VI.

J’ai beaucoup pensé au bonheur idéal, et je pense avoir fait là-dessus

des découvertes notables.

Évidemment il consiste, lorsqu’il fait chaud, à sommeiller près de la

mare. Une odeur délicieuse sort du fumier qui fermente; les brins de

paille lustrés luisent au soleil. Les dindons tournent l’œil

amoureusement, et laissent tomber sur leur bec leur panache de chair

rouge. Les poules creusent la paille et enfoncent leur large ventre pour

aspirer la chaleur qui monte. Le mare scintille, fourmillante d’insectes

qui grouillent et font lever des bulles à sa surface. L’âpre blancheur

des murs rend plus profonds les enfoncements bleuâtres où les moucherons

bruissent. Les yeux demi-fermés, on rêve, et comme on ne pense plus

guère, on ne souhaite plus rien.

L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu à la cuisine. Les

petites langues de la flamme lèchent la bûche, et se dardent parmi des

pétillements; les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée

monte dans le conduit noir jusqu’au ciel. Cependant la broche tourne,

d’un tic tac harmonieux et caressant. La volaille embrochée roussit,

brunit, devient splendide; la graisse qui l’humecte adoucit ses teintes;

une odeur réjouissante vient picoter l’odorat; on passe involontairement

sa langue sur ses lèvres; on respire les divines émanations du lard; les

yeux au ciel, dans une grave extase, on attend que la cuisinière

débroche la bête et vous en offre ce qui vous revient.

Celui qui mange est heureux; celui qui digère est plus heureux; celui

qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est

que vanité et impatience d’esprit. Le mortel fortuné est celui qui,

chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère

et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue

doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs

nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos

sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute

éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil.

Voyage aux Pyrénées · 第 136 / 176 题