IV.

Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de

Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante,

descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils

entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois

fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin,

conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur

maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une

huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle

obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats

refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le

père, saisi d’indignation, demanda une tasse de thé et se mit à marcher

d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et

s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les

Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la

contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du

thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en

voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un

geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant

de sa femme, il lui dit: «Vous l’avez voulu, madame!» Au bout d’un quart

d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du

conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez

de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient

bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le

monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva

les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers

Carcassonne.

Voyage aux Pyrénées · 第 125 / 176 题