Les Thermes sont un beau bâtiment blanc, vaste et régulier; la longue
façade tout unie est de forme très-simple. Cette architecture voisine du
style antique est plus belle au Midi qu’au Nord; comme le ciel, elle
laisse dans l’âme une impression de sérénité et de grandeur.
Une moitié de rivière baigne la façade et précipite sous le pont
d’entrée sa nappe noire hérissée de flots étincelants. On entre dans un
grand vestibule, on suit un vaste escalier à double rampe, puis des
corridors que terminent de nobles portiques et qui donnent sur des
terrasses. Des cabinets de bains lambrissés de marbre, un jardin
verdoyant, de beaux points de vue, partout de hautes voûtes, de la
fraîcheur, des formes simples, des couleurs douces qui reposent l’œil et
font contraste avec la lumière crue, éblouissante, qui tombe au dehors
sur la place poudreuse et sur les maisons blanches; tout attire, et
c’est plaisir d’être malade ici.
Les Romains, gens aussi civilisés et aussi ennuyés que nous, faisaient
comme nous et venaient à Bagnères. Les habitants du pays, bons
courtisans, construisirent sur la place publique un temple en l’honneur
d’Auguste. Le temple devint une église qu’on dédia à saint Martin, mais
qui garda l’inscription païenne. En 1641, on transporta l’inscription
sur la fontaine de la porte méridionale, où elle est encore.
En 1823, on découvrit, dans l’emplacement des Thermes, des colonnes, des
chapiteaux, quatre piscines revêtues de marbres et ornées de moulures,
et un grand nombre de médailles à l’effigie des premiers empereurs
romains. Ces débris, retrouvés après dix-huit siècles, laissent une
impression profonde, semblable à celle qu’on éprouve en mesurant les
grands bancs calcaires, sépulcres antédiluviens des races englouties.
Nos villes sont assises sur des ruines de civilisations éteintes, et nos
champs sur des restes de créations détruites.
Rome a laissé partout sa trace à Bagnères. Les plus aimables de ces
souvenirs de l’antiquité sont les monuments que les malades guéris
élevaient en l’honneur des Nymphes, et dont les inscriptions subsistent
encore. Couchés dans les baignoires de marbre, ils sentaient les vertus
de la bienfaisante déesse pénétrer dans leurs membres; les yeux
demi-fermés, assoupis dans le mol embrassement de l’eau tiède, ils
entendaient la source mystérieuse tomber goutte à goutte en chantant, du
fond de la roche, sa mère; la nappe épanchée luisait autour d’eux avec
de vagues reflets verdâtres; et devant eux passaient, comme une vision,
le regard étrange et la voix magique de la divinité inconnue qui venait
à la lumière pour apporter la santé aux malheureux mortels.
Derrière les Thermes est une haute colline, couverte d’arbres admirables
où serpentent des allées solitaires; de là on voit sous ses pieds la
ville, dont les toits d’ardoises repoussent la puissante lumière du ciel
enflammé et se détachent dans l’air limpide avec une teinte fauve et
plombée. Une ligne de peupliers dessine sur la grande plaine verte le
cours de la rivière; du côté de Tarbes, elle s’enfonce à l’infini dans
des lointains vaporeux, parmi des teintes adoucies. En face, des
collines boisées et cultivées montent en s’arrondissant jusqu’à
l’horizon. A droite, les montagnes, semblables à des pyramides
descendent en longues arêtes régulières. Ces collines et ces montagnes
découpent une ligne sinueuse sur le bord rayonnant du ciel. De l’horizon
blanc et souriant, l’œil remonte par des nuances insensibles jusqu’au
bleu ardent et foncé du dôme. Cette blancheur donne une sensation tendre
et délicieuse, mélange de rêverie et de volupté; elle touche, trouble et
ravit, comme la chanson de Chérubin dans Mozart. Un vent frais arrive de
la vallée; le corps est aussi à l’aise que l’âme; on trouve dans son
être une harmonie qu’on n’y connaissait pas; on ne porte plus le poids
de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on devient
tout animal, c’est-à-dire parfaitement heureux.
Le soir, on va se promener dans la plaine. Il y a dans les champs de
maïs des sentiers détournés où l’on est seul. Les têtes, hautes de sept
pieds, font comme un taillis d’arbres. La large fusée des feuilles
vertes finit par des colonnettes minces de grains rosés, et le soleil
oblique glisse ses flèches d’or entre les tiges. On rencontre des
prairies coupées de ruisseaux que les paysans barrent, et qui, pendant
plusieurs heures, inondent l’herbe pour la rafraîchir. Le jour tombe, la
grande ombre des montagnes assombrit la verdure; des nuages d’insectes
bourdonnent dans l’air alourdi. Le souffle d’une brise expirante fait un
instant frissonner les feuilles. Cependant les voitures et les
cavalcades reviennent sur toutes les routes, et le cours s’illumine pour
la promenade du soir.