V.

Cinquième variété; rare: touristes _savants_.

Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme

maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux

verts, des cheveux grisonnants, des mouvements nerveux, saccadés, et

quelque chose de bizarre et de passionné dans la physionomie. Il avait

de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un

pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée,

une petite bêche à la main. Par malheur je regardais une jolie plante à

longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît

auprès des sources perdues. Il me prit pour un confrère novice. «Eh

bien! voilà comme vous cueillez les plantes! Par la tige, malheureux?

Que fera-t-elle dans votre herbier, sans racines? Où est votre boîte?

votre sarcloir?

--Mais, monsieur....

--Plante ordinaire, commune aux environs de Paris, _Parnassia

palustris_: tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles

radicales pétiolées (la caulinaire engainante, sessile), cordiformes,

entièrement glabres; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le

calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes

creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes à l’extrémité

des cils, qui ressemblent à des pistils; helléboracée. Ces nectaires

sont curieux; bonne étude, plante bien choisie. Courage! vous avancerez.

--Mais je ne suis pas botaniste!

--Très-bien, vous êtes modeste. Pourtant, puisque vous êtes aux

Pyrénées, il faut étudier la flore du pays; vous n’en retrouverez plus

l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter.

J’ai cueilli auprès d’Oleth la _Menziesra Daboeci_, trouvaille

inestimable. Je vous montrerai chez moi la _Ramondia Pyrenaica_, une

solanée qui a le port des primevères. J’ai gravi le Mont-Perdu pour

trouver le _Ranunculus parnassifolius_ indiqué par Ramond, et qui croît

à 2700 mètres. Hein! qu’est-ce que cela! _L’Aquilegia Pyrenaïca_!»

Et mon petit homme partit comme un isard, gravit une pente, creusa

soigneusement le sol autour de la fleur, l’enleva sans couper une seule

racine, et revint les yeux brillants, l’air triomphant, la tenant en

l’air comme un drapeau.

«Plante propre aux Pyrénées. Je la désirais depuis longtemps;

l’échantillon est excellent. Voyons, mon jeune ami, un petit examen:

vous ignorez l’espèce; mais vous reconnaissez la famille?

--Hélas! je ne sais pas un mot de botanique.»

Il me regarda stupéfait.

«Et pourquoi cueillez-vous des plantes?

--Pour les voir, parce qu’elles sont jolies.»

Il mit sa fleur dans sa boîte, rajusta sa casquette et s’en alla sans

ajouter un seul mot.

Voyage aux Pyrénées · 第 126 / 176 题