LE MONDE

Il est convenu que la vie aux eaux est fort poétique, et qu’on y trouve

des aventures de toute sorte, surtout des aventures de cœur. Lisez les

romans, _l’Anneau d’argent_, de Charles de Bernard; _Lavinia_, de George

Sand, etc.

Si la vie aux eaux est un roman, c’est dans les livres. Pour y voir de

grands hommes, il faut les apporter reliés en veau, dans sa malle.

Il est également convenu qu’aux eaux la conversation est extrêmement

spirituelle, qu’on n’y rencontre que des artistes, des hommes

supérieurs, des gens du grand monde; qu’on y prodigue des idées, la

grâce et l’élégance, et que la fleur de tous les plaisirs et de toutes

les pensées y vient s’épanouir.

La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup

de pêches, qu’on y dit beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et

d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.

Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:

Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac,

officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on

le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait

tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds

ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote

pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses

habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions.

Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à

ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son

domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la

basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le

danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les

mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de

lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il

prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant

lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le

manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales,

l’avaient éteint.

A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise

n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi

immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie:

bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et

tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges

crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent

fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles

prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.

On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement

mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé,

orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée

et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une

gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles.

Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais,

on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour

soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains,

sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et

parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.

Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait

la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et

racontait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se

demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps.

Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de

suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des

Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de

Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela

était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.

Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure

ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés,

qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la

main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits

mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient

sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un

coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de

proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard

s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne

parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait

pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.

Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains,

attentive au chaud, au froid, aux courants d’air, aux assaisonnements,

décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui

trottait tout le jour, et le soir caressait son chien? D’un abbé et de

son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations

mondaines? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au

prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.

Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil

monde? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir

la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera

lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de

semblable.

Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par

insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase

suivante: «Monsieur, faites-moi gagner mille francs.»

Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme,

gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: «Madame,

permettez-moi d’être votre très-humble serviteur.»

Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en

présence; abrégé de leur conversation: «Vous êtes un grand homme.--Vous

en êtes un autre.»

Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on

tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple:

«Voulez-vous du thé? Mon cigare est éteint.» Ou, ce qui est mieux, on ne

dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions

qui signifient: «Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service

au besoin.»

Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre

perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième

siècle. Genre aujourd’hui fossile.

Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots

brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve,

d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours

diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par

l’affectation de moralité.

Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il? La

conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M.

Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on

sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la

salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre

d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste

prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et

sourire extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de

grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et

ailleurs.

Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.

Voyage aux Pyrénées · 第 120 / 176 题