ROUTE DE BAGNÈRES-DE-LUCHON

I

Tout homme ayant l’usage de ses yeux et de ses oreilles doit, pour

voyager, monter sur l’impériale. Les plus hautes places sont les plus

belles; interrogez ceux qui les occupent. On se casse le cou quand on en

tombe; interrogez là-dessus les mêmes personnes. Mais on prend du

plaisir quand on y est.

En premier lieu, on voit le paysage, ce qui produit des descriptions

qu’on offre au public. Dans le coupé, on n’a pour spectacle que les

harnais des chevaux; dans l’intérieur, on voit par une lucarne les

arbres défiler comme des soldats au port d’armes; dans la rotonde, on

est dans un nuage de poussière qui salit le paysage et qui étrangle le

voyageur.

En second lieu, vous aurez là-haut la comédie. Dans les places du bas,

les gens gardent le décorum et se taisent. Ici les paysans haut perchés

qui sont vos compagnons, le postillon et le conducteur, se font des

confidences à cœur ouvert: ils parlent de leurs femmes, de leurs

enfants, de leur bien, de leur commerce, de leurs voisins, et surtout

d’eux-mêmes; si bien qu’au bout d’une heure vous imaginez leur ménage et

leur vie aussi nettement que si vous étiez chez eux. C’est un roman de

mœurs que vous feuilletez sur la route. Il n’en est point qui donne

d’idées si vives ni si vraies. On ne connaît le peuple qu’en vivant avec

lui, et le peuple fait les trois quarts de la nation. Ces conversations

brisées vous enseignent le nombre de ses idées et la couleur de ses

passions; or, de ces idées et de ces passions dépendent tous les grands

événements. D’ailleurs leurs mœurs rudes, leurs gros éclats de rire,

leur franche estime de la force corporelle, leur penchant avoué pour le

plaisir de manger et de boire, font contraste avec les grimaces de notre

politesse et notre affectation de raffinement. Le conducteur racontait

au postillon comment la veille ils avaient mangé à trois une moitié de

mouton. C’était du mouton bon et gras; on n’en servait pas de meilleur à

l’hôtel du Grand-Soleil: il y avait des aloyaux, des côtelettes, un

gigot fin. Ils avaient bu six bouteilles. L’autre faisait répéter et

semblait manger en imagination, par contre-coup. Après le festin, il

avait mis les chevaux au galop; il avait dépassé Ribettes. Ribettes

avait mangé de la poussière pendant une heure; Ribettes avait voulu

reprendre l’avance, et ne l’avait pas pu. Ribettes enrageait. On avait

fait la nargue à Ribettes. L’histoire de Ribettes et du mouton fut

racontée huit fois en une heure, et parut la dernière fois aussi

plaisante et aussi nouvelle que la première. Ils riaient comme des

bienheureux.

En troisième lieu, on ne respire que là. Les autres places sont des

étuves dont les parois et les coussins noirs conservent et concentrent

la chaleur. Or, il n’est pas d’homme, si amateur qu’il soit des couleurs

et des lignes, qui puisse jouir du paysage dans une boîte sans air.

Quand la bête est gênée, elle gêne l’âme. L’admiration a besoin de

bien-être, et l’on maudit le soleil lorsqu’on est grillé par le soleil.

Voyage aux Pyrénées · 第 139 / 176 题