VIII.

Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri;

la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint

la véritable explication des choses.

Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette

croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien

couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier,

disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils

marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.

Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels,

n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure

cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est

bleu, ce qui achève de les confondre.

A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: «Il

est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou

farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme lorsqu’on

vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la

huche.»

Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des

écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent,

c’est de l’eau qu’on reçoit.

D’autres, plus policés, ont prétendu que la rôtissoire était Dieu,

disant qu’elle est la source de toutes les bonnes choses, qu’elle tourne

toujours, qu’elle va au feu sans se brûler, et qu’il suffit de la

regarder pour tomber en extase.

A mon avis, ils n’ont erré ici que parce qu’ils la voyaient à travers la

fenêtre, de loin, dans une fumée poétique, colorée, étincelante, aussi

belle que le soleil du soir. Mais moi qui me suis assis près d’elle

pendant des heures entières, je sais qu’on l’éponge, qu’on la

raccommode, qu’on la torchonne, et j’ai perdu en acquérant la science

les naïves illusions de l’estomac et du cœur.

Il faut ouvrir son esprit à des conceptions plus vastes, et raisonner

par des voies plus certaines. La nature se ressemble partout à

elle-même, et offre dans les petites choses l’image des grandes. De quoi

sortent tous les animaux? d’un œuf; la terre est donc un très-grand œuf;

j’ajoute même que c’est un œuf cassé.

On s’en convaincra si on examine la forme et les limites de cette vallée

qui est le monde visible. Elle est concave comme un œuf, et les bords

aigus par lesquels elle rejoint le ciel sont dentelés, tranchants et

blancs comme ceux d’une coquille cassée.

Le blanc et le jaune s’étant resserrés en grumeaux ont fait ces blocs de

pierre, ces maisons et toute la terre solide. Plusieurs parties sont

restées molles, et font la couche que les hommes labourent; le reste

coule en eau, et forme les mares, les rivières; chaque printemps il en

coule un peu de nouvelle.

Quant au soleil, personne ne peut douter de son emploi; c’est un grand

brandon rouge qu’on promène au-dessus de l’œuf pour le cuire doucement;

on a cassé l’œuf exprès, pour qu’il s’imprègne mieux de la chaleur; la

cuisinière fait toujours ainsi. Le monde est un grand œuf brouillé.

Arrivé à ce degré de sagesse, je n’ai plus rien à demander à la nature,

ni aux hommes, ni à personne, excepté peut-être quelques petits

gueuletons à la rôtissoire. Je n’ai plus qu’à m’endormir dans ma

sagesse; car ma perfection est sublime, et nul chat pensant n’a pénétré

dans le secret des choses aussi avant que moi.

Voyage aux Pyrénées · 第 138 / 176 题