Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il
était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul
de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.
«Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs
d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.
--La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.
--Voyons.
--Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de
grands paysages, des événements tragiques.
--Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie?
--Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.
--Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie?
--Non certes.
--En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils
se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas
payé ni applaudi.
--Bien raisonné.
--Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette
sérénade dont parle mon programme, la sérénade de _don Pasquale_.
--Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit
un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin
d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend
sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la
joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.
--Quoi! ils ont imaginé tout cela! Les gens heureux que vos
compatriotes! quelle abondance d’émotions et de pensées! mais quelle
physionomie discrète! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils
faisaient un songe si doux.
--Le second morceau était un andante de Beethoven.
--Qu’est-ce que Beethoven?
--Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont
la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.
--Quels rêves?
--«L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes
aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et
disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui
a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans
lequel il ne peut s’élancer.»
--Qu’est-ce que vous me récitez là?
--Une phrase de Musset qui traduit votre andante.
--Comment! en trois minutes ils ont passé de la première idée à
celle-ci? Quels hommes! quelle flexibilité d’esprit! Je n’aurais jamais
cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont
entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade? quels cœurs! quels
artistes! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur
dire un mot.
--Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout
allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative,
les vagues sourires, les timidités de l’amour.
--De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée,
s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon,
l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille?
--Certes.
--Et il y a sept ou huit morceaux par concert?
--Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre
pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent
subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles
et de tous ces pays.
--Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.
--Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les
dames, de toilette.
--Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise,
tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit
salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui
conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses
positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré
moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race
toute différente. On s’instruit à voyager.»
Un soupçon le prit: «S’ils étaient venus là aussi par pénitence? Quand
ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.
--N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils
fondraient en larmes et vous sauteraient au cou.»