La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le
privilége; elle sort du plus profond de nos entrailles; les hommes le
savent si bien qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils
veulent nous imiter.
Deux choses nous inspirent ces chants célestes: la vue des étoiles et
l’amour. Les hommes, maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans
une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime
des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne,
que peut s’exhaler la mélodie divine. Par jalousie ils nous maudissent
et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage; jamais leur voix
fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles
arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme
de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant
que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit
d’amour.
Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre les illusions
saintes! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant
des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux
mois après mit au monde six petits chats blancs et roses. J’accourus, et
voulus les manger: c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père.
Qui le croirait? ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part
du festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna, et je
l’étranglai sur la place; après quoi j’engloutis la portée tout entière.
Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à
nourrir leur père; leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac.
Dégoûté des grandes passions je renonçai à la musique, et m’en retournai
à la cuisine.