafés, des orchestres. Ces orchestres sont des familles
ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison
inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons
femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les
privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple
de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et
l’on montait sur les bancs pour regarder.
Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie
de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement,
etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou,
aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire;
la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit
le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «C’est
moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.» Et l’on voit une petite
servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les
mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de
sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «Un beau moutardier;
un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros?» La
séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands
ne manquent pas un instant.
Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on entend rouler deux
tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement,
emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens
font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le
lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:
«Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.
«La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:
«La polka;
«Plusieurs marches militaires;
«Plusieurs valses;
«Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.
«Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des
strophes sur l’éternité.
«Enfin une voix ravissante, qui veut garder l’anonyme pour se dérober à
ces éloges mérités qu’on aime à prodiguer à son sexe, chantera aussi
divers morceaux analogues à la circonstance.
«Ce sera délicieux et même séraphique que de prêter l’oreille à l’écho
des sonores congélations des stalactites, qui s’unira à l’écho vibrant
de la voûte pour répéter les notes harmonieuses; et, lorsque la voix
divine s’y fera entendre, le charme enivrant du prestige surpassera
toutes les impressions qu’ont pu laisser dans l’âme les souvenirs des
plus aimables réunions chantantes.
«Prix d’entrée: 1 franc.»
Ces gens descendent de Clémence Isaure. Leurs affiches sont des odes.
Par compensation beaucoup d’odes sont des affiches.
En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est
nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une
coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles
ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le
soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent
animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire.
Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de
petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus
vivant.
Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas,
vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée
est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes
de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files
et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme
un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs
lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce
moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air
immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers
debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage.
Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure
d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.