Sixième variété; très-nombreuse: touristes _sédentaires_. Ils regardent
les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de
leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils
font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une
chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.
* * * * *
Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de
Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de
débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une
figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les
montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on
dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.
Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce
que c’est qu’un bal.
«Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.
--Bah!
--Sans doute, et cet usage remonte haut.
--Vraiment?
--Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les
gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des
coups de fouet sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de
fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent
expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.
--C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir!
--Précisément.
--Mais les dames sont en robes magnifiques.
--Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des
reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et
finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux
opérer le salut.
--Mais tous les hommes sourient.
--C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire
de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de
six pas, vous allez voir.»
Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de
salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un
monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.
«Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables?
--Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a
regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et
m’a salué.
--Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous
Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais
faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille
jouez-vous là?
--L’_Enfer_, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille
emportée vivante par les griffes du diable.
--Il est bien?
--Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les
hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la
basse.
--Et vous jouez après?
--Des contredanses sur _di tanti palpiti_.
--Rappelez-moi donc l’idée de cet air.
--C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus
touchante.
--Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses?
--Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori.
Quel maître! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés!
Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.
--C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés
pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment
danse-t-on chez vous?
--Chez nous? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.
--Drôles de gens! et pourquoi?
--Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.
--Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le
conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les
fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes
mouvements.
--Mais ces gens causent.
--Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure.»
Il revint au bout d’un instant.
«Qu’a dit l’homme?
--Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un
geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.
--Et la femme?
--Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant
d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.
--Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y
a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept
ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre
mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être
intéressés, surpris. Quel empire sur soi! Quelle force d’âme! Vous
voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.
--Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la
poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais
bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps?
--Jusqu’à cinq heures du matin.»