Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri;
la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint
la véritable explication des choses.
Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette
croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien
couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier,
disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils
marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.
Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels,
n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure
cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est
bleu, ce qui achève de les confondre.
A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: «Il
est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou
farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme lorsqu’on
vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la
huche.»
Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des
écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent,
c’est de l’eau qu’on reçoit.
D’autres, plus policés, ont prétendu que la rôtissoire était Dieu,
disant qu’elle est la source de toutes les bonnes choses, qu’elle tourne
toujours, qu’elle va au feu sans se brûler, et qu’il suffit de la
regarder pour tomber en extase.
A mon avis, ils n’ont erré ici que parce qu’ils la voyaient à travers la
fenêtre, de loin, dans une fumée poétique, colorée, étincelante, aussi
belle que le soleil du soir. Mais moi qui me suis assis près d’elle
pendant des heures entières, je sais qu’on l’éponge, qu’on la
raccommode, qu’on la torchonne, et j’ai perdu en acquérant la science
les naïves illusions de l’estomac et du cœur.
Il faut ouvrir son esprit à des conceptions plus vastes, et raisonner
par des voies plus certaines. La nature se ressemble partout à
elle-même, et offre dans les petites choses l’image des grandes. De quoi
sortent tous les animaux? d’un œuf; la terre est donc un très-grand œuf;
j’ajoute même que c’est un œuf cassé.
On s’en convaincra si on examine la forme et les limites de cette vallée
qui est le monde visible. Elle est concave comme un œuf, et les bords
aigus par lesquels elle rejoint le ciel sont dentelés, tranchants et
blancs comme ceux d’une coquille cassée.
Le blanc et le jaune s’étant resserrés en grumeaux ont fait ces blocs de
pierre, ces maisons et toute la terre solide. Plusieurs parties sont
restées molles, et font la couche que les hommes labourent; le reste
coule en eau, et forme les mares, les rivières; chaque printemps il en
coule un peu de nouvelle.
Quant au soleil, personne ne peut douter de son emploi; c’est un grand
brandon rouge qu’on promène au-dessus de l’œuf pour le cuire doucement;
on a cassé l’œuf exprès, pour qu’il s’imprègne mieux de la chaleur; la
cuisinière fait toujours ainsi. Le monde est un grand œuf brouillé.
Arrivé à ce degré de sagesse, je n’ai plus rien à demander à la nature,
ni aux hommes, ni à personne, excepté peut-être quelques petits
gueuletons à la rôtissoire. Je n’ai plus qu’à m’endormir dans ma
sagesse; car ma perfection est sublime, et nul chat pensant n’a pénétré
dans le secret des choses aussi avant que moi.