Le soir, notre créole, qui avait réfléchi, dit à Paul:
«Puisque vous êtes si musiciens en France, vos jeunes filles bien
élevées doivent toutes apprendre la musique?
--Trois heures de gammes par jour, pendant treize ans, de sept à vingt;
total, quatorze mille heures.
--Elles en profitent?
--Une sur huit. Des sept autres, trois deviennent de bonnes orgues de
Barbarie, quatre de mauvaises orgues de Barbarie.
--J’imagine que par compensation on les fait lire?
--Le Ragois, La Harpe et autres dictionnaires, toutes sortes de petits
traités de piété fleurie.
--Qu’est-ce donc que votre éducation?
--Une jolie boîte embaumée d’encens, parfumée, bien cadenassée, où
l’esprit dort pendant que les doigts tournent une serinette.
--Eh bien! c’est encourageant pour le mari, qu’est-ce qu’il fait, lui?
--Il reçoit la clef de la boîte, l’ouvre; un diablotin en robe blanche
lui saute au nez, affamé de danser et de sortir.
--Bon, le mari sert de valet de place. Est-ce qu’il a d’autres soucis?
--Peut-être.
--Voyons.
--Un appartement au troisième coûte deux mille francs, la toilette de la
femme quinze cents, l’éducation d’un enfant, mille; le mari en gagne
six.
--Je comprends; en dansant, ils songent à toutes sortes de choses
tristes.
--A économiser, à représenter, à flatter et à calculer.
--Qu’est-ce donc que le mariage chez vous?
--Un acte de société entre un ministre des affaires étrangères et un
ministre de l’intérieur.
--Et comme préparation elles ont appris.....
--A rouler des gammes, à perler des trilles, à démancher leurs poignets.
La prestidigitation enseigne le ménage.
--Décidément, vous autres gens d’Europe, vous avez une belle logique. Et
la huitième fille, celle qui ne devient point orgue de Barbarie?
--Le piano la forme aussi. Il sert à tout, partout. Bienfaisante
machine!
--Comment cela?
--Il exalte et raffine. Mendelssohn les entoure de rêves ardents,
délicats, maladifs. Rossini emplit leurs nerfs d’une joie expansive et
voluptueuse. Les âpres désirs tourmentés, les cris brisés, révoltés,
des passions modernes, sortent de tous les accords de Meyerbeer. Mozart
éveille en elles un essaim de tendresses et de tristesses vagues. Elles
vivent dans un nuage d’émotions et de sensations.
--Les autres arts en feraient autant.
--Point du tout. La littérature est une psychologie vivante, la peinture
une physiologie vivante. La musique seule invente tout, ne copie rien,
est un pur rêve, lâche la bride aux rêves.
--Et probablement elles s’y lancent.
--De toute la fougue de leur ignorance, de leur sexe, de leur
imagination, de leur oisiveté et de leurs vingt ans.
--Eh bien! le soir elles ont pour pâture la poésie de la famille et du
monde.
--Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses
reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou
grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes
dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois
la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois
jours.
--Mais alors le piano semble choisi tout exprès.
--Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition
moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la
condition humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes,
que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire
instrument! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre.
Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et
du bonheur conjugal.
--Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique!
--Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille
portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi
elle se prendrait pour une blanchisseuse.
--J’épouserai ma blanchisseuse.
--Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano.»
* * * * *
Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à
regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici,
à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira
pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique.
Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et
qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.